dimanche 29 janvier 2017

Une cartographie sociale des sociétés à richesse (monde II)

Je poursuis ici les réflexions commencées dans plusieurs billets précédents, autour du triptyque paiements - stockage - esclavage, de ce que l'observation ethnologique fait apparaître et des questions sans réponse. Pour ce faire, il me semble qu’un moyen commode est de situer les sociétés sur un graphique qui figure les différentes combinaisons possibles entre ces trois dimensions Il s’agit donc, en quelque sorte d’une tentative de cartographie sociale du monde II (je rappelle qu'Alain Testart entendait sous ce terme les sociétés dépourvues de classes, mais connaissant la richesse) ; il s'appuie sur le croisement entre les données de l'Ethnographic Atlas et de la base Cartomares, dont les résultats bruts peuvent être observés sur cette carte (se reporter à ce billet pour une discussion sur ces données).

vendredi 20 janvier 2017

Esclavage et paiements : une carte interactive en ligne

Je poursuis ici mes cogitations à propos des relations existant entre l'esclavage et les paiements, commencées dans ce billet. Je rappelle que la question est de savoir comment, dans la classification des sociétés proposée par Alain Testart l'esclavage peut être à la fois caractérisé comme richesse, et pourtant exclu de la définition explicite de l'ensemble des sociétés à richesse. Pour dire les choses autrement : l'existence de paiements (de mariage, pour compenser des dommages...) est-elle une condition nécessaire de l'apparition de l'esclavage, ou celui-ci a-t-il pu naître en-dehors des paiements (et, pourquoi pas, entraîner leur apparition) ?

Un chef Kwakiutl photographié au début du XXe siècle.
Les tribus de la Côte Nord-Ouest étaient structurées par la richesse
et pratiquaient abondamment l'esclavage. 

Rassembler les données

La première chose à faire est de collecter les faits sur la plus large échelle possible, et pour cela, de croiser deux bases de données. La première est l’Ethnographic Atlas (cf. ce billet) ; elle rassemble plusieurs dizaines de variables codées sur plusieurs centaines de sociétés par l’équipe de G. Murdock, dans les années 1960, et reste la référence majeure des vastes études comparatives. Le défaut de cet atlas est que les codages de variables sont souvent trop grossiers, et ne permettent souvent pas une approche fine des phénomènes. L’esclavage n’échappe pas à cette règle ; sans même parler des difficultés objectives de le définir par rapport à d’autres formes lourdes de servitude, les codages proposés par l’Ethnographic Atlas sont assez insatisfaisants, puisqu’ils se limitent à quatre possibilités : « absence ou quasi-absence », « naissant ou non héréditaire », « héréditaire et socialement significatif », et enfin « existant, mais de type inconnu ». Or, en rassemblant l’absence et la quasi-absence dans une seule catégorie, on s’interdit d’appréhender les sociétés pour lesquelles l’esclavage était proscrit, de celles où il était simplement peu pratiqué. Par ailleurs, les catégories assimilent l’ampleur du phénomène esclavagiste et la transmission du statut servile entre les générations, deux dimensions qui ne sont pas nécessairement liées. Quoi qu’il en soit, malgré toutes ces faiblesses, cette base de données a le mérite d’exister et de nous fournir une indication sur plus d’un millier de sociétés (1097 exactement !), ainsi que la bibliographie à partir de laquelle les données ont été codées.

lundi 9 janvier 2017

Esclavagistes tropiques

Un Yuqui (dessin de S. McCall)
C'était il y a quelques jours, à la médiathèque du Quai Branly. Je pensais réunir tranquillement les derniers éléments pour mon intervention du 19 janvier, à propos de l'exploitation, des paiements et de l'esclavage, lorsque j'ai été abordé par quelqu'un dont le visage me semblait vaguement familier. J'avais rencontré cette personne une fois, il y a plus d'un an, lors d'un colloque d'anthropologie, et nous avions échangé quelques mots à la sortie. Comme nous nous informions mutuellement de nos petites actualités personnelles, celle-ci se sont littéralement télescopées : mon interlocuteur, qui s'appelle David Jabin, vient de soutenir sa thèse, intitulée Le service éternel, à propos d'un cas ethnologique pour le moins peu banal. Et voilà comment de nouvelles questions se sont invitées sans crier gare dans mon ordre du jour...
La thèse de D. Jabin, réalisée comme il se doit après un (long) terrain, porte sur un peuple de chasseurs-cueilleurs de l'ouest de l'Amazonie, les Yuqui. Ces Indiens sont apparentés aux Siriono, connus pour être les « nomades aux longs arcs », d'après le titre de leur ethnographie de référence. Les premiers d'entre eux n'ont été contactés qu'assez récemment : identifiés dans les années 1950, ils ont progressivement été rassemblés autour d'une mission au cours des cinquante dernières années. Ainsi, bien que leurs conditions de vie actuelles n'aient plus grand chose à voir avec ce qu'elles étaient auparavant, il reste possible, par des observations comme par l'enquête auprès des plus âgés, de reconstituer de nombreux traits de leur société. Or, celle-ci présente une particularité véritablement frappante, puisque ces chasseurs-cueilleurs mobiles, à l'équipement technique fort limité et aux groupes réduits, pratiquaient traditionnellement l'esclavage, jusques et y compris sous sa forme la plus dure, celle des morts d'accompagnement (que D. Jabin, au nom d'arguments qui ne me convainquent pas vraiment, préfère appeler « synthanasie »).