samedi 8 avril 2017

Note de lecture: La demeure des esprits (Tobias Schneebaum)

Ce livre, paru initialement en anglais sous le titre Where the Spirits Dwell, est un récit issu des différents séjours qu'un globe-trotter féru d'art et de découvertes, Tobias Schneebaum, passa en pays Asmat, sur la côte sud de la Nouvelle-Guinée dans les années 1970.
Après une première visite en 1973 et un coup de coeur pour l'art si particulier de cette région, T. Schneebaum repartit obtenir les diplômes nécessaires et revint entre 1975 et 1981, chargé de constituer un musée local.
Au cours de ces années, il a fréquenté les seuls Occidentaux à vivre de manière permanente au milieu des Asmat : les missionnaires catholiques membres de l'ordre des Croisiers, présents depuis le milieu des années 1950. Ceux-ci sont ainsi campés au travers de quelques portraits plutôt chaleureux (même si l'ambiguité de leur action vis-à-vis des Asmats est soulignée : les missionnaires apparaissent à la fois comme les défenseurs de cette population vis-à-vis des empiétements et des prévarications des affairistes étrangers et de l'État indonésien, et comme les farouches adversaires de bon nombre de coutumes locales, au nom de la morale chrétienne). En ce qui me concerne, j'ajoute que ces portraits prennent une saveur particulière, puisque ces derniers mois, j'ai passé d'assez longues heures à éplucher les écrits de ces missionnaires, qui forment la principale, sinon la seule, source ethnographique sur cette région. J'avais ainsi l'impression de redécouvrir les figures familières de Frank Trenkenshuh ou d'Alphonse Sowada – dont j'ai appris qu'à 36 ans, il fut le plus jeune évêque jamais nommé par l'Église – sous un angle nouveau et assez inattendu.
Publié dans une collection de poche, le récit de Schneebaum est écrit dans une langue très simple, directe et accessible, et ce n'est pas la moindre de ses qualités. On est à mille lieues du jargon technique ou pédant affectionné par certains anthropologues professionnels, et le livre se dévore tel une suite de souvenirs de voyages ou d'exploration.

mardi 28 mars 2017

Parution : Qu'est-ce que la science pour vous ?

Vient de paraître aux éditions Matériologiques, et sous la houlette de Marc Silberstein, un livre auquel j'ai eu le plaisir de collaborer, parmi une cinquantaine d'auteurs : Qu'est-ce que la science pour vous ?
Le défi proposé était original : il s'agissait, dans une brève contribution, de livrer un rapport personnel avec la science. Je me suis donc laissé aller à l'exercice... et laissé aller tout court, en rédigeant un texte mi-sérieux, mi-parodique, autour d'une métaphore textile (qui m'interdira, dorénavant, de prétendre que je travaille sans filer).
Le titre navrant de cette contribution qui ne l'est pas moins :

jeudi 23 mars 2017

Une conférence à Toulouse

Hier, j'étais à Toulouse pour une conférence à deux voix avec Jean-Marc Pétillon, à propos de l'histoire et de la préhistoire de la domination masculine. Chapeau aux organisateurs – l'Université Populaire de Philosophie –, avec une organisation au millimètre, une salle comble (peut-être 150 personnes ?) et un débat de très bonne qualité (pour ce qui est des questions ; il ne m'appartient pas de juger les réponses...)
L'association, qui organise très régulièrement de telles conférences, devrait mettre prochainement en ligne le podcast de la soirée.
Merci encore !

mardi 21 mars 2017

Note de lecture : Préhistoire du sentiment artistique (Emmanuel Guy)

Les ouvrages d'archéologie peuvent se révéler d'une lecture ingrate pour plusieurs raisons. Soit parce qu'ils se perdent dans des détails d'une grande technicité qui ont tôt fait de décourager le non-spécialiste. Soit parce qu'ils avancent des interprétations sociales sur une base dépourvue de rigueur, laissant l'impression d'un brassage de généralités ou d'une élaboration scénaristique gratuite et forcée. Le livre d'Emmanuel Guy évite totalement ces deux écueils, en proposant au lecteur un raisonnement tout à la fois accessible et, dans ses développements principaux, très solidement argumenté. On rencontre certes quelques termes techniques, mais ceux-ci sont toujours explicités, et on n'a jamais l'impression de s'y noyer. Et si le cœur du texte traite des aspects formels de l'art paléolithique, les premières pages, et surtout, les dernières, ouvrent vers de passionnantes questions sur les rapports entre cet art et la société qui l'a produit. Voilà donc un ouvrage qu'on a plaisir à lire et, plus encore, à discuter (cette discussion fût-elle, par moments, assez critique).

L'analyse formelle

Le point de départ de l'auteur tient au fait que si l'on s'est souvent interrogé sur la signification de l'art paléolithique – une interrogation condamnée à rester assez spéculative – on a porté trop peu d'attention à son analyse formelle, et c'est à elle que l'essentiel des pages du livre est consacré. Même si divers sites sont évoqués, l'approche s'organise autour de deux pôles principaux : les quelque 5000 gravures du riche ensemble de la Côa, au nord-est du Portugal, datés d'environ -18 000 ans, à la charnière des périodes dites du gravettien et du solutréen et Lascaux, réalisée peut-être quatre millénaires plus tard, au début du magdalénien.

vendredi 10 mars 2017

Un de mes textes traduit en italien

Magie d'internet, je découvre qu'un(e) lecteur anonyme a traduit vers l'italien un des mes textes, en l'occurrence l'article « The sexual division of labour in the origins of male domination: a Marxist perspective » que j'ai publié l'été dernier dans A. García-Piquer et A. Vila-Mitjà (eds), Beyond war: archaeological approaches to violence, Cambridge Scholars Publishing – on peut trouver une version française de l'article à cette adresse. L'article reprend, en actualisant quelques formulations et références, les grandes lignes de mon Communisme primitif, que l'on trouve également dans la brochure proposée en téléchargement sur ce blog.
Merci donc à ce(tte) traducteur / traductrice anonyme, en espérant que cette traduction en appelle d'autres et alimente la discussion !

dimanche 26 février 2017

Sur les pas de « l'homme d'or »

En 1969, dans la petite bourgade d'Issyk, près d'Almaty, un engin de chantier qui déblayait le sol pour construire un parking mit au jour une sépulture qui contenait ce qui allait devenir le symbole national du futur État kazakhstanais. Au pied de la chaîne montagneuse du Tien Shan, l'immense plaine steppique est en effet constellée de tumulus funéraires datant de l'époque scythe, les kourganes. Si la plupart d'entre elles ont depuis longtemps été pillées, celle d'Issyk a livré un trésor inestimable : les restes d'un jeune adulte (peut-être un homme, peut-être une femme ; voir à ce sujet les travaux de J. Davis-Kimball). Quoi qu'il en soit, l'individu était en armes et revêtu d'un habit à l'esthétique étonnante et d'une rare profusion de richesses, puisque au total, le dépôt comptait 4000 éléments en or !
De nouveau en voyage dans la région cette année, j'ai profité d'une journée libre pour me rendre dans le petit musée qui a été construit à deux pas de cette découverte. Le musée n'abrite presque que des copies (les originaux se trouvent dans la nouvelle capitale, Astana) mais il vaut néanmoins la visite.
On peut évidemment apprécier ces découvertes pour leur incontestable valeur esthétique – les incroyables réalisations animalières, dont on trouvera quelques exemples dans la galerie de photos ci-dessous, ont fait la gloire de l'art scythe. Mais on peut s'intéresser aussi à ce que de telles réalisations nous disent de la société qui les a livrées.
N'étant pas particulièrement compétent sur cette période, je me limiterai à quelques références qui pourront guider utilement les lectures de chacun :

vendredi 17 février 2017

Un point sur mes publications

Voilà un court billet pour donner un petit bilan d'étape sur l'état de mes diverses publications. Le rythme des revues académiques étant ce qu'il est, il y a parfois des décalages importants entre les recherches qui donnent lieu à un article et sa parution...
  • dans le prochain numéro de L'Homme (parution imminente), on trouvera un compte-rendu que j'ai rédigé à propos du livre de Florence Weber, Une brève histoire de l'anthropologie
  • un article que j'ai écrit il y a plusieurs mois a été accepté dans la revue Artefact et devrait paraître prochainement. Il évoque les Calusa, les Asmat et les Jivaros et traite des conditions techno-économiques de l'invention des paiements (prix de la fiancée et prix du sang) : je reconsidère l'hypothèse d'Alain Testart qui la situait dans le stockage, et à partir des exceptions précitées, j'avance une réponse un peu différente. 
  • les éditions Matériologiques feront paraître très bientôt un ouvrage collectif intitulé Qu'est-ce que la science pour vous ? Quelques dizaines de chercheurs ont ainsi été invités à donner dans un texte court, leur approche personnelle de la science. Celui que j'ai écrit, intitulé « Le cardeur scientifique », tente une approche humoristico-réaliste autour d'une métaphore filée et de quelques jeux de mots aussi navrants qu'à l'accoutumée.
  • enfin, comme je le signalais dans le blog, j'ai terminé un long article qui traite de la théorie dite du surplus dans l'émergence des inégalités sociales. Il a été confié à une revue académique fort réputée... réponse, sans doute, pas avant plusieurs mois.
Parallèlement à cela, j'ai toujours en tête d'écrire un livre sur la guerre en Australie aborigène, mais pour le moment je n'ai pas eu le temps d'y plonger un orteil : différentes sollicitations m'ont en effet accaparé et en ont repoussé les délais. C'est ainsi que, pour un colloque qui s'est tenu en janvier, j'ai écrit un article sur le lien entre esclavage et paiements. Cette intervention devrait faire l'objet d'une publication, mais pour le moment, rien de précis n'est acté.
Par ailleurs j'ai répondu favorablement à plusieurs sollicitations. La plus notable (mais non la seule) est celle de Patrick Savidan, philosophe qui coordonne un Dictionnaire des inégalités et de la justice sociale qui paraîtra aux PUF. Il m'a confié la lourde tâche d'en rédiger les entrées « Alain Testart » et « Communisme primitif ». Au travail, donc...

dimanche 5 février 2017

Marx, Engels, Bachofen et une légende urbaine

« Marx et Engels à l'imprimerie
de la Deutsche Rheinische Zeitung »
(détail) 
Depuis quelques dizaines d'années, on a vu fleurir, parmi les commentateurs (universitaires) du marxisme, de multiples variations autour des supposées différences d'idées qui auraient séparé Marx et Engels. La méthode consiste à prendre des paragraphes, des phrases, voire de simples signes de ponctuation (j'en donnerai un exemple) et à en déduire les différences de nuances, voire de contenu ou de méthode, censées opposer les deux auteurs.
Évidemment, on a le droit d'analyser des textes. Mais il n'est pas interdit de le faire avec une certaine prudence (j'allais dire, un certain bon sens), tout exégète doué d'un minimum d'habileté pouvant trouver à bon compte des différences (ou des similitudes) entre n'importe quels extraits, que ceux-ci soient de la main du même auteur ou non. Or, dans le cas de Marx et Engels, on parle de deux intellectuels qui ont collaboré tout au long de leur vie, signé des livres ensemble, écrit à l'occasion des chapitres dans les livres signés de l'autre et, last but not least, partagé tout au long de leurs combats les mêmes positions politiques. Je ne peux pas me flatter de connaître l'intégralité de leur très abondante correspondance, mais dans les quelques centaines de pages que j'ai parcourues, je ne me souviens pas d'avoir trouvé une seule fois une critique de l'un vis-à-vis de l'autre qui dépasse la simple nuance sur un point précis, et qui porte notamment sur un texte publié.

dimanche 29 janvier 2017

Une cartographie sociale des sociétés à richesse (monde II)

Je poursuis ici les réflexions commencées dans plusieurs billets précédents, autour du triptyque paiements - stockage - esclavage, de ce que l'observation ethnologique fait apparaître et des questions sans réponse. Pour ce faire, il me semble qu’un moyen commode est de situer les sociétés sur un graphique qui figure les différentes combinaisons possibles entre ces trois dimensions Il s’agit donc, en quelque sorte d’une tentative de cartographie sociale du monde II (je rappelle qu'Alain Testart entendait sous ce terme les sociétés dépourvues de classes, mais connaissant la richesse) ; il s'appuie sur le croisement entre les données de l'Ethnographic Atlas et de la base Cartomares, dont les résultats bruts peuvent être observés sur cette carte (se reporter à ce billet pour une discussion sur ces données).

vendredi 20 janvier 2017

Esclavage et paiements : une carte interactive en ligne

Je poursuis ici mes cogitations à propos des relations existant entre l'esclavage et les paiements, commencées dans ce billet. Je rappelle que la question est de savoir comment, dans la classification des sociétés proposée par Alain Testart l'esclavage peut être à la fois caractérisé comme richesse, et pourtant exclu de la définition explicite de l'ensemble des sociétés à richesse. Pour dire les choses autrement : l'existence de paiements (de mariage, pour compenser des dommages...) est-elle une condition nécessaire de l'apparition de l'esclavage, ou celui-ci a-t-il pu naître en-dehors des paiements (et, pourquoi pas, entraîner leur apparition) ?

Un chef Kwakiutl photographié au début du XXe siècle.
Les tribus de la Côte Nord-Ouest étaient structurées par la richesse
et pratiquaient abondamment l'esclavage. 

Rassembler les données

La première chose à faire est de collecter les faits sur la plus large échelle possible, et pour cela, de croiser deux bases de données. La première est l’Ethnographic Atlas (cf. ce billet) ; elle rassemble plusieurs dizaines de variables codées sur plusieurs centaines de sociétés par l’équipe de G. Murdock, dans les années 1960, et reste la référence majeure des vastes études comparatives. Le défaut de cet atlas est que les codages de variables sont souvent trop grossiers, et ne permettent souvent pas une approche fine des phénomènes. L’esclavage n’échappe pas à cette règle ; sans même parler des difficultés objectives de le définir par rapport à d’autres formes lourdes de servitude, les codages proposés par l’Ethnographic Atlas sont assez insatisfaisants, puisqu’ils se limitent à quatre possibilités : « absence ou quasi-absence », « naissant ou non héréditaire », « héréditaire et socialement significatif », et enfin « existant, mais de type inconnu ». Or, en rassemblant l’absence et la quasi-absence dans une seule catégorie, on s’interdit d’appréhender les sociétés pour lesquelles l’esclavage était proscrit, de celles où il était simplement peu pratiqué. Par ailleurs, les catégories assimilent l’ampleur du phénomène esclavagiste et la transmission du statut servile entre les générations, deux dimensions qui ne sont pas nécessairement liées. Quoi qu’il en soit, malgré toutes ces faiblesses, cette base de données a le mérite d’exister et de nous fournir une indication sur plus d’un millier de sociétés (1097 exactement !), ainsi que la bibliographie à partir de laquelle les données ont été codées.

lundi 9 janvier 2017

Esclavagistes tropiques

Un Yuqui (dessin de S. McCall)
C'était il y a quelques jours, à la médiathèque du Quai Branly. Je pensais réunir tranquillement les derniers éléments pour mon intervention du 19 janvier, à propos de l'exploitation, des paiements et de l'esclavage, lorsque j'ai été abordé par quelqu'un dont le visage me semblait vaguement familier. J'avais rencontré cette personne une fois, il y a plus d'un an, lors d'un colloque d'anthropologie, et nous avions échangé quelques mots à la sortie. Comme nous nous informions mutuellement de nos petites actualités personnelles, celle-ci se sont littéralement télescopées : mon interlocuteur, qui s'appelle David Jabin, vient de soutenir sa thèse, intitulée Le service éternel, à propos d'un cas ethnologique pour le moins peu banal. Et voilà comment de nouvelles questions se sont invitées sans crier gare dans mon ordre du jour...
La thèse de D. Jabin, réalisée comme il se doit après un (long) terrain, porte sur un peuple de chasseurs-cueilleurs de l'ouest de l'Amazonie, les Yuqui. Ces Indiens sont apparentés aux Siriono, connus pour être les « nomades aux longs arcs », d'après le titre de leur ethnographie de référence. Les premiers d'entre eux n'ont été contactés qu'assez récemment : identifiés dans les années 1950, ils ont progressivement été rassemblés autour d'une mission au cours des cinquante dernières années. Ainsi, bien que leurs conditions de vie actuelles n'aient plus grand chose à voir avec ce qu'elles étaient auparavant, il reste possible, par des observations comme par l'enquête auprès des plus âgés, de reconstituer de nombreux traits de leur société. Or, celle-ci présente une particularité véritablement frappante, puisque ces chasseurs-cueilleurs mobiles, à l'équipement technique fort limité et aux groupes réduits, pratiquaient traditionnellement l'esclavage, jusques et y compris sous sa forme la plus dure, celle des morts d'accompagnement (que D. Jabin, au nom d'arguments qui ne me convainquent pas vraiment, préfère appeler « synthanasie »).