lundi 9 janvier 2017

Esclavagistes tropiques

Un Yuqui (dessin de S. McCall)
C'était il y a quelques jours, à la médiathèque du Quai Branly. Je pensais réunir tranquillement les derniers éléments pour mon intervention du 19 janvier, à propos de l'exploitation, des paiements et de l'esclavage, lorsque j'ai été abordé par quelqu'un dont le visage me semblait vaguement familier. J'avais rencontré cette personne une fois, il y a plus d'un an, lors d'un colloque d'anthropologie, et nous avions échangé quelques mots à la sortie. Comme nous nous informions mutuellement de nos petites actualités personnelles, celle-ci se sont littéralement télescopées : mon interlocuteur, qui s'appelle David Jabin, vient de soutenir sa thèse, intitulée Le service éternel, à propos d'un cas ethnologique pour le moins peu banal. Et voilà comment de nouvelles questions se sont invitées sans crier gare dans mon ordre du jour...
La thèse de D. Jabin, réalisée comme il se doit après un (long) terrain, porte sur un peuple de chasseurs-cueilleurs de l'ouest de l'Amazonie, les Yuqui. Ces Indiens sont apparentés aux Siriono, connus pour être les « nomades aux longs arcs », d'après le titre de leur ethnographie de référence. Les premiers d'entre eux n'ont été contactés qu'assez récemment : identifiés dans les années 1950, ils ont progressivement été rassemblés autour d'une mission au cours des cinquante dernières années. Ainsi, bien que leurs conditions de vie actuelles n'aient plus grand chose à voir avec ce qu'elles étaient auparavant, il reste possible, par des observations comme par l'enquête auprès des plus âgés, de reconstituer de nombreux traits de leur société. Or, celle-ci présente une particularité véritablement frappante, puisque ces chasseurs-cueilleurs mobiles, à l'équipement technique fort limité et aux groupes réduits, pratiquaient traditionnellement l'esclavage, jusques et y compris sous sa forme la plus dure, celle des morts d'accompagnement (que D. Jabin, au nom d'arguments qui ne me convainquent pas vraiment, préfère appeler « synthanasie »).

Chefs et esclaves chez les Yuqui

Avant d'en venir aux questions théoriques que soulève cette étonnante configuration, il faut commencer par une rapide description de la société yuqui.
Je le disais à l'instant, les Yuqui font figure de pauvres chasseurs-cueilleurs, et évoquent d'autres peuples d'Amazonie tels les Guayaki décrits en leur temps par Pierre Clastres – et qui fournissent traditionnellement un exemple canonique de ces sociétés censées incarner le refus de toute inégalité et de toute structure politique. De manière assez étonnante, les Yuqui affirment même avoir été incapables de produire du feu (p. 26). Les ressources sauvages ne constituaient qu'une partie de leurs approvisionnement ; pour leur subsistance, les Yuqui maraudaient allègrement, chapardant les récoltes de leurs voisins cultivateurs (p. 26-27).
Même si la thèse ne s'appesantit guère sur cet aspect de la société yuqui, on comprend que celle-ci, à l'instar de ses homologues amazoniennes, n'était pas structurée par les paiements : les mariages, ainsi qu'il en va de règle dans la région, se traduisaient par un temps de service effectué par le gendre au domicile de ses beaux-parents. En cas de meurtre ou de blessure, il n'existait pas de compensation matérielle (wergeld). Et cette société ignorait toutes les formes d'amendes si fréquente sous d'autres cieux. Elle était néanmoins marquée par de profondes inégalités politiques et économiques, intimement liées entre elles : il s'agit, d'une part, des prérogatives du chef et, de l'autre, de l'esclavage.
Loin des développements clastriens sur le leader sans fonctions ni pouvoirs, le chef yuqui apparaît de fait, sinon de droit, comme un petit despote en puissance. D. Jabin ne tente pas de délimiter précisément l'étendue de ses attributions. Mais de ses récits et des quelques portraits qu'il retrace, se dégagent des personnages qui exercent sur leur petit groupe une autorité qui, pour ne pas être illimitée, reste on ne peut plus palpable.
Non seulement le chef possède un réel pouvoir politique, décidant par exemple des déplacements, des rapines, de la paix et de la guerre, mais il bénéficie également d'authentiques privilèges économiques (et sur ce plan, la rupture avec l'image classique du chef amazonien n'est pas moins profonde). Le chef s'assure ainsi le monopole des relations d'échange avec l'extérieur et, par voie de conséquence, de tous les biens ainsi glanés (par exemple, ceux qui proviennent des missionnaires). Mais le privilège le plus tangible du chef, et qui constitue sans aucun doute l'élément majeur de son ascendant, c'est la possession d'esclaves.
À chaque fois qu'il est question d'esclavage et d'esclaves, il est difficile d'échapper à une discussion juridique pointue. La définition même de l'esclave est problématique, d'autant qu'il existe une infinité d'autres statuts de dépendance juridique (dont les serfs de notre Moyen-âge ne sont qu'un des innombrables cas), et qu'à l'intérieur même de la catégorie des esclaves, leurs droits (ou leur absence de droits, si l'on préfère) est davantage susceptible de varier d'une société à l'autre qu'on ne l'imagine généralement ; autrement dit, l'esclave romain n'est qu'une possibilité parmi d'autres.
Sachant que les faits que rapportent David Jabin sont si directement recueillis qu'ils ne peuvent sérieusement être mis en doute, on pourrait néanmoins se demander si les dépendants yuquis dont il est question sont bel et bien des esclaves. Il me semble que, là non plus, le doute n'est pas permis. Ces dépendants sont marqués et infériorisés de toutes parts. Sur le plan économique, les esclaves étaient « assignés aux tâches les plus dégradantes et les plus rébarbatives » (p. 442), et consciencieusement exploités. Tout ce qu'ils ramassaient ou fabriquaient appartenait de droit à leur maître. C'était le cas même lorsqu'ils allaient chasser à l'arc (ce qui était relativement rare), et où le prestige normalement attaché à cette activité leur était alors refusé. La nuit, les esclaves dormaient à même le sol, tout près du hamac de leur maître, au cas où celui-ci ait eu besoin de quoi que ce soit durant la nuit. Ils ne mangeaient pas avec la famille, ne recevant de bas morceaux de viande qu'une fois celle-ci rassasiée. Méprisés, maltraités (les anciens maîtres se flattent encore des sévices qu'ils leur faisaient subir), les esclaves étaient également, comme je l'ai dit, susceptibles d'être exécutés à la mort de leur maître ou d'un membre de sa famille. David Jabin fournit des éléments saisissants à ce propos, rappelant le témoignage détaillé des premiers missionnaires qui avaient contacté des Yuqui et qui en 1969, avaient été directement témoins d'une mise à mort d'accompagnement :
Le matin suivant, le 15 mai, la femme du chef était encore en travail [d'accouchement]. Nous étions un peu inquiets à son propos.
(...) Après le petit déjeuner, Lois et moi avons retraversé la rivière pour aller dans leur campement, dans la jungle. Le camp principal était presque désert. (...) Quand j’ai vu l'épouse du chef tisser les grandes nattes de palmes qu'ils utilisent pour envelopper leurs morts, ma première pensée fut qu'elle devait être en train de mourir. La femme était allongée sur le dos, la moitié inférieure du corps recouverte de palmes. Sa fille était près de sa tête et ne cessait pas de pleurer, elle enfonçait alternativement ses doigts dans la bouche de sa mère, puis dans la sienne. À côté de la défunte était couchée son esclave adolescente, dont le corps était également à demi couvert de palmes. Elle était d’une grande pâleur. Nous savions qu’à force d’assister sa maîtresse, elle avait été très fatiguée les jours précédents. J’ai donc d'abord pensé qu'elle dormait. Puis j'ai remarqué un mince filet de sang rouge qui s’écoulait au coin de sa bouche. Je me dirigeai vers elle et posai ma main sur sa poitrine. Elle aussi, était morte ! Lois et moi avons rapidement demandé comment elle avait pu mourir. Était-ce d’épuisement ? Mais dans ce  cas, pourquoi ce sang ? Son maître l’avait-il tuée de rage ou de fureur ? Un jour, nous l’avions vu la frapper sur la tête à coups de pelle pour un problème mineur de comportement. Peut-être l’ont-ils tuée pour qu’elle assiste sa maîtresse dans l’autre monde ? (...)
J’ai demandé à l’Indien que nous appelons ‘Cheveux raides’ qui avait tué l’esclave de la femme. Il m'a dit que c’était le chef de la tribu. Sa femme indiqua rapidement qu’elle avait été étranglée. J’ai demandé pourquoi et il m’a répondu quelque chose comme ‘C’est parce qu’elle était l’esclave de cette femme, bien sûr !’. Il avait l’air de trouver cela tout à fait naturel ! Nous avons ramené les Indiens de leur côté de la rivière et nous avons passé le reste de la journée seuls.
La société yuqui ne se contentait pas de classer les individus en libres et esclaves : comme c'est presque toujours le cas dans les sociétés à esclaves, entre la liberté et la servitude existait une gamme d'autres statuts. Sans entrer dans des détails complexes, il s'agissait en particulier d'adoptés, enfants recueillis et élevés en échange d'un travail domestique, qui restaient des inférieurs, un peu comme peuvent encore l'être dans certains pays des enfants de pauvres placés très jeunes au service de familles aisées.
Pour terminer sur cette description, il faut préciser que l'esclavagisme yuqui comportait quelques traits assez originaux. Pour commencer, d'aussi loin que la mémoire collective de ce peuple s'en souvient, les esclaves étaient nés au sein de la tribu. Ils étaient donc exclusivement des enfants d'esclaves, sachant qu'autre originalité, tout esclave, lorsqu'il était marié, l'était avec un individu libre. Selon David Jabin, divers indices (dont une particularité physique) laissent supposer que les esclaves yuqui étaient des descendants de captifs siriono, mais que cette origine remonte suffisamment loin pour avoir été oubliée. Les esclaves (très majoritairement masculins, pour des raisons que la thèse tente d'expliquer), et tout en conservant pour maître le chef lui-même, étaient mariés à des femmes de sa famille, pour lesquelles ils effectuaient la plupart des tâches normalement considérées comme féminines – cette violation par les esclaves des frontières de la division sexuelle du travail représente une des caractéristiques les plus universelles du statut servile.

Un cas intrigant

Six sociétés d'Amérique qui pratiquaient l'esclavage
(extrait de Vital Ennemies, de F. Santos-Granero)
La première question que l'on peut se poser est de savoir jusqu'à quel point cet esclavage constitue une anomalie dans l'ensemble amazonien. David Jabin souligne à juste titre qu'il faut faire justice de l'idée selon laquelle toute la région en aurait été exempte. Plusieurs peuples (dont les Conibo et les Tucano, tous deux eux aussi situés dans les franges occidentales de l'Amazonie) sont eux aussi connus pour l'avoir pratiqué. Les Conibo n'étaient toutefois pas de purs chasseurs-cueilleurs, mais principalement des cultivateurs. Peut-être stockaient-ils ; les informations précises me manquent, mais ils faisaient (entre autres) pousser du maïs. Quant aux Tukano, ils dépendaient essentiellement du manioc, et n'étaient probablement pas stockeurs. Cela ne les empêchait nullement d'avoir secrété une hiérarchie assez prononcée et de réduire leurs voisins moins moins puissants en servitude.
Mais l'esclavage yuqui semble également s'être inscrit dans le prolongement de traits culturels régionaux sous un autre aspect. Cet esclavage est en effet conçu et pensé comme la prolongation à vie (et, par la pratique de la mort d'accompagnement, au-delà de la vie) du service normalement temporaire dû par le gendre à ses beaux-parents. L'esclave est donc, très logiquement, un éternel « beau-fils », à qui échoient tous les devoirs et aucun droit, pas même celui de revendiquer sa propre progéniture, qui appartient de droit au maître.
Mais c'est sans doute sur le plan plus général des lois, donc des régularités sociales, en particulier des rapports entre stockage et différenciation sociale, que le cas de figure yuqui (auquel il faut, peut-être, ajouter les autres sociétés amazoniennes évoquées à l'instant) pose un évident défi.
À titre général, on sait que les sociétés de chasseurs-cueilleurs mobiles sont globalement des sociétés égalitaires sur le plan matériel, et dénuées de stratification politique. Si l'on veut formuler le problème en des termes un peu plus précis, on peut s'appuyer sur la classification des sociétés proposée par Alain Testart, bien plus précise et poussée que la répartition en bandes - tribus - chefferies - États traditionnellement utilisée dans l'anthropologie américaine. On tombe alors sur un problème que je signalais dans ce récent billet. Si le critère fondamental pour départager les sociétés sans classes (et, selon A. Testart, pour départager l'ensemble des sociétés) est l'absence ou la présence de la richesse, il s'ensuit que les sociétés sans richesse (représentées par des économies non stockeuses, telles que les chasseurs-cueilleurs mobiles ou la plupart des cultivateurs amazoniens) étaient censées posséder un certain nombre de traits communs : absence d'organisation politique formalisée, absence (ou présence très limitée) de différenciation socio-économique, de relations d'exploitation, etc. L'esclavage, à double titre, est donc censé relever des sociétés à richesse : d'une part, parce que l'esclavage possède toujours la dimension d'une exploitation économique, même s'il ne s'y résume pas, d'autre part parce qu'un esclave, pouvant être cédé, accumulé, donné ou vendu, est par définition une richesse.
D'une manière générale, les sociétés à esclaves forment donc un sous-ensemble des sociétés à richesse. Autrement dit, là où il y a richesse, il peut y avoir esclavage ; mais là où la richesse est absente, il ne saurait y avoir d'esclavage. Cette affirmation est un constat (je rendrai bientôt publique une base de données qui l'étaye) ; il faut ensuite expliquer pourquoi il en va ainsi, et ce n'est pas si facile. Toujours est-il que, symétriquement, il faut expliquer comment des sociétés (très rares) en sont venues à conjuguer absence de paiements et esclavage. Autant le dire tout de suite, à ce stade, je n'ai que quelques pistes bien vagues, et aucune réponse définitive.
En pareil cas, il est tentant d'invoquer telle ou telle circonstance locale et exceptionnelle. Or, ce mode de raisonnement est dangereux. Il est en effet facile, sur un seul cas, d'inférer tel effet de telle cause (avérée ou même supposée) ; le risque est alors très grand d'effectuer un raisonnement ad hoc et de forger une causalité fictive, séduisante intellectuellement mais totalement invérifiable. Encore une fois, faute de pouvoir réfléchir sur des traits généraux, on est bien obligé de se rabattre sur le raisonnement particularisant ; mais il faut avoir conscience qu'il s'agit d'un pis-aller.
À vrai dire, cet esclavage hautement formalisé chez un peuple de chasseurs-cueilleurs nomades, qui m'avait au départ totalement pris au dépourvu, m'a rappelé un lointain souvenir enfoui. Dès la première rédaction de mon Communisme primitif, j'étais en effet tombé sur une discussion entre Alain Testart et un anthropologue canadien, Dominique Legros, qui affirmait avoir identifié une stratification sociale très poussée chez des chasseurs-cueilleurs nomades d'Amérique du Nord, les Tutchones. Ceux-ci vivaient dans le nord-ouest du continent, juste au-dessous des territoires inuits. Ni leur faible niveau technique, ni leur très faible densité dans un environnement hostile, ni l'absence de bétail, de chevaux ou de stockage alimentaire, ne les empêchait visiblement d'avoir formalisé des rapports de servitude. Les écrits de D. Legros sont très difficile à trouver (la peste soit de ces revues académiques qui n'ont pas numérisé leurs archives !). Mais en fouinant un peu, on s'aperçoit que de nombreux chercheurs y ont fait allusion, et le cas semble solidement attesté.
Il faut donc comprendre comment et pourquoi quelques sociétés (auxquelles on pourrait adjoindre les Yukaghir, que j'évoquais dans ce billet) violent ainsi les régularités générales, et ont développé l'esclavage sur la base d'un mode de vie qui, au moins statistiquement, semble incompatible avec lui. Ne voyant pas de trait particulier et commun à ces exceptions, mon premier mouvement serait d'aller chercher du côté des trajectoires particulières : pour les Yukaghir, une déstructuration et un enclavement parmi des peuples qui, eux, pratiquaient l'esclavage (y compris, au détriment des Yukaghir eux-mêmes). Pour les Tutchones, la proximité des sociétés de sédentaires de la Côte Nord-ouest, avec lesquelles ils étaient en relations. Et pour les Yuqui, ainsi que me l'a suggéré David Jabin dans une conversation, en raison d'un lointain passé d'anciens cultivateurs partageant des traditions esclavagistes avec d'autres peuples de la région ; encore faudrait-il comprendre comment ces traditions ont pu survivre durant des générations au retour à une économie de chasse-cueillette fortement mâtinée de maraudage. Autre question sans réponse : dans quelle mesure cette dimension maraudeuse contribue-t-elle à l'existence de la stratification sociale yuquie ? Fournit-elle un « surplus » ou, tout au moins, une forme sociale de travail sans laquelle l'esclavage n'aurait pu se maintenir ? Je n'en ai pas la moindre idée.
Quoi qu'il en soit, et pour finir, même si ces sociétés doivent être tenues pour des exceptions, une classification qui se veut générale ne saurait les ignorer. Or, elles ne trouvent pas de place dans celle qu'a développé A.Testart. Du monde sans richesse, elles partagent l'absence de paiements ; de celui de la richesse, la présence des esclaves et d'un début de formalisation du pouvoir politique. La catégorie (si tant est qu'il n'y en ait qu'une seule) qui devrait les accueillir se situe donc à mon sens dans le monde de la richesse, mais il s'agirait d'une catégorie aussi étrange que peu fournie (un peu à la manière dont l'ordre étrange des monotrèmes n'accueille qu'une seule espèce de mammifère, l'ornithorynque).
On l'aura compris, il y a des rencontres qu'il vaut mieux éviter de faire quand on veut garder les idées claires et (trop) simples. Et, sur un dernier clin d’œil amical à David, je ne peux que faire mienne la citation empruntée à Léodagan, le rustique beau-père du roi Arthur de la série Kaamelott : « Moi, j’ai appris à lire, eh bien je ne souhaite ça à personne ! »

4 commentaires :

  1. Bonjour Christophe,
    Sans remettre nullement en question l’ethnographie de David Jabin, je reste sur ma faim : je vois bien ce que font les esclaves (et autres dépendants) dans une société horticole ou à richesse, par exemple chez les Indiens de la Côte Nord-ouest, mais je ne vois pas à quoi ils « servent » chez ces chasseurs-cueilleurs non stockeurs. De souffre-douleur ? probablement mais c’est un peu court pour qualifier une société ! De marque dans le jeu de la stratification d’une tribu, indiquant qui est le chef et qui ne l’est pas ? Dans une société aux ressources rares, nourrir (même mal) des esclaves pour la frime n’est pas évident. D’autres hypothèses me viennent à l’esprit, par exemple que ces esclaves servent de garde du corps au chef (comme chez les Indiens de la Côte Nord-ouest) ou même qu’ils participent aux raids comme les esclaves formaient l’élite de l’armée dans l’Empire Ottoman ou ailleurs. Mais on n’explique rien en imaginant des explications. Il reste, qu’en plus du fait que la société Yuqui est une société de chasseurs-cueilleurs enclavés et que les rapines sont, apparemment, leur ressource principale, que ce qui m’a le plus frappé est qu’on a 1°) seulement un esclavage interne à l’exclusion (apparemment) de toute source externe 2°) que cet esclavage interne n’est pas dû à des dettes. Le renouvellement de la population des esclaves serait alors purement biologique.
    Je ne sais vraiment pas quoi penser… sauf qu’on a ici une « anomalie » ! Mais, bien sûr, « anomalie » peut être entendu en deux sens : une « aberration » dans un ensemble de données ou un cas extrême de ce même ensemble de données (qui ne remet pas en question cet ensemble et même qui peut en dévoiler certaines propriétés peu visibles). Il existe en anglais un terme, « outlier », utilisé en Statistique, qui recouvre plus ou moins ces deux significations ; il est traduit habituellement, en général à tort, par « donnée aberrante » mais signifie précisément (toujours en général) : donnée « exceptionnelle », « marginale » (donc justement pas aberrante). Les sciences connaissent bien ce problème : pour prendre un exemple fameux, à côté de nombre de découvertes illusoires, c’est bien parce qu’on a fini par considérer le problème du corps noir comme exceptionnel et non comme aberrant, que la physique quantique est née. Les Yuqui sont-ils un outlier de l’ensemble des sociétés de chasseurs-cueilleurs ?

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  2. Hello Momo

    Il y a deux aspects dans ton commentaire.

    En ce qui concerne le premier, je n'ai peut-être pas été assez explicite, mais le texte de D.Jabin insiste sur la dimension économique de l'exploitation de l'esclave. Voici quelques détails supplémentaires :

    « La plupart du temps écartés des activités génératrices de prestige, les hommes esclaves aidaient leurs maîtres dans ces tâches nobles. Lors des activités cynégétiques de son maître, l’esclave était chargé de rabattre les proies, de porter le gibier et les immenses flèches qu’il devait rechercher dans la végétation lorsqu’elles étaient égarées par le chasseur. La chasse ne lui était pourtant pas proscrite, mais d’ordinaire, lorsque son maître le lui demandait, l’esclave se contentait de chasser à la main des petits gibiers terrestres tels que les tortues ou les tatous qu’on peut déloger de leur terrier armé d’un bâton et d’un peu de persévérance. S’ils avaient obtenu le droit et la possibilité de fabriquer leur matériel, la chasse à l’arc n’était pas non plus strictement interdite aux esclaves. Ils avaient cependant si peu d’occasion de la pratiquer que la plupart d’entre eux ne développaient qu’une faible aptitude pour cette activité prédatrice. (...)
    Dans leurs activités guerrières, les Yuqui se limitaient à attaquer des individus isolés ou à se défendre lorsqu’ils étaient attaqués en représailles de leurs activités de maraudage. Lors de ces affrontements les esclaves jouaient le rôle d’éclaireur pour annoncer au groupe les positions adverses, ce qu’ils faisaient aussi lors des incursions dans les jardins ennemis pour assurer au groupe que le champ était libre.
    Lors des activités de chasse et de collecte les esclaves de sexe de sexe masculin étaient sommés de monter aux arbres pour y dénicher les animaux arboricoles, ou faire tomber les fruits au sol. Leurs maîtres les poussaient à prendre des risques inconsidérés et la tradition orale yuqui rapporte plusieurs cas d’hommes morts suite à de lourdes chutes. (...)
    Au sein du campement, la vie de l’esclave n’était pas non plus de tout repos. Lors des retours de chasse il était de son devoir de dresser le gibier (de l’éviscérer, de le saigner puis de le flamber ou de le plumer), de le cuisiner, ou de le boucaner toute la nuit durant. Lorsqu’un homme esclave était marié il devait assurer les activités de cuisine, tâche normalement dévolues aux femmes, pour son épouse [libre].
    Durant la nuit l’esclave devait, par temps froid, s’occuper du feu sous le hamac de son maître et donc l’approvisionner en combustible. Par temps chaud, son devoir lui imposait de veiller à rafraîchir et chasser les moustiques, utilisant de larges feuilles en guise d’éventails, ce dont les anciens maîtres se rappellent avec délice. Dans tous les cas le sommeil d’une esclave était morcelé par ses obligations nocturnes. Le marquage de cette subordination nocturne était renforcé par le fait que les esclaves des deux sexes étaient bien souvent privés de hamacs et dormaient à même le sol sous celui de leur maître ou de leur maîtresse. Les raisons que les Yuqui avancent pour expliquer cette habitude (...) est très simple : il est toujours mieux d’avoir son esclave près de soi et il s’occupe plus facilement du feu auprès duquel il peut se réchauffer durant les froides nuits (...). » (p. 443-445)

    Sur le deuxième aspect, je ne peux que souscrire à chacune de tes paroles, à cette seule nuance que l'anomalie ne concerne pas les seuls Yuqui. J'ai par exemple mentionné, dans mon dernier billet, un autre peuple de l'ouest amazonien (les Conibo), l'hypothèse qu'il existerait une voie évolutive amazonienne spécifique me titille, mais pour le moment, je n'ai que des problèmes, et aucun élément tangible pour les résoudre...

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  3. Bonjour ,

    Question à Momo:

    En effet la société yuqui semble atypique au sein de l'ensemble des sociétés qui pratique (ou pratiquèrent) l'esclavage. Cependant, plutôt que de se demander si le cas yuqui représente une "anomalie" dans l'ensemble des chasseurs-cueilleurs ne vaudrait-il pas mieux se poser la question de la pertinence de l'usage de cette catégorie dans le cadre d'une réflexion sur les relation sociales et l'organisation politique?

    Cordialement

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    1. Bonjour Anonyme
      L’ensemble des chasseurs-cueilleurs est relativement bien défini. Il n’en est pas moins vrai, c’est ce que je pense, que c’est une sorte de fourre-tout auquel il faudra bien, un jour, s’attaquer. Mais, pour l’heure, je considère que la meilleure caractéristique générale d’une société commence par ses moyens d’existence ; ce sont, ici, celles où les individus ne vivent que de la chasse et de la cueillette. Et, jusqu’à présent, ces sociétés avaient quelques caractéristiques communes dont la guerre et la violence en général et l’absence d’esclavage. La présence d’esclaves dans une de ces sociétés peut être une des raisons générales qui pourrait remettre en question cette catégorie (ou le Monde I de Testart). Personnellement, je ne le pense pas mais ce n’est pas la question que je posais (directement !).
      Très cordialement

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