jeudi 30 juin 2016

Une critique (très critique) du Profit déchiffré par Denis Clerc

...parue cette semaine dans Alternatives Économiques :
Reconnaissons à l'auteur un grand talent, que n'ont pas la plupart des innombrables commentateurs et thuriféraires de Karl Marx, engoncés dans un jargon et des débats qui ont fini par écœurer bien des lecteurs potentiels, dont l'auteur de ces lignes. Les premiers de ces « essais d'économie marxiste », qui porte sur la plus-value, est remarquable d'accessibilité et de précision, même si l'on ne partage pas les convictions de l'auteur. Ce dernier, d'ailleurs, se garde bien d'aborder la délicate (et insoluble) question de l'hétérogénéité de la « force de travail » et donc de la difficulté à chiffrer la valeur travail d'une marchandise. De même que la façon dont il explique (et légitime) la transformation de la valeur travail en prix de production évite soigneusement les questions méthodologiques qui fâchent. C'est lisible et intéressant, même si son éloge de la disparition du profit n'est pas vraiment convaincant.
Le deuxième essai – sur la distinction travail productif - travail improductif – retombe dans les ornières habituelles de la dispute sur le sexe des anges, même si la confrontation des analyses d'Adam Smith et de Marx sur ce point est éclairante (et si l'auteur, pour une fois, se permet de critiquer – un peu – le vieux barbu). Quant au troisième essai (sur la rente), il reste largement inabouti, puisqu'il aborde essentiellement la rente agricole, alors que celle d'aujourd'hui est plutôt liée à la concurrence imparfaite.
Je ne crois pas utile de répondre dans les détails à des lignes qui, après le compliment initial, comptent à peu près autant de reproches que de phrases. Je me bornerai à signaler que des deux points concernant le profit, celui qui est censé être insoluble et disqualifier la théorie de la valeur-travail a été plusieurs fois exposé, par exemple dans ce chapitre de l'excellent livre d'Isaac Roubine.
Quant à ma discussion sur le travail improductif, si Denis Clerc n'y a guère vu que des sexes et des anges, j'en conclus que la seule manière de ne pas avoir de problèmes théoriques, c'est de refuser d'avoir une théorie.
Enfin, son jugement sur mon essai sur la rente semble indiquer que je ne mérite pas vraiment l'éloge par lequel s'ouvre sa critique. Si j'avais écrit aussi clairement qu'il le dit, il lui serait apparu au premier coup d’œil que mon texte ne prend comme exemple la rente agricole que pour exposer les mécanismes de toute rente en économie capitaliste, et que le « prix de monopole » que je fais intervenir à maintes reprises (à la suite de Marx) n'est qu'un autre nom de ce que d'aucuns préfèrent appeler la concurrence imparfaite.

Edit : la critique est désormais disponible en ligne sur le site d'Alternatives économiques.

mardi 28 juin 2016

Les quatre visages du surplus

Quiconque est un peu familier des raisonnements matérialistes sur l'évolution sociale sait (ou croit savoir) que l'essor de la différenciation sociale, et donc de l'exploitation, est liée à l'apparition d'un « surplus » absent dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs et qui s'est peu à peu développé avec l'agriculture. En réalité, cette idée très ancienne (on en trouve les premières formulations dès le XVIIIe siècle) repose sur une série de suppositions qui sont loin d'être aussi évidentes qu'il y paraît à première vue. Dans ce billet, je n'aborderai pas le cœur de ces raisonnements ; car avant d'en arriver là, il faut commencer par se mettre d'accord sur ce qu'est le « surplus » en question. En effet, pour peu qu'on s'y arrête, on se rend vite compte que le mot peut revêtir au moins quatre significations très différentes. C'est le problème avec les mots familiers : on finit par oublier qu'ils contiennent des non-dits, qui peuvent varier d'un contexte à l'autre et qui en changent totalement le sens. En l'occurrence, un surplus est un excédent : c'est donc le résultat d'une différence entre deux quantités. Toute la question est de savoir lesquelles...

lundi 20 juin 2016

À paraître : Beyond War – Archaeological Approaches to Violence (Cambridge Scholars Publishing)

La parution du livre Beyond War – Archaeological Approaches to Violence, aux éditions Cambridge Scholars Publishing, est annoncée pour les prochaines semaines. J'ai contribué à un chapitre (« The sexual division of labour in the origins of male domination: a Marxist perspective »), qui résume en l'actualisant les principales lignes de mon Communisme primitif. Et en attendant, voici la couverture, et la présentation de l'ouvrage :
Le débat ancien sur les origines de la violence a resurgi ces deux dernières décennies. Les études sur la violence se sont multipliées, depuis des perspectives comparatistes, ethnologiques ou archéologiques, en se fondant sur l'interprétation de données archéologiques et bioarchéologiques pour des milieux et des périodes divers. Un vaste faisceau d'indices ostéologiques et architecturaux démontre la présence de violence interpersonnelle  parmi les premiers groupes de cultivateurs à travers toute l'Europe et, même avant, parmi les sociétés de chassuers-cueilleurs du Mésolitique.
Les articles de Beyond War défendent la nécessité de repenser le concept de « violence » en archéologie. Celui-ci dépasse la vieille conception qui restreint la violence à son expression la plus évidente, dans la ghuerre et des conflits internes ou externes, élargissant le débat sur la violence et permettant ainsi l'avancée de la compréhension de la vie sociale et de l'organisation des sociétés préhistoriques. Déterminer les indicateurs archéologiques de pratiques sociales violentes et analyser leurs causes est ici fondamental, et représente le seul moyen de déterminer quand et dans quelles conditions historiques les sociétés préhistoriques ont commencé à s'organiser en exerçant une violence structurelle.

mercredi 15 juin 2016

Questions sur la démographie des chasseurs-cueilleurs

Dans une précédente discussion inaugurée par un dessin humoristique quelque peu provocateur, l'ami Jean-Marc Pétillon indiquait un article qu'à ma grande honte, je n'avais alors pas lu avec l'attention qu'il mérite : M. Gurven et H. Kaplan, « Longevity Among Hunter-Gatherers: A Cross-Cultural Examination », Population and Development Review, Vol. 33, Issue 2, pages 321–365, juin 2007 (disponible en ligne).
Le grand intérêt de cet article est de s'appuyer sur des données relativement larges concernant des populations (actuelles) de chasseurs-cueilleurs « vrais », c'est-à-dire faiblement influencés, pour le meilleur ou pour le pire, par la modernité (ne serait-ce que par ses vaccins et ses bactéries). Ces chasseurs-cueilleurs « authentiques » sont comparés à diverses autres populations (chasseurs-cueilleurs acculturés, petits cultivateurs, etc.) L'article contient de nombreux chiffres et graphiques, dont je reproduis ici les plus informatifs.

Quelques éléments démographiques

Graphique 1
Le graphique 1 rassemble les effectifs de différentes populations de chasseurs-cueilleurs en fonction de l'âge. La première constatation est que malgré les différences d'environnements (certains vivent dans les forêts équatoriales, d'autres dans des zones plus ou moins arides) le profil démographique est remarquablement similaire. La mortalité infantile, pour commencer, est terrible : environ un tiers des individus n'atteignent pas 15 ans (beaucoup meurent durant la première année). Ensuite, la pente ralentit, mais continue d'exister : globalement, moins de la moitié des gens atteignent 40 ans (ce qui signifie que parmi ceux qui atteignent 15 ans, un quart meurt avant d'atteindre 40 ans). Après 40 ans, le taux de décès s'accélère : à 60 ans, il reste en moyenne environ un quart d'une classe d'âge, et il est très rare de dépasser 80 ans.

samedi 11 juin 2016

Un échange sur le travail productif avec Jean-Paul Petit

La lettre de Jean-Paul Petit

Suite à la publication de ce billet, j'ai reçu un courrier de Jean-Paul Petit qui poursuit la discussion. Je le reproduis ici avec son autorisation, en y joignant une courte réponse.
Bonjour,
J’ai pris connaissance de vos remarques, sur votre blog, à propos de l’article de la revue L'Anticapitaliste concernant votre livre Le profit déchiffré. Trois essais d’économie marxiste.Vous exprimez un regret et un étonnement.
Pour ce dernier point, je vous envoie l’article original qui a dû être diminué pour des raisons de maquettage de la revue (pour faire connaître votre livre aux lecteurs, la photo de la 1ère de couverture est utile et les choix sont bien souvent difficiles). La référence à J.-M. Harribey aurait certainement dû disparaître en absence de développement complémentaire, mais cela a été maintenu pour éventuellement indiquer au lecteur d’autres sources.

vendredi 3 juin 2016

« ‪Structures sociales et blocages techniques dans l’Australie aborigène » : article en ligne

Sports d'extérieur des indigènes de Nouvelles-Galles du SudAquarelle d’Edward Orme (1814)
L'article « ‪Structures sociales et blocages techniques dans l’Australie aborigène : quelques éléments critiques », coécrit avec Jean-Marc Pétillon et paru dans la revue Techniques & Cultures n° 64 - 2015/2, est disponible en ligne sur le portail Cairn.
L'article, agrémenté de plusieurs illustrations, est en libre accès. J'en reproduis ici le résumé :
Selon A. Testart, il faut distinguer, parmi les chasseurs-cueilleurs nomades et économiquement égalitaires, deux grands types de sociétés. Le premier (type A), dont les Aborigènes australiens sont le seul exemple dans le présent ethnographique, se caractérise par des structures sociales décourageant l’innovation technique ; il s’oppose en cela au second type (B) où ce blocage technique n’existe pas. A. Testart expliquait ainsi le « retard technique » de l’Australie aborigène, en particulier l’absence de ces quatre éléments clés que sont le fumage du gibier, l’agriculture, le chien et l’arc. Cet article est consacré à l’examen critique de cette thèse, en se concentrant sur les éléments ayant directement trait à la chasse : le chien et l’arc. Nous montrons que le dingo domestique, loin d’être dépourvu d’applications productives, est un auxiliaire de chasse essentiel pour de nombreux groupes australiens ; et que ses caractéristiques naturelles suffisent à rendre compte de l’inachèvement de sa domestication. Quant à l’arc, en particulier dans ses versions les plus primitives, les avantages qu’il offre par rapport au propulseur doivent être relativisés ; en témoignent, dans l’histoire des techniques, la lenteur de sa diffusion et sa cohabitation fréquente avec le propulseur. Et de fait, l’ethnographie du détroit de Torrès nous montre que, lorsque les Aborigènes du cap York – utilisateurs de propulseur – entrèrent en contact avec les Mélanésiens – utilisateurs d’arc –, c’est le propulseur qui supplanta l’arc auprès de plusieurs populations mélanésiennes, parce qu’on le considérait comme plus efficace. Les structures sociales australiennes ne sont donc nécessaires pour expliquer ni les limites de l’utilisation du dingo, ni l’absence de l’arc. De surcroît, plusieurs éléments laissent penser que ces structures n’avaient en réalité aucune raison d’entraîner une indifférence particulière pour le progrès technique, en particulier dans le domaine de la chasse.