mercredi 21 décembre 2016

Des bases de données ethnographiques (et un petit cadeau de Noël)

Les chercheurs (en particulier, aux États-Unis) ont depuis longtemps compris l’intérêt, dans le but de fonder un comparatisme raisonné et de mettre en lumière corrélations et lois sociologiques, de disposer de bases de données, éventuellement cartographiées, rassemblant des informations sur un échantillon suffisamment riche de peuples. Je n'insisterai pas sur les deux grands problèmes de méthode que pose l'élaboration de telles bases. Le premier tient à la difficulté du codage : pour être exploitables, les informations sur les différents peuples doivent être ramenées à un dénominateur commun, c'est-à-dire à une série de valeurs qui permettent statistiques et raisonnements. Le second problème (qui se situe davantage en aval, lorsqu'il s'agit de tirer des conclusions des données) est connu sous le nom de « problème de Galton » : deux informations peuvent apparaître comme indépendantes dans la base (car portant sur deux peuples différents) alors qu'en réalité, elles procède d'une origine commune. Les statistiques qu'on peut en tirer sont alors biaisées.
La base la plus célèbre est peut-être celle des Human Relation Area Files. Il s'agit d'une base que l'on peut qualifier de qualitative : ces « fichiers » rassemblent des extraits d'ethnographies sur environ 400 peuples, accessibles par mots-clés. Ils ne comportent ni variables ni codages, et l'on ne peut donc l'utiliser pour une approche quantitative. Les HRAF sont évidemment disponibles en ligne... malheureusement, protégés par l'accès payant via quelque institution universitaire qui en aura payé le prix (au passage, même si là n'est certes pas le pire scandale de la société capitaliste, le fait que des connaissances d'intérêt collectif, qui plus est accumulées par des chercheurs rémunérés sur des budgets publics, soient réservées à ceux dont l'employeur peut en payer le prix est une absurdité qui suffirait à condamner l'organisation sociale qui la produit).
Une autre base, parfois confondue avec la précédente car c'est pour partie le même institut qui en est à l'origine, est l'Ethnographic Atlas. Dans les années 1960, sous la houlette de l'anthropologue George Peter Murdock, un vaste programme de recherche amena à la publication de cette base comportant plus d'un millier de peuples, pour lesquels plusieurs dizaines de variables, décrivant la vie matérielle, religieuse, ou l'organisation sociale, avaient été codées. Même si ce travail présente manifestement certaines imperfections, il continue de représenter une point de départ inestimable.

Sur le net (et mon petit cadeau)

Deux versions sont traditionnellement disponibles en ligne.

Le Standard Cross-Cultural Sample (SCCS)

La première est un extrait nommé le SCCS – Standard Cross-Cultural Sample, comportant 186 sociétés choisies pour éliminer au maximum le problème de Galton. Il est possible de télécharger le SCCS au format SPSS (un logiciel de statistiques), mais on peut également le consulter directement en ligne, en croisant n'importe quelle des deux variables.

L'Ethnographic Atlas

Quant à l'Ethnographic Atlas, assez étrangement, il n'était disponible qu'en version SPSS... jusqu'à ce jour de fête, où je mets à mon tour en ligne une version téléchargeable au format Excel.

Cartomares

Je faisais un peu plus haut allusion aux faiblesses de l'Ethnographic Atlas ; c'est en partant du constat que les variables décrivant les prestations et paiements matrimoniaux étaient trop grossièrement codées, et donc peu exploitables en l'état, qu'Alain Testart avait entrepris le projet Cartomares (aux données et résultats entièrement consultables en ligne) : deux bases de données (qu'il avait ensuite croisées) portant sur le mariage et l'esclavage pour dettes. Les données sur le mariage, en particulier, et le codage choisi, sont remarquables de précision.
Cette base reste malheureusement encore très peu connue, ainsi que j'ai pu le remarquer à plusieurs reprises. On pourra se référer, par exemple, au projet Bridewealth, portant sur le prix de la fiancée à travers le monde, et qui ignore tout des éléments rassemblés par A. Testart et son équipe (j'ai transmis l'information par connaissance interposée, en espérant qu'elle retiendra l'attention...).

dimanche 11 décembre 2016

Un trésor ethnographique philippin

Carte ethnographique des Philippines
Les Tagalog correspondent au nombre 59,
Les Visayans au nombre 12
Il est des régions du monde sur lesquelles, pour des raisons historiques, on dispose de peu de matériel ethnographique. C'est le cas de certaines parties de l'Asie du Sud-est, telles les Philippines, traditionnellement non étatisées et sans relations étroites avec des sociétés à écritures, et qui furent brisées dès l'arrivée des colonisateurs occidentaux. Aussi est-ce un petit événement lorsqu'un document contenant de précieuses informations, et jusque là confidentiel, devient accessible au grand public. J'ajoute qu'on ressent une émotion particulière en parcourant des descriptions qui portent sur des endroits où l'on s'est rendu personnellement (je suis allé deux fois aux Philippines, très précisément dans les deux lieux dont il va être question dans ce billet, non pour y étudier l'ethnologie, mais pour y observer des merveilles sous-marines).
Le document en question est connu sous le nom de Codex de Boxer, du nom du professeur, spécialiste de la région, qui en avait fait l'acquisition il y a quelques décennies. Ce codex est un recueil de textes, la plupart anonymes, rédigés en espagnol, et rassemblés autour de 1590. À ces textes sont jointes plusieurs dizaines de très belles illustrations possiblement réalisées par un artiste chinois, qui ajoutent encore à l'intérêt du document. L'ouvrage a été numérisé, et on peut le consulter ou le télécharger à cette adresse (attention, le pdf pèse tout de même la bagatelle de 330 Mo).
Mais le castillan manuscrit du XVIe siècle restant accessible seulement à une poignée de spécialistes (dont je ne fais évidemment pas partie !) les éditions Brill ont eu la bonne idée de publier une transcription et une traduction anglaise du Codex, réalisées par George Bryan Souza – le livre reproduit aussi, bien évidemment, les illustrations. Comme il est de tradition chez cet éditeur, l'ouvrage est hors de prix. Heureusement, les bibliothèques existent, et je suis donc allé en dévorer le contenu avec gourmandise ; je n'ai pas été déçu.

dimanche 4 décembre 2016

Paiements, esclavage et exploitation : le lieu d'un problème

L'exploitation et la typologie des sociétés

Une usine textile en Chine
On sait que dans la perspective marxiste, la structure fondamentale qui organise les sociétés de classe est celle de l'exploitation du travail humain : c'est la manière dont cette exploitation est effectuée (manière elle-même liée au degré de développement des moyens de production) qui représente la base fondamentale à partir de laquelle s'élève tout l'édifice social. Autrement dit (et le capitalisme ne fait pas exception à la règle) « seule la forme sous laquelle [le] surtravail est extorqué au producteur immédiat, l'ouvrier, distingue les formations sociales économiques, par exemple la société esclavagiste de celle du travail salarié. » (K. Marx).
Dès lors, vis-à-vis des sociétés antérieures à la naissance des classes sociales, deux attitudes sont possibles. Soit on considère que ces sociétés, n'étant pas principalement (ou pas du tout) structurées par l'exploitation, restent impénétrables pour le marxisme et qu'elles sortent du champ du matérialisme historique. Celui-ci n'aurait donc au mieux de pertinence que pour les sociétés de classe, et s’avérerait impuissant à appréhender la préhistoire humaine. Ce n'est évidemment pas mon opinion, et je crois au contraire que le matérialisme historique, s'il doit être la théorie de l'évolution sociale, ne peut être qu'une théorie générale de cette évolution, et non celle de certaines sociétés particulières. Pour autant, il est parfaitement vrai que l'exploitation n'a pas toujours été le phénomène central qu'elle est devenue depuis l'apparition des classes sociales ; virtuellement absente dans les premières sociétés, elle s'est développée peu à peu jusqu'à prendre la place qu'on lui connaît aujourd'hui. Comprendre pourquoi l'exploitation était initialement inexistante, ou marginale, et pourquoi elle a ainsi gagné en importance à mesure de l'évolution sociale, est précisément une des principales questions auxquelles doit répondre le matérialisme historique.