dimanche 24 juillet 2016

La productivité a-t-elle augmenté au Néolithique ?

Ce titre un brin provocateur annonce un billet qui ne l'est pas moins. Comme à chaque fois qu'on croit avoir trouvé une idée un peu nouvelle, on ne sait trop si on a mis le doigt sur quelque chose d'intéressant, ou si on est simplement en train de raisonner de travers. Je fais donc confiance à mes vigilants lecteurs pour relever les inconséquences, les points aveugles ou, simplement, les fautes de logique qui pourraient parsemer ce texte.

Le lieu du problème

Une reconstitution de la cité d'Uruk
De prime abord, il peut paraître incongru de se demander si, entre le Paléolithique supérieur et les premières civilisations, la productivité du travail humain s'est élevée. Il n'y a aucune commune mesure entre les réalisations matérielles des uns et des autres : des campements des Magdaléniens aux villes égyptiennes, romaines ou aztèques, des statuettes de pierre, d'os ou d'ivoire aux pyramides monumentales du Yucatan ou de la vallée du Nil, il y a un gouffre qui témoigne de l'incroyable essor de la production matérielle. Le bon sens dicte alors que si les civilisations ont réalisé des accomplissements inimaginables pour les chasseurs-cueilleurs, c'est que celles-ci avaient acquis des capacités dont ceux-là étaient dépourvus ; autrement dit, que les progrès de la technique avaient démultiplié l'efficacité du travail humain. Décliné sur la question des structures sociales, ce raisonnement se conçoit en termes de surplus (un terme dont j'ai montré dans ce billet comment il pouvait être glissant) : en plus de leurs réalisations matérielles grandioses, les civilisations se caractérisent par la domination d'une classe de non-producteurs, vivant dans une aisance, si ce n'est un luxe, inaccessible à la majorité de la population. Là encore, on semble en droit d'inférer que si les chasseurs-cueilleurs n'ont nulle part entretenu une telle classe dominante (écartons le cas intermédiaire des chasseurs-cueilleurs sédentaires de la Côte Nord-ouest, chez qui la différenciation sociale, bien palpable, n'était pas allée jusqu'à la formation d'authentiques classes), c'est parce que l'insuffisance de leur productivité ne leur permettait pas ce luxe.
Or, si communs que soient ces raisonnement, et si conformes paraissent-ils avec les faits, ils me semblent être au mieux une restitution très partielle des mécanismes qui sont intervenus, et au pire, donner une image faussée de la réalité.

jeudi 21 juillet 2016

Une recension du Profit déchiffré par Didier Epsztajn


Derrière les tautologies, des rapports sociaux d’exploitation
« Qu’est-ce que le profit ? Par quoi, et surtout par qui, est-il créé ? Quels mécanismes régissent sa répartition, et comment contribuent-ils à obscurcir son origine ? » 
Il convient de ne pas considérer les réalités perçues comme allant de soi, de refuser la naturalisation de phénomènes historiques, de confondre ce qui est et ce qui n’est pas « le fruit d’une élaboration consciente » de collectifs humains… 
Trois essais, sur l’origine du profit, les concepts de travail productif et improductif, la rente. Des textes écrits en langue commune, une présentation pédagogique mais qui ne contourne pas les débats politiques.
L’énigme du profit. Christophe Darmangeat aborde, entre autres, la production marchande, la production et la distribution, le salaire (dont la part socialisé à travers la cotisation), le profit, les impôts, le capital…

lundi 18 juillet 2016

Un échange (sportif) avec une anthropologue « radicale »

Chris Knight 
J'avais déjà eu l'occasion de me frotter (pas de trop près il est vrai) il y a quelques temps aux zélateurs politiques de l'anthropologue Chris Knight et de son Radical Anthropology Group. En quelques mots, la théorie de Knight, que j'évoque en la critiquant dans mon Communisme primitif, énonce que le basculement vers la culture, le langage et la pensée symbolique a eu lieu à l'aube du Paléolithique supérieur. Le pas décisif a été franchi par l'action des femmes qui, ayant synchronisé leurs cycles menstruels et utilisé l'ocre rouge afin de tromper collectivement les hommes sur leur période de fécondité, ont obligé ceux-ci à leur apporter le fruit de leur chasse dans un échange « viande contre sexe ».
J'étais resté pour le moins dubitatif devant le caractère largement spéculatif d'une telle reconstitution, et je l'avais écrit dans mon bouquin. Cela m'avait valu un certain dédain de la part des partisans politiques de Knight ; un groupe se réclamant du marxisme (pour appeler un chat un chat, il s'agissait du CCI, qui comprend le groupe français Révolution Internationale) avait en effet pris fait et cause pour ses thèses. La critique qui en résulta fut donc surtout pour son rédacteur l'occasion de n'en pas parler, et de répéter que Knight avait raison sur toute la ligne, ce que je relevais dans ce billet.
Mais tout cela n'était que l'apéritif. Le plat de résistance est arrivé récemment, suite à un contact avec un éditeur anglophone en vue de la traduction et de la publication de mon livre. Comme cela se produit parfois, cet éditeur a demandé à trois spécialistes de rédiger un rapport sur ma proposition de livre. Les deux premiers, écrits par des gens qui avaient lu mon bouquin, furent élogieux et recommandèrent sa publication sans réserves. Le troisième, écrit m'a-t-on dit par une anthropologue de langue anglaise (manifestement membre du Radical Anthropology Group), n'a en revanche pas eu de mots assez durs pour condamner mon travail et s'opposer à sa parution... – avec succès, il faut l'avouer, puisque après quelques péripéties supplémentaires, on m'a informé que le livre était refusé.
Comme à la demande de l'éditeur, j'avais rédigé une réponse à cette anthropologue, et comme celle-ci m'avait demandé pas mal de travail, je me suis dit que publier « l'échange » avait au moins l'intérêt de mettre les arguments de chacun sur la place publique. Voici donc ma traduction du rapport n°3, suivie de ma réponse (j'épargnerai à tous les dix pages de la proposition initiale, qui résument mon Communisme primitif). Attention, c'est assez long, et il faut une certaine dose de courage – ou de désœuvrement – pour aller au bout.

vendredi 15 juillet 2016

Beyond War – Archaeological Approaches to Violence est paru

Ce livre d'archéologie (en anglais) rassemble huit contributions, dont une rédigée par mes soins, autour de la violence dans la préhistoire. On pourra consulter la présentation qui figure sur le site de l'éditeur, Cambridge Scholars Publishing. Une version française préliminaire de mon article est disponible sur les sites Academia et Resarchgate.

lundi 4 juillet 2016

Claude Lévi-Strauss et la division sexuelle du travail

Je reviens dans ce post sur une question que j'avais laissée provisoirement de côté à l'occasion d'une discussion précédente : celle de l'explication par Claude Lévi-Strauss (et par ses disciples) de la division sexuelle du travail. Ma critique, Agnès Fine, écrivait en effet :
En rendant un sexe dépendant de l’autre pour sa propre survie, il rend le mariage obligatoire, ce qui permet d’assurer la continuité de la société. Lévi-Strauss fait d’ailleurs de la division sexuée du travail, de l’interdit de l’inceste et de l’institution d’une forme légale ou reconnue d’union stable les trois piliers de toute société, trois piliers auxquels Françoise Héritier ajoute un quatrième : la « valence différentielle des sexes »
Ne connaissant alors pas le texte de C. Lévi-Strauss auquel ce passage faisait allusion, je suis allé me le procurer (« The family », in H. Shapiro, Man, Culture and Society, Oxford University Press, 1956). Comme son titre l'indique, cet article, rédigé en anglais, porte sur la famille, et la division sexuelle du travail n'est donc abordée que de manière incidente. Celle-ci n'apparaît explicitement que dans quatre passages, que voici :