jeudi 21 janvier 2016

Un charnier vieux de 10 000 ans

Le numéro de Nature de ce jour (Volume 529, n°7586) comprend un article intitulé « Inter-group violence among early Holocene hunter-gatherers of West Turkana, Kenya » (La violence inter-groupes parmi des chasseurs-cueilleurs du début de l'Holocène à l'ouest du Turkana, au Kenya), qui fait état d'une découverte proprement extraordinaire intervenue en 2012 ; il s'agit en effet de la plus ancienne scène de massacre collectif actuellement connue au monde.
Sur ce site appelé Nataruk, situé à environ 30 km à l'ouest du lac Turkana, ont été retrouvés les restes de 27 individus, dont au moins 8 femmes et 6 enfants. Douze squelettes complets ont été excavés et étudiés. Tous appartenaient à des adultes (dont 7 hommes et 4 femmes, le doute subsistant sur le dernier squelette). Or, dix d'entre eux présentaient des marques incontestables de mort violente, qu'il s'agisse de traumas ou de projectiles. La plupart des blessures sont localisées à la tête, mais d'autres sont situées sur le thorax ou sur des membres – plusieurs mains sont brisées, une blessure classique lorsqu'on tente de parer un coup. Parmi les femmes, l'une était dans ses derniers mois de grossesse. Tout comme pour trois autres victimes, sa position suggère qu'elle était ligotée au moment de sa mort. Les cadavres n'ont pas été enterrés, mais laissés sur place.

dimanche 17 janvier 2016

La sédentarité sans agriculture ni stockage

Un guerrier Asmat (Papouasie)
Un des plus grands apports d'Alain Testart à la compréhension de l'évolution sociale a été de montrer que les structures sociales ne se différenciaient pas selon la présence de l'agriculture, mais selon celle du stockage. Dès l'un de ses tout premiers ouvrages, Les chasseurs-cueilleurs ou la naissance des inégalités (1982), il contestait la thèse traditionnelle selon laquelle les inégalités de richesse étaient apparues avec ce que Gordon Childe appelait la Révolution néolithique. D'une part, en effet, on trouvait des sociétés de chasseurs-cueilleurs sédentaires, dans lesquelles des inégalités très saillantes s'étaient développées ; l'exemple le mieux connu est celui de ces sociétés de la Côte Nord-ouest du continent nord-américain qui pratiquaient l'esclavagisme et le potlatch, ces fêtes où l'invitant faisait étalage de sa richesse pour affermir son rang. Mais il existe d'autre cas, en particulier celui des villageois du Natoufien, qui au Poche-Orient, et durant deux millénaires, ont précédé « notre » révolution néolithique. A. Testart poussait l'argument en faisant remarquer que dans l'autre sens, il existait également des sociétés d'agriculteurs qui n'avaient pas développé d'inégalités de richesse, et que ces sociétés étaient également celles qui pratiquaient une agriculture sans stockage : il citait principalement les basses terres d'Amazonie, où l'on cultive essentiellement du manioc, un tubercule présent en terre tout au long de l'année et qu'on récolte au fur et à mesure des besoins.
L'association traditionnelle entre chasse-cueillette, nomadisme et égalitarisme économique d'un côté, et agriculture, sédentarité et inégalités de l'autre, était donc rompue : le partage opposait en réalité d'une part l'ensemble formé par le nomadisme, l'absence de stockage et l'égalité, de l'autre celui formé par la sédentarité, le stockage et les structures inégalitaires. En elle-même, la présence ou l'absence de l'agriculture n'était donc pas significative pour cette classification.
A. Testart signalait cependant une catégorie qui compliquait quelque peu le tableau : celle des chasseurs-cueilleurs sédentaires mais non stockeurs. Pour que de tels chasseurs-cueilleurs, établis en villages, puissent subsister, il fallait donc soit qu'ils bénéficient d'une ressource abondante tout au long de l'année, soit que les ressources se succèdent de manière à ce que la continuité de l'approvisionnement soit assuré. A. Testart citait (en particulier dans Avant l'histoire, p. 357) trois cas ethnographiques qui s'inscrivaient dans ce cadre :

jeudi 7 janvier 2016

Note de lecture : War in Human Civilization (Azar Gat)

Il m'a fallu prendre une bonne respiration avant de me résoudre (enfin) à me plonger dans ce livre acheté il y a quelques mois. Il faut dire que son embonpoint a de quoi intimider : 840 pages serrées, et en anglais. Pour ceux qui voudraient en juger par eux-mêmes, il suffit de consulter cette version intégrale disponible en ligne. De l'auteur, je savais peu de chose, sinon qu'il avait écrit quelques articles sur les guerres primitives qui m'avaient paru bien informés. Je me suis donc lancé dans cette lecture sans trop savoir ce que j'allais y trouver. À présent que j'en suis sorti, je peux dire que le meilleur y côtoie le pire. Précisons, s'il en est besoin, que les lignes qui suivent ne peuvent constituer qu'une réaction très partielle à cet immense texte. Je soulignerai donc quelques points qui me paraissent essentiels, en ayant bien conscience de n'avoir ni la place, ni la compétence pour mener toutes les discussions qui le mériteraient.
Commençons par les qualités générales du livre. Elles sont nombreuses et, pour certaines, assez rares. Azar Gat écrit de manière claire ; il ne cherche pas à noyer son lecteur dans un jargon pseudo-scientifique, ou dans des généralités sociologiques creuses. À aucun moment, on éprouve le sentiment de se faire promener, ou d'être face à du remplissage. Les thèses défendues sont donc revendiquées sans détours, et leurs arguments énoncés à haute et claire voix. Car – et c'est la deuxième grande qualité du livre – on n'est pas face à un simple déroulé événementiel autour de la chose militaire. L'ouvrage est construit autour d'un certain nombre de raisonnements ; et si certains sont nettement plus convaincants que d'autres, tous ont le mérite d'exister et de donner au livre une incontestable ambition. Tous sont également étayées par une grande érudition et une bibliographie cossue. Je suis très loin d'avoir les compétences nécessaires pour estimer la solidité de celles-ci sur l'ensemble des thèmes abordés. Mais, à en juger sur les quelques thèmes où je me sens apte à le faire, ce travail est éminemment sérieux, et constitue à coup sûr sinon une référence, du moins une très bonne porte d'entrée.