samedi 19 août 2017

Le marxisme et le pacifisme primitif : questions sur un lieu commun

La guerre chez les Timucua (Floride)
Aquarelle de Jacques Lemoyne de Morgues (XVIe siècle) 
Ce billet pose une question à laquelle je n'ai pas de réponse assurée ; je caresse donc l'espoir que des lectrices ou lecteurs avisés sauront l'éclairer. Cette question est la suivante : à quel moment, et sur quelle base, s'est forgée l'opinion commune dans les milieux marxistes, selon laquelle la guerre ayant été une invention somme toute récente, les sociétés de chasse-cueillette étaient pacifiques ?
On peut en effet dire que pour la plupart de ceux qui se réclament du marxisme, les sociétés humaines, avant que n'apparaissent l'agriculture et l'élevage, se caractérisaient par trois traits principaux :
  1. le collectivisme des moyens de production et un ensemble de coutumes imposant ou recommandant le partage des biens, à commencer par la nourriture. Ces sociétés étaient donc non seulement dépourvues de classes sociales, mais aussi d'inégalités matérielles – ce qu'on appelle le « communisme primitif ».
  2. l'absence de domination masculine, avec un rapport entre les sexes parfois qualifié de « matriarcat primitif ».
  3. l'absence, ou la quasi-absence, de guerres (avec, là encore, une certaine élasticité de la définition qu'il convient de donner à ce mot).

jeudi 3 août 2017

Des armes et des combats en Australie aborigène

Burgun, un Aborigène de la région de Sydney.
Aquarelle de Richard Browne (vers 1820)
Dans l'épineuse question de l'existence de la « guerre » dans les sociétés sans richesse (je mets des guillemets à dessein pour souligner d'emblée que je n'ignore pas les difficultés liées à ce mot), un des éléments essentiels de la réflexion concerne les moyens matériels d'une telle « guerre », à commencer par les armes. Autrement dit, l'étude des armes nous apprend-elle quelque chose de l'utilisation qui pouvait en être fait dans le cadre de conflits entre êtres humains ? Le cas de l'Australie, comme presque toujours, est particulièrement intéressant, dans la mesure où il représente le plus vaste ensemble de peuples chasseurs-cueilleurs nomades jamais observés, et où l'on a de surcroît pu observer in situ comment les différentes armes étaient nommées et utilisées. Au risque d'abreuver le lecteur de détails (mais, promis, certains sont assez croustillants), je me risque donc à une revue sinon des troupes, du moins de leur équipement, autour de la question (trop) simple : existait-il des armes spécifiques pour la « guerre », ou les mêmes armes servaient-elles à la fois pour la chasse et les conflits inter-personnels ?

Quelques remarques générales

Notre société moderne et son vocabulaire distinguent l'arme de chasse de l'arme de guerre, et l'on serait tenter de penser que cette distinction peut s'appliquer aussi aisément dans n'importe quelle situation. En réalité, la définition contemporaine de l'arme de guerre se présente comme strictement juridique : il s'agit d'une arme dont la détention et l'usage est réservée aux militaires. Dans des sociétés où l'État n'existe pas, cette définition devient aussi utile qu'un fusil sans culasse. Bien sûr, on peut toujours présumer que l'arme de guerre est par nature la plus efficace (et que c'est précisément pour cette raison que son usage est davantage restreint que l'arme de chasse) ; reste à vérifier qu'il en va de même dans d'autres sociétés, ce qui, comme on le verra, n'a rien d'évident.