mercredi 21 décembre 2016

Des bases de données ethnographiques (et un petit cadeau de Noël)

Les chercheurs (en particulier, aux États-Unis) ont depuis longtemps compris l’intérêt, dans le but de fonder un comparatisme raisonné et de mettre en lumière corrélations et lois sociologiques, de disposer de bases de données, éventuellement cartographiées, rassemblant des informations sur un échantillon suffisamment riche de peuples. Je n'insisterai pas sur les deux grands problèmes de méthode que pose l'élaboration de telles bases. Le premier tient à la difficulté du codage : pour être exploitables, les informations sur les différents peuples doivent être ramenées à un dénominateur commun, c'est-à-dire à une série de valeurs qui permettent statistiques et raisonnements. Le second problème (qui se situe davantage en aval, lorsqu'il s'agit de tirer des conclusions des données) est connu sous le nom de « problème de Galton » : deux informations peuvent apparaître comme indépendantes dans la base (car portant sur deux peuples différents) alors qu'en réalité, elles procède d'une origine commune. Les statistiques qu'on peut en tirer sont alors biaisées.
La base la plus célèbre est peut-être celle des Human Relation Area Files. Il s'agit d'une base que l'on peut qualifier de qualitative : ces « fichiers » rassemblent des extraits d'ethnographies sur environ 400 peuples, accessibles par mots-clés. Ils ne comportent ni variables ni codages, et l'on ne peut donc l'utiliser pour une approche quantitative. Les HRAF sont évidemment disponibles en ligne... malheureusement, protégés par l'accès payant via quelque institution universitaire qui en aura payé le prix (au passage, même si là n'est certes pas le pire scandale de la société capitaliste, le fait que des connaissances d'intérêt collectif, qui plus est accumulées par des chercheurs rémunérés sur des budgets publics, soient réservées à ceux dont l'employeur peut en payer le prix est une absurdité qui suffirait à condamner l'organisation sociale qui la produit).
Une autre base, parfois confondue avec la précédente car c'est pour partie le même institut qui en est à l'origine, est l'Ethnographic Atlas. Dans les années 1960, sous la houlette de l'anthropologue George Peter Murdock, un vaste programme de recherche amena à la publication de cette base comportant plus d'un millier de peuples, pour lesquels plusieurs dizaines de variables, décrivant la vie matérielle, religieuse, ou l'organisation sociale, avaient été codées. Même si ce travail présente manifestement certaines imperfections, il continue de représenter une point de départ inestimable.

Sur le net (et mon petit cadeau)

Deux versions sont traditionnellement disponibles en ligne.

Le Standard Cross-Cultural Sample (SCCS)

La première est un extrait nommé le SCCS – Standard Cross-Cultural Sample, comportant 186 sociétés choisies pour éliminer au maximum le problème de Galton. Il est possible de télécharger le SCCS au format SPSS (un logiciel de statistiques), mais on peut également le consulter directement en ligne, en croisant n'importe quelle des deux variables.

L'Ethnographic Atlas

Quant à l'Ethnographic Atlas, assez étrangement, il n'était disponible qu'en version SPSS... jusqu'à ce jour de fête, où je mets à mon tour en ligne une version téléchargeable au format Excel.

Cartomares

Je faisais un peu plus haut allusion aux faiblesses de l'Ethnographic Atlas ; c'est en partant du constat que les variables décrivant les prestations et paiements matrimoniaux étaient trop grossièrement codées, et donc peu exploitables en l'état, qu'Alain Testart avait entrepris le projet Cartomares (aux données et résultats entièrement consultables en ligne) : deux bases de données (qu'il avait ensuite croisées) portant sur le mariage et l'esclavage pour dettes. Les données sur le mariage, en particulier, et le codage choisi, sont remarquables de précision.
Cette base reste malheureusement encore très peu connue, ainsi que j'ai pu le remarquer à plusieurs reprises. On pourra se référer, par exemple, au projet Bridewealth, portant sur le prix de la fiancée à travers le monde, et qui ignore tout des éléments rassemblés par A. Testart et son équipe (j'ai transmis l'information par connaissance interposée, en espérant qu'elle retiendra l'attention...).

dimanche 11 décembre 2016

Un trésor ethnographique philippin

Carte ethnographique des Philippines
Les Tagalog correspondent au nombre 59,
Les Visayans au nombre 12
Il est des régions du monde sur lesquelles, pour des raisons historiques, on dispose de peu de matériel ethnographique. C'est le cas de certaines parties de l'Asie du Sud-est, telles les Philippines, traditionnellement non étatisées et sans relations étroites avec des sociétés à écritures, et qui furent brisées dès l'arrivée des colonisateurs occidentaux. Aussi est-ce un petit événement lorsqu'un document contenant de précieuses informations, et jusque là confidentiel, devient accessible au grand public. J'ajoute qu'on ressent une émotion particulière en parcourant des descriptions qui portent sur des endroits où l'on s'est rendu personnellement (je suis allé deux fois aux Philippines, très précisément dans les deux lieux dont il va être question dans ce billet, non pour y étudier l'ethnologie, mais pour y observer des merveilles sous-marines).
Le document en question est connu sous le nom de Codex de Boxer, du nom du professeur, spécialiste de la région, qui en avait fait l'acquisition il y a quelques décennies. Ce codex est un recueil de textes, la plupart anonymes, rédigés en espagnol, et rassemblés autour de 1590. À ces textes sont jointes plusieurs dizaines de très belles illustrations possiblement réalisées par un artiste chinois, qui ajoutent encore à l'intérêt du document. L'ouvrage a été numérisé, et on peut le consulter ou le télécharger à cette adresse (attention, le pdf pèse tout de même la bagatelle de 330 Mo).
Mais le castillan manuscrit du XVIe siècle restant accessible seulement à une poignée de spécialistes (dont je ne fais évidemment pas partie !) les éditions Brill ont eu la bonne idée de publier une transcription et une traduction anglaise du Codex, réalisées par George Bryan Souza – le livre reproduit aussi, bien évidemment, les illustrations. Comme il est de tradition chez cet éditeur, l'ouvrage est hors de prix. Heureusement, les bibliothèques existent, et je suis donc allé en dévorer le contenu avec gourmandise ; je n'ai pas été déçu.

dimanche 4 décembre 2016

Paiements, esclavage et exploitation : le lieu d'un problème

L'exploitation et la typologie des sociétés

Une usine textile en Chine
On sait que dans la perspective marxiste, la structure fondamentale qui organise les sociétés de classe est celle de l'exploitation du travail humain : c'est la manière dont cette exploitation est effectuée (manière elle-même liée au degré de développement des moyens de production) qui représente la base fondamentale à partir de laquelle s'élève tout l'édifice social. Autrement dit (et le capitalisme ne fait pas exception à la règle) « seule la forme sous laquelle [le] surtravail est extorqué au producteur immédiat, l'ouvrier, distingue les formations sociales économiques, par exemple la société esclavagiste de celle du travail salarié. » (K. Marx).
Dès lors, vis-à-vis des sociétés antérieures à la naissance des classes sociales, deux attitudes sont possibles. Soit on considère que ces sociétés, n'étant pas principalement (ou pas du tout) structurées par l'exploitation, restent impénétrables pour le marxisme et qu'elles sortent du champ du matérialisme historique. Celui-ci n'aurait donc au mieux de pertinence que pour les sociétés de classe, et s’avérerait impuissant à appréhender la préhistoire humaine. Ce n'est évidemment pas mon opinion, et je crois au contraire que le matérialisme historique, s'il doit être la théorie de l'évolution sociale, ne peut être qu'une théorie générale de cette évolution, et non celle de certaines sociétés particulières. Pour autant, il est parfaitement vrai que l'exploitation n'a pas toujours été le phénomène central qu'elle est devenue depuis l'apparition des classes sociales ; virtuellement absente dans les premières sociétés, elle s'est développée peu à peu jusqu'à prendre la place qu'on lui connaît aujourd'hui. Comprendre pourquoi l'exploitation était initialement inexistante, ou marginale, et pourquoi elle a ainsi gagné en importance à mesure de l'évolution sociale, est précisément une des principales questions auxquelles doit répondre le matérialisme historique.

lundi 28 novembre 2016

Deux nouvelles réponses de Jean-Marie Harribey

La seconde est à mon intention.
Ayant le sentiment que nous nous sommes dit l'essentiel et qu'un lecteur curieux pourra se faire un avis sur les différents arguments, je n'envisage pas, a priori, de donner une suite à cet échange. Sauf si quelqu'un me convainc du contraire...

Rappel :

mercredi 23 novembre 2016

Sur les écrans : Tanna (B.Dean et M.Butler, 2016)

Roméo et Juliette aux Vanuatu
Les films de fiction à caractère ethnographique sont plutôt rares, et je n'ai donc pas manqué cette sortie récente, dont l'action se déroule dans les années 1980, dans l'île de Tanna, tout au sud de l'archipel mélanésien des Vanuatu. L'argument tourne autour de la rivalité de deux groupes, qui se solde par des morts et des vendettas que rien ne semble pouvoir éteindre. Rien sauf, sous l'égide d'un troisième groupe jouant le rôle du pacificateur, le don mutuel d'un porc et la conclusion de deux intermariages, comme il est de tradition. Oui mais... la future mariée n'a d'yeux que pour le petit-fils du chef de son propre groupe, et n'envisage nullement de se soumettre à la loi tribale.
Les groupes dépeints ici vivent d'un peu d'horticulture et d'élevage (ils ont quelques porcs) ; la chasse et la pêche complètent leur approvisionnement. Les villages comptent manifestement quelques dizaines d'individus. L'Occident est là, tout autour : il se manifeste par les machettes de métal, omniprésentes ; par le village chrétien, en contrebas ; et par une scène aussi surréaliste que réussie, où il est question du couple royal de Grande-Bretagne. Mais les protagonistes sont, sinon des réfugiés, du moins des résistants. Ils vivent à l'écart, tentant de préserver non sans fierté ce qui reste de leur coutume. Il est difficile de deviner si ce mode de vie reflète celui qui était le leur avant l'arrivée des colonisateurs, ou s'il est le produit d'une régression.
Du point de vue de l'information ethnographique, Tanna n'est pas un grand film. Moins que dans Un homme nommé Cheval, Atanarjuat ou 150 lances, 10 canoës et 3 épouses, par exemple, on a le sentiment de découvrir avec un peu de finesse certaines logiques sociales. Si certaines scènes touchent par leur esthétique, et si la petite Selin crève littéralement l'écran, on reste en partie sur sa faim. On comprend certes que dans cette société, tout en vivant modestement, les gens n'ont pas l'air de souffrir du besoin, qu'ils oscillent entre l'aspiration à la paix et la logique du feud, que la séparation entre les sexes est rigoureusement marquée, que les mariages y sont exogames et décidés par les chefs, et que ceux-ci peuvent, en certaines occasions, modifier les règles de droit. Mais on a l'impression que quelque chose d'important nous échappe, et que des éléments importants du puzzle sont manquants : comment, en fonction de quelle logique, les chefs choisissent-ils les célibataires à unir ? Les mariages donnent-ils lieu à des paiements en biens ? Et sur quelle base, de parenté ou autre, la position de ces chefs se fonde-t-elle ? Toutes ces questions, et sans doute bien d'autres, restent malheureusement sans réponse.
Il n'en demeure pas moins que Tanna est un film plaisant et que, malgré ses limites, il apporte beaucoup. Par la beauté des paysages, en particulier du volcan, autour duquel s'organise l'action ; par la sincérité de ses acteurs. Mais par-dessus tout, par la proximité qu'il nous offre avec ces gens qui vivent dans une société aux logiques pourtant si éloignées de la nôtre. Le protagonistes se meuvent dans un univers social qui nous est totalement étranger ; mais on comprend leurs choix, leurs hésitations, leurs aspirations, leur désir de bonheur ou leur crainte de perdre la face. Leurs sentiments, leurs stratégies sociales, leurs calculs politiques mêmes, nous sont rendus accessibles. Cela, à sois seul, justifie d'aller le voir.
Pour en savoir plus :
  • Wikipedia consacre une page à l'île de Tanna
  • Le livre de Joël Bonnemaison, Gens de pirogue et gens de la terre (1996), qui semble donner une information très complète et très claire sur les sociétés des Vanuatu, est en libre téléchargement.

lundi 14 novembre 2016

La nouvelle version de la brochure en epub

Merci à celui qui a pris le temps de confectionner le fichier epub. La brochure, dans sa dernière version, est donc maintenant également disponible dans ce format.
Et toujours :

samedi 12 novembre 2016

Rendements et productivité : une clarification nécessaire

L'angélus, un facteur avéré de baisse de productivité...
C'est un point que j'abordais dans un billet précédent, et qui me semble central pour discuter des raisons pour lesquelles la sédentarité et l'agriculture ont pu faire émerger l'exploitation : il faut soigneusement distinguer la productivité des rendements. Je me copie-colle :
L'idée que je voudrais avancer ici est qu'on a très souvent confondu la productivité et le rendement – deux notions que les anglophones rassemblent volontiers dans le même concept un peu flou d'intensification. Or, ce sont deux notions très différentes : la productivité rapporte le produit obtenu au temps de travail consacré à la production ; le rendement le rapporte à la surface de sol nécessaire. Or, si l'on peut douter que l'agriculture, durant le néolithique, a significativement augmenté la productivité, il est en revanche incontestable qu'elle a démultiplié les rendements et, par suite, la densité des populations.
Or, des échanges (intensifs, eux aussi) avec un ami, fidèle lecteur de ce blog, à propos des mécanismes malthusiens, ont fait apparaître un très fâcheux quiproquo, à propos de ce que l'économie a depuis toujours appelé la loi des rendements décroissants.

mardi 8 novembre 2016

Pour en finir (?) avec la théorie du surplus

Une reconstitution de la ville d'Eridu, en Mésoppotamie.
L'essor des classes sociales et de l'Etat
s'explique-t-il par l'augmentation de la productivité ? 
Après plusieurs mois passés à plancher sur ce thème qui me démangeait depuis déjà un certain temps, j'en suis arrivé au point où j'ai (enfin !) le sentiment que l'affaire est bouclée. Cela n'a pas été facile ; comme à chaque fois qu'on aborde un problème nouveau (ou un problème ancien sous un angle nouveau), on hésite à chaque pas, tout ce qu'on croit savoir, ou avoir appris, se trouve remis en question, on avale des dizaines d'articles scientifiques pour faire jaillir un peu de lumière, on triture les données dans tous les sens, et bien des fois, on se dit qu'on ne s'en sortira pas. Mais là, ça y est : j'en suis arrivé à un point où il me semble pouvoir assembler les pièces du puzzle de manière cohérente, et où cet assemblage a produit un (gros) article qui vient d'être adressé à une revue savante. Il me faudra quelques mois pour savoir si celle-ci l'accepte, et si le retour des rapporteurs anonymes ne ressemble pas surtout à un retour de bâton. Nous verrons bien. En attendant, voici un petit résumé de l'argument, dont j'ai déjà développé les principaux aspects dans différents billets de ce blog.

mardi 1 novembre 2016

Une nouvelle version de ma brochure sur l'oppression des femmes

L'avantage de l'édition électronique, c'est qu'on peut modifier un texte aussi souvent qu'on en a envie. Il y a deux ans, j'avais déjà effectué un toilettage sur ma brochure rédigée en 2010. Cette fois, les modifications sont moins nombreuses : j'ai surtout intégré trois témoignages ethnographiques (deux sur l'Australie, un sur l'Amazonie), qui me semblaient particulièrement illustratifs. Pour le reste, j'ai modifié ou ajouté une formule ça et là, histoire d'enfoncer un peu plus profondément quelques clous.
J'en profite pour remercier chaleureusement Rodrigo Silva, qui a assuré le suivi des modifications dans la version lusophone avec un sérieux et une célérité admirables ! Seule la version epub n'a pas encore pu être mise à jour, mais cela sera fait dans les meilleurs délais.
Téléchargez la dernière version de la brochure en format pdf :

mardi 25 octobre 2016

L'inestimable valeur du marxisme : réponse à Jean-Marie Harribey

Sous le titre « L'inestimable valeur du marxisme », la réponse que j'ai rédigée à Jean-Marie Harribey est désormais en ligne sur le site Contretemps. Pour celles et ceux qui n'auraient pas suivi l'ensemble du débat, voici un petit récapitulatif :
  • En mars 2016, j'ai publié mon Profit déchiffré. L'un des trois essais, consacré à la question du travail productif et improductif, se concluait par une annexe, reprise sur le site Contretemps, qui critiquait les conception développées dans divers articles et livres par l'économiste Jean-Marie Harribey.
  • Celui-ci avait répondu avec ce texte, lui aussi publié par Contretemps.
  • Voici donc ma réponse à cette réponse ; avant cela, je signale la contribution au débat de Michel Husson, qui complète parfaitement la mienne.

lundi 24 octobre 2016

Qui est tombé dans le piège malthusien ?

Thomas Robert Malthus
Plus que jamais plongé sur les épineux problèmes posés par la théorie dite du surplus (voir pour mémoire ce premier billet et ce deuxième), et donc, de la productivité dans les sociétés de chasse-cueillette et de petite agriculture, j'ai été amené à examiner ce qu'il est convenu d'appeler le « piège malthusien ».

Les lois de la population selon Malthus

Thomas Robert Malthus (1766-1834) était un pasteur anglais dont les écrits connurent un grand succès de son vivant. En matière économique, il est notamment célèbre pour avoir (au nom d'un raisonnement faux) conclu à juste titre, et contre les principaux penseurs de son temps, à la possibilité de crises de surproduction générale sous le capitalisme. Loin de prôner pour autant une hausse des salaires, il se faisait l'avocat des propriétaires fonciers, en qui il voyait les rentiers susceptibles d'assurer, par leur consommation de luxe, l'équilibre du système. Au passage, il n'est pas inintéressant de relever que si ces positions lui ont attiré la haine de Marx, qui dénonçait leur caractère réactionnaire, elles lui ont valu les louanges de Keynes. Mais si Malthus est encore lu et commenté aujourd'hui, c'est avant tout pour ses analyses concernant la population.

mercredi 12 octobre 2016

Le profit déchiffré : l'enregistrement de Radio Libertaire est en ligne

C'est hier qu'était diffusée l'émission « Pas de quartiers », sur Radio Libertaire, où j'ai eu le plaisir de parler durant une heure et demie autour de mon Profit déchiffré. J'en profite pour signaler que ma réponse à Jean-Marie Harribey (suite à son intervention) est rédigée, et qu'elle sera prochainement publiée par Contretemps.
Pour écouter l'enregistrement (pour le télécharger, il semble qu'il faille passer par ce site) :
 

lundi 10 octobre 2016

Une tribu matérialiste dans les îles Andaman ?

La photo pleine page qui ouvre l'article de Causette
(et sa légende fort discutable)
L'idée de ce billet m'est venue suite à un bref échange sur un réseau social ; l'un de mes contacts a fait mention d'un récent article paru dans Causette, au sujet de la tribu Jarawa des îles Andaman, en ces termes : « [Ils] n'ont pas de croyances particulières. Pas d'esprits, pas de démons, pas de sorciers. "Quand on est mort, on est mort!" nous dit Outa ».
Intrigué par cette étonnante pétition matérialiste, je suis allé acheter le magazine afin d'avoir l'article ; ce faisant, je ne peux pas me vanter d'avoir fait un investissement très rentable. En fait d'information ethnographique, l'article ne contient rien de plus, en tout cas sur ce point. Son sujet est bien davantage la triste situation de cette tribu, victime des pressions de la société extérieure, du tourisme et du braconnage, que la description un tant soit peu précise de ses structures et de ses coutumes, un domaine dans lequel les rédacteurs de Causette ne semblent pas posséder de connaissances particulières.
Je sais donc l'occasion pour rassembler quelques éléments sur les Andamanais et leurs croyances religieuses, qui seront l'occasion de considérations plus générales.

mardi 27 septembre 2016

Note de lecture : Fertilité naturelle, reproduction forcée (Paola Tabet)

J'ai longtemps reculé l'échéance pour écrire une note à propos de l'essai de Paola Tabet, Fertilité naturelle, reproduction forcée, que l'on trouve aujourd'hui dans le recueil titré « La construction sociale de l'inégalité des sexes » (L'Harmattan, 1998). Une connaissance – j'en profite pour la remercier aujourd'hui – avait porté ce texte à mon attention il y a déjà deux ou trois ans ; je l'ai lu, puis laissé de côté, puis relu, puis laissé de côté... jusqu'à ce que mon invitation, le 14 octobre prochain, à une conférence organisée par l'Université des femmes de Bruxelles, précisément en compagnie de l'auteure, me décide à faire l'effort de rédiger le billet qui suit.
Si cet essai m'a posé autant de difficultés, ce n'est pas parce qu'il serait obscur ; tout au contraire, à l'image des autres textes de Paola Tabet, qui avait notamment écrit un article remarquable sur la division sexuelle du travail (Les mains, les outils, les armes), le propos est incisif et s'appuie sur une grande connaissance du matériel ethnologique, qu'il aborde sous un angle inattendu. Et c'est précisément l'originalité de cette approche qui m'a longtemps laissé perplexe, sans doute parce qu'elle bousculait un certain nombre d'habitudes de pensée paresseuses, pour ne pas dire de préjugés.

samedi 17 septembre 2016

Deux peintres de la vie aborigène

Les documents sur les sociétés aborigènes des premières années de la colonisation sont rares, et d'autant plus précieux que ces sociétés ont très vite été totalement déstructurées par les épidémies, les conflits avec les colons et la dépossession de leurs territoires.
Aux traditionnels textes, rapports, témoignages et souvenirs du début du XIXe siècle s'ajoutent deux séries d’œuvres picturales particulièrement utiles en ces temps où la photographie n'existait pas.
La première est due à Joseph Lycett (vers 1875-1828). Cet artiste peintre britannique, condamné pour faux à la déportation en 1814, vécut à Sydney vers 1820 sous l'autorité directe du gouverneur Macquarie, et réalisa alors une série d'aquarelles décrivant diverses scènes de la vie aborigène. Certaines reçurent un certain succès, tandis que d'autres connurent un sort plus obscur, avant de refaire surface dans les années 1970, où un recueil original fut acheté par la Bibliothèque Nationale d'Australie. Celle-ci l'a numérisé et mis en ligne il y a quelques années, et chacun peut aujourd'hui consulter ces témoignages pris sur le vif des toutes premières années de la colonisation.
Ces aquarelles possèdent une valeur informative de tout premier ordre sur certaines coutumes aborigènes (chasse, guerre, procédure pénale ou cérémonie religieuse), à une époque où il était très rare qu'un artiste occidental s'y intéresse. Les détails des paysages confirment que les scènes se déroulent aux alentours de Sydney, de Port Stephens et du lac Macquarie. La principale – sinon la seule – infidélité à la réalité tient aux pagnes dont Lycett a tenu à affubler les Aborigènes afin de complaire à la morale britannique ; en réalité, les premiers habitants de l'Australie, hommes comme femmes, allaient entièrement nus.
L'autre artiste, dont j'ai déjà utilisé plusieurs réalisations dans ce blog ou pour illustrer des travaux académiques, est John Heavyside Clark (vers 1771-1836). Dix de ses images australiennes, provenant de la même région, sont rassemblées dans cet album de 1813, numérisé et disponible en ligne. Elles sont accompagnées de brèves descriptions ethnographiques, de la main de l'auteur. On remarquera que Clark n'a pas la pruderie de Lycett, et laisse ses sujets nus – même si les convenances l'obligent à ne pas les représenter de face, à moins qu'un buisson ou une branche d'arbre ne vienne opportunément en dissimuler les parties intimes.

vendredi 9 septembre 2016

Une recension et une interview

...à propos du Profit déchiffré, publiées par Jean-Guillaume Lanuque sur le site Dissidences. Au cours de l'interview, l'humanité, haletante, apprendra enfin de quoi traitera mon prochain livre (dont je n'ai pas commencé à écrire une traître ligne, mais bon, j'ai trouvé le sujet, le plus dur est fait).

samedi 3 septembre 2016

Introduction aux concepts économiques marxistes (videos en ligne)

Les organisateurs de l'Université d'été du NPA ont mis en ligne l'atelier-débat que j'ai animé le 23 août dernier, à partir de mon Profit déchiffré. L'événement a duré un peu plus de trois heures bien remplies, et a été divisé en trois séquences :

Première partie (exposé) : d'où vient le profit ?



Deuxième partie : questions et réponses




Troisième partie (exposé) : réponses aux paradoxes apparents de la valeur-travail

lundi 29 août 2016

Une présentation-débat du Profit déchiffré en podcast

C'était le 26 juin dernier, au festival de la CNT. J'étais invité à présenter mon dernier livre... et l'enregistrement est à présent en ligne !
 

mercredi 24 août 2016

Chez les Vikings

Le Danemark est un petit pays, mais il a une préhistoire riche, qu’il sait depuis longtemps mettre en valeur. C’est en effet le directeur du musée national, Christian Thomsen, qui au XIXe siècle eut l'idée de classer les objets préhistoriques en trois grandes époques – l’âge de pierre, l’âge du bronze et l’âge du fer. Cette classification a depuis été affinée, mais depuis presque deux siècles, elle reste le socle de la chronologie de la préhistoire européenne.

Le musée national

Le « chariot du soleil », un des joyaux du Musée national
Le musée national de Copenhague, donc, qui abrite les collections préhistoriques, est d’une grande richesse. Pour chaque époque, de nombreux objets sont présentés, avec quelques pièces particulièrement remarquables, tel le splendide « chariot du soleil » de l’époque du bronze. Pour l’anecdote, ce qui m’a le plus marqué sont ces haches de pierre du paléolithique tardif… polies en forme de haches de bronze ! Les occupants de l’époque étaient en effet au contact de populations plus méridionales qui, contrairement à eux, maîtrisaient la métallurgie ; par bravade, par envie ou parce que c’était alors le chic, faute de pouvoir disposer des mêmes armes qu’elles, ils s’étaient mis à fabriquer les leurs « à la manière de… ». C’est dans ce genre de détails qu’on imagine certains processus sociaux à l’œuvre derrière ces vitrines parfois un peu froides, et que ces humains d’il y a trois millénaires semblent soudain si proches.

mercredi 17 août 2016

Une visite au Musée des Confluences (Lyon)

L'été a été propice à diverses découvertes de musées, dont certaines m'ont semblé mériter un petit compte-rendu. Mes billets suivront donc l'ordre chronologique de mes visites, et commenceront par le Musée des Confluences, ouvert à Lyon il y a moins de deux ans.

 

Je ne savais pas vraiment à quoi m'attendre en me rendant dans le Musée des Confluences, sinon qu'une connaissance locale m'en avait parlé favorablement. Extérieurement, le bâtiment sacrifie aux tendances actuelles, en proposant des formes un peu déstructurées. Ce n'est pas que ce soit laid, mais on a toujours un peu peur, en pareil cas, que l'argent consacré à l'écrin fasse défaut pour les bijoux. Une fois à l'intérieur, on constate que les volumes sont vastes. Très vastes. Et même si l'espace et la clarté sont agréables, on regrette un peu que tous ces mètres cubes n'aient pas davantage servi à exposer des connaissances plutôt que de l'air.
Le musée comporte, comme souvent, une exposition permanente et des expositions temporaires ; je ne parlerai ici que de la première, qui a pour louable ambition de présenter des connaissances à la fois sur la nature et sur les sociétés. Elle se décline en quatre salles. Les trois premières sont d'inspiration classique, puisqu'elles sont respectivement consacrées à l'univers et la matière, au monde du vivant, et aux sociétés. La quatrième est plus étonnante, puisqu'elle a pour sujet « la vie après la mort ». Tout un programme...

lundi 15 août 2016

Une réponse de Jean-Marie Harribey

Jean-Marie Harribey
Avec un peu de retard dû aux vacances, je relaye cette réponse de Jean-Marie Harribey aux critiques que je lui adressais dans mon Profit déchiffré, parue sur le site Contretemps. S'il touche juste sur certains points de détail, sur le fond, ce texte ne me convainc pas. Je tâcherai de rédiger une réponse dès que possible.

dimanche 24 juillet 2016

La productivité a-t-elle augmenté au Néolithique ?

Ce titre un brin provocateur annonce un billet qui ne l'est pas moins. Comme à chaque fois qu'on croit avoir trouvé une idée un peu nouvelle, on ne sait trop si on a mis le doigt sur quelque chose d'intéressant, ou si on est simplement en train de raisonner de travers. Je fais donc confiance à mes vigilants lecteurs pour relever les inconséquences, les points aveugles ou, simplement, les fautes de logique qui pourraient parsemer ce texte.

Le lieu du problème

Une reconstitution de la cité d'Uruk
De prime abord, il peut paraître incongru de se demander si, entre le Paléolithique supérieur et les premières civilisations, la productivité du travail humain s'est élevée. Il n'y a aucune commune mesure entre les réalisations matérielles des uns et des autres : des campements des Magdaléniens aux villes égyptiennes, romaines ou aztèques, des statuettes de pierre, d'os ou d'ivoire aux pyramides monumentales du Yucatan ou de la vallée du Nil, il y a un gouffre qui témoigne de l'incroyable essor de la production matérielle. Le bon sens dicte alors que si les civilisations ont réalisé des accomplissements inimaginables pour les chasseurs-cueilleurs, c'est que celles-ci avaient acquis des capacités dont ceux-là étaient dépourvus ; autrement dit, que les progrès de la technique avaient démultiplié l'efficacité du travail humain. Décliné sur la question des structures sociales, ce raisonnement se conçoit en termes de surplus (un terme dont j'ai montré dans ce billet comment il pouvait être glissant) : en plus de leurs réalisations matérielles grandioses, les civilisations se caractérisent par la domination d'une classe de non-producteurs, vivant dans une aisance, si ce n'est un luxe, inaccessible à la majorité de la population. Là encore, on semble en droit d'inférer que si les chasseurs-cueilleurs n'ont nulle part entretenu une telle classe dominante (écartons le cas intermédiaire des chasseurs-cueilleurs sédentaires de la Côte Nord-ouest, chez qui la différenciation sociale, bien palpable, n'était pas allée jusqu'à la formation d'authentiques classes), c'est parce que l'insuffisance de leur productivité ne leur permettait pas ce luxe.
Or, si communs que soient ces raisonnement, et si conformes paraissent-ils avec les faits, ils me semblent être au mieux une restitution très partielle des mécanismes qui sont intervenus, et au pire, donner une image faussée de la réalité.

jeudi 21 juillet 2016

Une recension du Profit déchiffré par Didier Epsztajn


Derrière les tautologies, des rapports sociaux d’exploitation
« Qu’est-ce que le profit ? Par quoi, et surtout par qui, est-il créé ? Quels mécanismes régissent sa répartition, et comment contribuent-ils à obscurcir son origine ? » 
Il convient de ne pas considérer les réalités perçues comme allant de soi, de refuser la naturalisation de phénomènes historiques, de confondre ce qui est et ce qui n’est pas « le fruit d’une élaboration consciente » de collectifs humains… 
Trois essais, sur l’origine du profit, les concepts de travail productif et improductif, la rente. Des textes écrits en langue commune, une présentation pédagogique mais qui ne contourne pas les débats politiques.
L’énigme du profit. Christophe Darmangeat aborde, entre autres, la production marchande, la production et la distribution, le salaire (dont la part socialisé à travers la cotisation), le profit, les impôts, le capital…

lundi 18 juillet 2016

Un échange (sportif) avec une anthropologue « radicale »

Chris Knight 
J'avais déjà eu l'occasion de me frotter (pas de trop près il est vrai) il y a quelques temps aux zélateurs politiques de l'anthropologue Chris Knight et de son Radical Anthropology Group. En quelques mots, la théorie de Knight, que j'évoque en la critiquant dans mon Communisme primitif, énonce que le basculement vers la culture, le langage et la pensée symbolique a eu lieu à l'aube du Paléolithique supérieur. Le pas décisif a été franchi par l'action des femmes qui, ayant synchronisé leurs cycles menstruels et utilisé l'ocre rouge afin de tromper collectivement les hommes sur leur période de fécondité, ont obligé ceux-ci à leur apporter le fruit de leur chasse dans un échange « viande contre sexe ».
J'étais resté pour le moins dubitatif devant le caractère largement spéculatif d'une telle reconstitution, et je l'avais écrit dans mon bouquin. Cela m'avait valu un certain dédain de la part des partisans politiques de Knight ; un groupe se réclamant du marxisme (pour appeler un chat un chat, il s'agissait du CCI, qui comprend le groupe français Révolution Internationale) avait en effet pris fait et cause pour ses thèses. La critique qui en résulta fut donc surtout pour son rédacteur l'occasion de n'en pas parler, et de répéter que Knight avait raison sur toute la ligne, ce que je relevais dans ce billet.
Mais tout cela n'était que l'apéritif. Le plat de résistance est arrivé récemment, suite à un contact avec un éditeur anglophone en vue de la traduction et de la publication de mon livre. Comme cela se produit parfois, cet éditeur a demandé à trois spécialistes de rédiger un rapport sur ma proposition de livre. Les deux premiers, écrits par des gens qui avaient lu mon bouquin, furent élogieux et recommandèrent sa publication sans réserves. Le troisième, écrit m'a-t-on dit par une anthropologue de langue anglaise (manifestement membre du Radical Anthropology Group), n'a en revanche pas eu de mots assez durs pour condamner mon travail et s'opposer à sa parution... – avec succès, il faut l'avouer, puisque après quelques péripéties supplémentaires, on m'a informé que le livre était refusé.
Comme à la demande de l'éditeur, j'avais rédigé une réponse à cette anthropologue, et comme celle-ci m'avait demandé pas mal de travail, je me suis dit que publier « l'échange » avait au moins l'intérêt de mettre les arguments de chacun sur la place publique. Voici donc ma traduction du rapport n°3, suivie de ma réponse (j'épargnerai à tous les dix pages de la proposition initiale, qui résument mon Communisme primitif). Attention, c'est assez long, et il faut une certaine dose de courage – ou de désœuvrement – pour aller au bout.

vendredi 15 juillet 2016

Beyond War – Archaeological Approaches to Violence est paru

Ce livre d'archéologie (en anglais) rassemble huit contributions, dont une rédigée par mes soins, autour de la violence dans la préhistoire. On pourra consulter la présentation qui figure sur le site de l'éditeur, Cambridge Scholars Publishing. Une version française préliminaire de mon article est disponible sur les sites Academia et Resarchgate.

lundi 4 juillet 2016

Claude Lévi-Strauss et la division sexuelle du travail

Je reviens dans ce post sur une question que j'avais laissée provisoirement de côté à l'occasion d'une discussion précédente : celle de l'explication par Claude Lévi-Strauss (et par ses disciples) de la division sexuelle du travail. Ma critique, Agnès Fine, écrivait en effet :
En rendant un sexe dépendant de l’autre pour sa propre survie, il rend le mariage obligatoire, ce qui permet d’assurer la continuité de la société. Lévi-Strauss fait d’ailleurs de la division sexuée du travail, de l’interdit de l’inceste et de l’institution d’une forme légale ou reconnue d’union stable les trois piliers de toute société, trois piliers auxquels Françoise Héritier ajoute un quatrième : la « valence différentielle des sexes »
Ne connaissant alors pas le texte de C. Lévi-Strauss auquel ce passage faisait allusion, je suis allé me le procurer (« The family », in H. Shapiro, Man, Culture and Society, Oxford University Press, 1956). Comme son titre l'indique, cet article, rédigé en anglais, porte sur la famille, et la division sexuelle du travail n'est donc abordée que de manière incidente. Celle-ci n'apparaît explicitement que dans quatre passages, que voici :

jeudi 30 juin 2016

Une critique (très critique) du Profit déchiffré par Denis Clerc

...parue cette semaine dans Alternatives Économiques :
Reconnaissons à l'auteur un grand talent, que n'ont pas la plupart des innombrables commentateurs et thuriféraires de Karl Marx, engoncés dans un jargon et des débats qui ont fini par écœurer bien des lecteurs potentiels, dont l'auteur de ces lignes. Les premiers de ces « essais d'économie marxiste », qui porte sur la plus-value, est remarquable d'accessibilité et de précision, même si l'on ne partage pas les convictions de l'auteur. Ce dernier, d'ailleurs, se garde bien d'aborder la délicate (et insoluble) question de l'hétérogénéité de la « force de travail » et donc de la difficulté à chiffrer la valeur travail d'une marchandise. De même que la façon dont il explique (et légitime) la transformation de la valeur travail en prix de production évite soigneusement les questions méthodologiques qui fâchent. C'est lisible et intéressant, même si son éloge de la disparition du profit n'est pas vraiment convaincant.
Le deuxième essai – sur la distinction travail productif - travail improductif – retombe dans les ornières habituelles de la dispute sur le sexe des anges, même si la confrontation des analyses d'Adam Smith et de Marx sur ce point est éclairante (et si l'auteur, pour une fois, se permet de critiquer – un peu – le vieux barbu). Quant au troisième essai (sur la rente), il reste largement inabouti, puisqu'il aborde essentiellement la rente agricole, alors que celle d'aujourd'hui est plutôt liée à la concurrence imparfaite.
Je ne crois pas utile de répondre dans les détails à des lignes qui, après le compliment initial, comptent à peu près autant de reproches que de phrases. Je me bornerai à signaler que des deux points concernant le profit, celui qui est censé être insoluble et disqualifier la théorie de la valeur-travail a été plusieurs fois exposé, par exemple dans ce chapitre de l'excellent livre d'Isaac Roubine.
Quant à ma discussion sur le travail improductif, si Denis Clerc n'y a guère vu que des sexes et des anges, j'en conclus que la seule manière de ne pas avoir de problèmes théoriques, c'est de refuser d'avoir une théorie.
Enfin, son jugement sur mon essai sur la rente semble indiquer que je ne mérite pas vraiment l'éloge par lequel s'ouvre sa critique. Si j'avais écrit aussi clairement qu'il le dit, il lui serait apparu au premier coup d’œil que mon texte ne prend comme exemple la rente agricole que pour exposer les mécanismes de toute rente en économie capitaliste, et que le « prix de monopole » que je fais intervenir à maintes reprises (à la suite de Marx) n'est qu'un autre nom de ce que d'aucuns préfèrent appeler la concurrence imparfaite.

Edit : la critique est désormais disponible en ligne sur le site d'Alternatives économiques.

mardi 28 juin 2016

Les quatre visages du surplus

Quiconque est un peu familier des raisonnements matérialistes sur l'évolution sociale sait (ou croit savoir) que l'essor de la différenciation sociale, et donc de l'exploitation, est liée à l'apparition d'un « surplus » absent dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs et qui s'est peu à peu développé avec l'agriculture. En réalité, cette idée très ancienne (on en trouve les premières formulations dès le XVIIIe siècle) repose sur une série de suppositions qui sont loin d'être aussi évidentes qu'il y paraît à première vue. Dans ce billet, je n'aborderai pas le cœur de ces raisonnements ; car avant d'en arriver là, il faut commencer par se mettre d'accord sur ce qu'est le « surplus » en question. En effet, pour peu qu'on s'y arrête, on se rend vite compte que le mot peut revêtir au moins quatre significations très différentes. C'est le problème avec les mots familiers : on finit par oublier qu'ils contiennent des non-dits, qui peuvent varier d'un contexte à l'autre et qui en changent totalement le sens. En l'occurrence, un surplus est un excédent : c'est donc le résultat d'une différence entre deux quantités. Toute la question est de savoir lesquelles...

lundi 20 juin 2016

À paraître : Beyond War – Archaeological Approaches to Violence (Cambridge Scholars Publishing)

La parution du livre Beyond War – Archaeological Approaches to Violence, aux éditions Cambridge Scholars Publishing, est annoncée pour les prochaines semaines. J'ai contribué à un chapitre (« The sexual division of labour in the origins of male domination: a Marxist perspective »), qui résume en l'actualisant les principales lignes de mon Communisme primitif. Et en attendant, voici la couverture, et la présentation de l'ouvrage :
Le débat ancien sur les origines de la violence a resurgi ces deux dernières décennies. Les études sur la violence se sont multipliées, depuis des perspectives comparatistes, ethnologiques ou archéologiques, en se fondant sur l'interprétation de données archéologiques et bioarchéologiques pour des milieux et des périodes divers. Un vaste faisceau d'indices ostéologiques et architecturaux démontre la présence de violence interpersonnelle  parmi les premiers groupes de cultivateurs à travers toute l'Europe et, même avant, parmi les sociétés de chassuers-cueilleurs du Mésolitique.
Les articles de Beyond War défendent la nécessité de repenser le concept de « violence » en archéologie. Celui-ci dépasse la vieille conception qui restreint la violence à son expression la plus évidente, dans la ghuerre et des conflits internes ou externes, élargissant le débat sur la violence et permettant ainsi l'avancée de la compréhension de la vie sociale et de l'organisation des sociétés préhistoriques. Déterminer les indicateurs archéologiques de pratiques sociales violentes et analyser leurs causes est ici fondamental, et représente le seul moyen de déterminer quand et dans quelles conditions historiques les sociétés préhistoriques ont commencé à s'organiser en exerçant une violence structurelle.

mercredi 15 juin 2016

Questions sur la démographie des chasseurs-cueilleurs

Dans une précédente discussion inaugurée par un dessin humoristique quelque peu provocateur, l'ami Jean-Marc Pétillon indiquait un article qu'à ma grande honte, je n'avais alors pas lu avec l'attention qu'il mérite : M. Gurven et H. Kaplan, « Longevity Among Hunter-Gatherers: A Cross-Cultural Examination », Population and Development Review, Vol. 33, Issue 2, pages 321–365, juin 2007 (disponible en ligne).
Le grand intérêt de cet article est de s'appuyer sur des données relativement larges concernant des populations (actuelles) de chasseurs-cueilleurs « vrais », c'est-à-dire faiblement influencés, pour le meilleur ou pour le pire, par la modernité (ne serait-ce que par ses vaccins et ses bactéries). Ces chasseurs-cueilleurs « authentiques » sont comparés à diverses autres populations (chasseurs-cueilleurs acculturés, petits cultivateurs, etc.) L'article contient de nombreux chiffres et graphiques, dont je reproduis ici les plus informatifs.

Quelques éléments démographiques

Graphique 1
Le graphique 1 rassemble les effectifs de différentes populations de chasseurs-cueilleurs en fonction de l'âge. La première constatation est que malgré les différences d'environnements (certains vivent dans les forêts équatoriales, d'autres dans des zones plus ou moins arides) le profil démographique est remarquablement similaire. La mortalité infantile, pour commencer, est terrible : environ un tiers des individus n'atteignent pas 15 ans (beaucoup meurent durant la première année). Ensuite, la pente ralentit, mais continue d'exister : globalement, moins de la moitié des gens atteignent 40 ans (ce qui signifie que parmi ceux qui atteignent 15 ans, un quart meurt avant d'atteindre 40 ans). Après 40 ans, le taux de décès s'accélère : à 60 ans, il reste en moyenne environ un quart d'une classe d'âge, et il est très rare de dépasser 80 ans.

samedi 11 juin 2016

Un échange sur le travail productif avec Jean-Paul Petit

La lettre de Jean-Paul Petit

Suite à la publication de ce billet, j'ai reçu un courrier de Jean-Paul Petit qui poursuit la discussion. Je le reproduis ici avec son autorisation, en y joignant une courte réponse.
Bonjour,
J’ai pris connaissance de vos remarques, sur votre blog, à propos de l’article de la revue L'Anticapitaliste concernant votre livre Le profit déchiffré. Trois essais d’économie marxiste.Vous exprimez un regret et un étonnement.
Pour ce dernier point, je vous envoie l’article original qui a dû être diminué pour des raisons de maquettage de la revue (pour faire connaître votre livre aux lecteurs, la photo de la 1ère de couverture est utile et les choix sont bien souvent difficiles). La référence à J.-M. Harribey aurait certainement dû disparaître en absence de développement complémentaire, mais cela a été maintenu pour éventuellement indiquer au lecteur d’autres sources.

vendredi 3 juin 2016

« ‪Structures sociales et blocages techniques dans l’Australie aborigène » : article en ligne

Sports d'extérieur des indigènes de Nouvelles-Galles du SudAquarelle d’Edward Orme (1814)
L'article « ‪Structures sociales et blocages techniques dans l’Australie aborigène : quelques éléments critiques », coécrit avec Jean-Marc Pétillon et paru dans la revue Techniques & Cultures n° 64 - 2015/2, est disponible en ligne sur le portail Cairn.
L'article, agrémenté de plusieurs illustrations, est en libre accès. J'en reproduis ici le résumé :
Selon A. Testart, il faut distinguer, parmi les chasseurs-cueilleurs nomades et économiquement égalitaires, deux grands types de sociétés. Le premier (type A), dont les Aborigènes australiens sont le seul exemple dans le présent ethnographique, se caractérise par des structures sociales décourageant l’innovation technique ; il s’oppose en cela au second type (B) où ce blocage technique n’existe pas. A. Testart expliquait ainsi le « retard technique » de l’Australie aborigène, en particulier l’absence de ces quatre éléments clés que sont le fumage du gibier, l’agriculture, le chien et l’arc. Cet article est consacré à l’examen critique de cette thèse, en se concentrant sur les éléments ayant directement trait à la chasse : le chien et l’arc. Nous montrons que le dingo domestique, loin d’être dépourvu d’applications productives, est un auxiliaire de chasse essentiel pour de nombreux groupes australiens ; et que ses caractéristiques naturelles suffisent à rendre compte de l’inachèvement de sa domestication. Quant à l’arc, en particulier dans ses versions les plus primitives, les avantages qu’il offre par rapport au propulseur doivent être relativisés ; en témoignent, dans l’histoire des techniques, la lenteur de sa diffusion et sa cohabitation fréquente avec le propulseur. Et de fait, l’ethnographie du détroit de Torrès nous montre que, lorsque les Aborigènes du cap York – utilisateurs de propulseur – entrèrent en contact avec les Mélanésiens – utilisateurs d’arc –, c’est le propulseur qui supplanta l’arc auprès de plusieurs populations mélanésiennes, parce qu’on le considérait comme plus efficace. Les structures sociales australiennes ne sont donc nécessaires pour expliquer ni les limites de l’utilisation du dingo, ni l’absence de l’arc. De surcroît, plusieurs éléments laissent penser que ces structures n’avaient en réalité aucune raison d’entraîner une indifférence particulière pour le progrès technique, en particulier dans le domaine de la chasse.

samedi 28 mai 2016

Un extrait du Profit déchiffré sur le site de Contretemps

La revue Contretemps, en attendant de publier un compte-rendu de mon livre, en a publié un extrait. Il s'agit de l'annexe du deuxième essai, sur le travail productif et improductif. Dans cette annexe, je polémique avec Jean-Marie Harribey, qui lui-même pensait que Marx s'était trompé sur cette question et qu'il fallait le relire entièrement avec des lunettes keynésiennes. Ce n'est pas l'extrait le plus sexy ni le plus facile pour aborder mon bouquin, loin de là, mais j'imagine que comme Contretemps avait déjà publié plusieurs contributions sur le sujet, c'est ce passage qui a prioritairement retenu leur attention.
Toujours est-il que cette annexe est en ligne !

vendredi 27 mai 2016

vendredi 20 mai 2016

Une recension du Profit déchiffré par Jean-Christophe Le Duigou

Cliquez pour agrandir et télécharger l'article
...parue dans l'Humanité du jeudi 19 mai 2016.

mardi 17 mai 2016

« Alain Testart (1945-2013) : un évolutionniste au pays des anthropologues » disponible en ligne

Tout vient à point à qui sait (longuement) attendre ; mon article écrit pour Historical Materialism, qui s'efforce de présenter l'œuvre d'Alain Testart au public marxiste anglophone, vient de paraître dans le numéro 24-1 (2016).
Ce texte pouvant également intéresser des francophones, en voici la version française en libre téléchargement.

mercredi 11 mai 2016

Une recension du Profit déchiffré par Jean-Paul Petit

Cliquez pour agrandir et télécharger l'article
...parue dans la revue L'Anticapitaliste n°76. Ce compte-rendu, détaillé et globalement très positif, suscite en moi un regret et une incompréhension.
Le regret porte sur la question dite de la « circulation », où Jean-Paul Petit discute mes explications (qui se veulent restituer fidèlement le raisonnement de Marx) en évoquant notamment les problèmes que soulève la question du transport. À la relecture – du compte-rendu et de mon livre – je me dis que j'ai raté une bonne occasion d'enfoncer un clou pourtant saillant, et sur lequel beaucoup de marxistes ont déchiré leur manche : la circulation n'est pas le transport, et le transport n'est pas la circulation. Les deux phénomènes n'ont même pour ainsi dire rien à voir.
Ce que Marx entend par circulation est un phénomène purement économico-social : c'est le changement de forme de la valeur. En termes plus simples, c'est un achat et une vente, c'est-à-dire un transfert de droits de propriétés (sur une marchandise matérielle ou immatérielle). Cette circulation n'a donc rien à voir avec celle des automobiles ou celle des trains, qui est un déplacement physique, une « modification [de la] détermination spatiale » des biens, ainsi que l'écrit Marx dans une phrase que je cite p. 119. Pour être bien clair : lorsque que je circule avec ma voiture (et même si c'est contre un paiement, parce que je fais le taxi) cela n'a rien à voir avec la circulation des marchandises dont parle Marx. En revanche, lorsque je vends ma voiture, fût-elle garée au parking depuis trois mois, c'est un phénomène de circulation.
Le transport ne pose donc aucun problème spécifique du point de vue de la théorie de la valeur, et je ne crois pas qu'on puisse, ainsi que l'écrit mon critique « hésiter » sur son statut de ce point de vue : il fait partie de la production, au même titre que la fabrication proprement dite (qui exige toujours le transport d'un certain nombre d'éléments !), ou que la conception, les essais, etc. Et c'est bien ce qu'illustre, je crois, la phrase de Marx à laquelle je faisais allusion. Quant aux raisons pour lesquelles le travail de circulation proprement dit ne crée pas de valeur, je crois les détailler tout au long des pages 127-130, puis 134-138.
J'ai commencé ce billet en disant qu'en plus de ce regret, je nourrissais une incompréhension. Concluant sa discussion de mon essai sur le travail productif, J.-P. Petit écrit en effet : « Il y aurait également à prendre en considération les travaux de Jean-Marie Harribey sur travail productif et services publics. » Or, cette prise en considération est l'unique sujet de l'annexe qui figure aux pages 156-162, intitulée Les fonctionnaires, productifs de revenu ? J'avoue donc une certaine perplexité.
Quoi qu'il en soit, je remercie J.-P. Petit pour l'attention qu'il a porté à mon travail et, qui sait, pour le débat que cet échange suscitera...

mardi 3 mai 2016

Le passage aux paiements : un paradoxe levé ?

Je reprends ici mes réflexions entamées dans ce billet, à propos des déterminants techno-économiques du passage aux paiements. Pour resituer les choses, voici un petit tableau qui répartit les différents cas de figure connus selon le double critère de la présence de stocks alimentaires, et de biens W autres que les aliments hors bétail :


Sociétés à stocks alimentaires Sociétés sans stocks alimentaires
Sociétés à biens W
(hors stocks alimentaires)
Sociétés à paiements « testardiennes » (Côte Nord-Ouest) Sociétés à paiements, avec « sédentarité pour conditions écologiques favorables » (Calusa, Asmats…)
Sociétés sans biens W
(hors stocks alimentaires)
- Sociétés sans paiements (Amazonie, groupe Anga de Nouvelle-Guinée…)

En rédigeant mon billet précédent, j’en étais resté à une alternative dont les deux termes semblaient mener à une impasse, et dont je ne voyais guère comment me dépêtrer. Au passage, je tiens à remercier toutes celles et ceux qui, sur ce blog ou en-dehors, ont pris la peine d’en discuter avec moi ; ils m’ont tous aidé à entrevoir la solution.

lundi 11 avril 2016

Une recension du Profit déchiffré par Michel Husson

Parue ce week-end sur le site Regards :
En trois essais, le livre de Christophe Darmangeat livre une introduction limpide à la pensée de Marx et à la critique du capitalisme. Dont il laisse aussi espérer la possibilité d’une fin et d’un « après ».
Comme l’indique son sous-titre, ce livre rassemble trois essais d’économie marxiste, mais il est très loin d’une marxologie souvent indigeste.
Le premier, consacré à « l’énigme du profit », réussit la prouesse de restituer l’analyse marxiste tout en posant la question de la possibilité d’une économie post-capitaliste. Il montre que l’existence même du profit n’est pas un fait naturel, a-historique, une sorte d’horizon indépassable : le capitalisme est une forme d’organisation sociale relativement jeune, qui n’a pas toujours existé et qui n’a pas de raison d’exister toujours. Cette conviction de l’auteur, qui est aussi anthropologue, est solidement argumentée. Ce premier essai propose une présentation limpide de la théorie marxiste et répond point par point aux objections qui lui sont classiquement faites. On dispose ainsi d’une introduction limpide à la critique du capitalisme.
Le deuxième essai, consacré à la distinction entre travail productif et improductif, restitue les débats récurrents entre marxistes mais aussi entre Adam Smith et Marx. Darmangeat montre les liens que cette question théorique entretient avec la réalité concrète du capitalisme contemporain. La même démarche est suivie dans le troisième essai consacré à la rente : il s’appuie sur les développements de Marx sur la rente foncière pour montrer qu’ils peuvent être étendus à l’analyse de mécanismes contemporains.
Ce livre, grâce à une écriture fluide, associe rigueur théorique et plaisir de lecture. Il constitue une précieuse contribution à une critique de l’économie politique actualisée.
Michel Husson

mardi 5 avril 2016

Le profit déchiffré : une prochaine présentation

Dans une semaine, j'aurai à nouveau le plaisir de présenter mon dernier bouquin, Le profit déchiffré. Ce sera :

mardi 12 avril à 17h
à la librairie Gibert
21 Rue Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé
75013 Paris 
(juste en face de l'Université Diderot, métro Grande Bibliothèque).

dimanche 3 avril 2016

La naissance des paiements : un casse-tête néolithique

Vere Gordon Childe (1892-1957)
J'ai eu le plaisir d'intervenir hier dans le séminaire Marx au XXIe siècle. La séance, m'avait-on dit,  pouvait être filmée, mais l'équipe qui s'en charge (bénévolement) d'ordinaire n'étant pas disponible, l'écho de ma prestation ne dépassera pas ceux qui avaient physiquement fait le déplacement. Gageons que le reste de l'humanité s'en remettra...
Toujours est-il que j'ai pu présenter l'état de ma réflexion sur un sujet qui me préoccupe depuis longtemps (la naissance des paiements et des inégalités). Et au cours de la discussion, m'apercevoir que certains points sont décidément rebelles, et que pour le moment je suis loin d'en être venu à bout. Il faut donc lire ce qui suit comme un work in progress, un instantané de mes méditations sur le sujet. Et, qui sait, le fait de les coucher noir sur blanc – ou, mieux encore, la lumière que m'apportera un commentaire – m'aidera à débrouiller l'écheveau.

lundi 28 mars 2016

Deux rencontres... et une manifestation

La semaine qui vient va être bien remplie. D'abord, parce qu'évidemment, il y a la manifestation contre la loi-travail de jeudi, et qu'il faut tout faire pour qu'elle soit la plus massive et enthousiasmante possible.
Ensuite, parce que je vais animer deux événements.
Le premier aura précisément lieu jeudi soir, après la manifestation. Et double coup de chance, c'est à deux pas de la place de la Nation ! À 20h00, je présenterai mon dernier bouquin, Le profit déchiffré, à la librairie Quilombo. J'éviterai de parler trop longtemps, et cette soirée devrait surtout être l'occasion d'échanger avec celles et ceux qui me feront l'amitié de venir me rencontrer.
Le second événement aura lieu samedi, à la Sorbonne, à 14h00. J'interviendrai dans une séance du séminaire Marx au XXIe siècle, sur le thème : « Le matérialisme historique et les sociétés primitives ». Foin de longs développements théoriques sur les infrastructures, les superstructures, la dialectique des forces productives et des rapports de production, ou encore les déterminations en dernière instance qui ont rempli des livres entiers dans les années 1960, j'orienterai mon exposé sur le fait que le matérialisme, pour expliquer les faits sociaux... cela marche, tout simplement. Je développerai l'exemple de la naissance de la richesse et des inégalités matérielles, avec des éléments nouveaux par rapport à ma Conversation. Comme j'ai pu l'écrire sur ce blog, le cas des Calusa et des Asmat représente un défi pour la théorie développée par Alain Testart, qui voit dans le stockage la clé de la transition vers la richesse. J'avancerai donc, pour la première fois, une explication alternative. Je sens déjà monter le suspense...
Bon, en attendant, il faut prendre les choses dans l'ordre, que ce soit pour la chronologie et pour l'importance : tous dans la rue jeudi ! Pour le reste, on verra ensuite...

jeudi 24 mars 2016

Une critique de ma Conversation...

Par Jacques Trémitin, pour le compte de la revue Lien social. Celle-ci la publie sous forme écrite (voir-ci dessous), mais on peut également  en trouver une version enregistrée sur la webradio Le trottoir d'à côté.
Cette conversation d’un économiste avec lui-même, dans une collection intitulée Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire, est rien moins que passionnante. Elle permet de combattre l’idée reçue de la fatalité d’une inégalité qui aurait existé de tous temps. Trois types de société se sont succédé dans l’histoire : égalitaires, inégalitaires et celles divisées en classes sociales.
Dans les premières, on ne trouve ni propriété privée, ni hiérarchie sociale : le partage est la seule logique admise. Personne ne conçoit de disposer de nourriture sans en donner à celui qui n’en a pas, le produit de la chasse étant souvent destiné aux autres, chaque chasseur étant nourri par ce qu’il reçoit d’eux. Les chefs ne tirent alors leur autorité non de la soumission ou de la contrainte, mais de leur sagesse et de leur générosité, sans qu’aucun privilège ne soit attaché à leur fonction de pacification. Ce ne sont pas seulement les inégalités de richesse qui sont alors ignorées, mais la richesse elle-même. Ce n’était pas, pour autant, des sociétés idéales, n’étant à l’abri ni de la violence endémique, ni de l’oppression d’un sexe par l’autre.
Le passage à l’agriculture et à l’élevage, pratiques économiques favorisant à la fois la sédentarité et le stockage, permit les premières accumulations de biens. Pourtant, si la répartition inégalitaire devint possible, ce ne fut pas pendant longtemps au détriment de la communauté, les stocks continuant à servir aussi aux plus démunis. La société de classe émergea, dès lors où une minorité réussit à se libérer des tâches productives et où le reste de la société ne put accéder aux moyens de production qu’en abandonnant une partie de son produit à ceux qui les possédaient. Si l’Homo Sapiens est apparu il y a 200 000 ans, la domination de classe débuta, selon les continents, il y a seulement 5 000 à 10 000 ans.

jeudi 17 mars 2016

Le profit déchiffré est paru !

Aujourd'hui 17 mars, c'est le grand jour : Le profit déchiffré, mon nouveau livre, est officiellement en vente. Pour 15 euros, et sur 220 pages, il explore trois questions à la lumière de la théorie économique marxiste : d'où vient le profit ? Qu'est-ce qu'un travail productif ? Comment comprendre la rente ? Et en plus, il est beau !
J'espère que ce livre apportera quelques éclairages nouveaux sur des sujets qui, pour certains, ont déjà été beaucoup traités. Et je suis impatient de la réaction de mes lecteurs.
Et puisque les circonstances avaient décidé de me faire un clin d’œil, aujourd'hui était aussi jour d'assemblées générales et de manifestations sous un beau soleil qui en appelle d'autres, afin d'infliger une gifle cinglante à ce gouvernement de guerre sociale contre les travailleurs.
Pour un bouquin paru dans une collection nommée Mouvement réel, et histoire de paraphraser une réplique célèbre : « C'est un beau jour pour paraître ! »

dimanche 13 mars 2016

Visite à Tamgaly

Le canyon contenant les principaux groupes de pétroglyphes
De nouveau pour quelques jours au Kazakhstan, j'ai saisi l'opportunité pour aller admirer les extraordinaires pétroglyphes de Tamgaly, un site maintenant classé par l'Unesco, mais si loin de tout qu'on y déambule sans presque rencontrer âme qui vive.
Ce fut vraiment une très belle journée. Trois heures de route souvent cahotante, et au milieu d'une steppe sans fin, de petits reliefs doux qui révèlent leurs trésors : des milliers de pétroglyphes (gravures sur pierre) dont la plupart datent de l'âge du bronze (de -1800 à -1200). Si les représentations animalières dominent, on voit aussi quelques scènes figurant des humains, et quelques mystérieux personnages, dont d’énigmatiques « têtes de soleil ».
Et pour finir, un pique-nique arrosé de vin artisanal, sous un soleil radieux et un mercure printanier, à contempler l'immensité de la plaine kazakhe.
Merci à Marie-Anne Serve, qui organisa l'expédition de main de maître. Et merci à Renato Sala et Jean-Marc Deom, archéologues établis depuis vingt ans dans la région et qui furent d'irremplaçables guides.

samedi 5 mars 2016

Une recension... et une réponse

La revue Clio a publié dans son dernier numéro un double compte-rendu, consacré à la fois au livre d'Alain Testart, L'Amazone et la cuisinière (auquel j'avais moi-même consacré ce billet) et mon Communisme primitif. Agnès Fine, qui en est l'auteur, se réclame manifestement de la pensée structuraliste de C. Lévi-Strauss et de F. Héritier ; si le bilan qu'elle tire du livre n'est pas négatif, elle émet tout de même plusieurs réserves, dont certaines auxquelles j'aimerais répondre. Mais tout d'abord, voici le copier-coller le la seconde partie du compte-rendu, qui traite spécifiquement de mon livre :
Le livre de Christophe Darmangeat, économiste marxiste, s’intéresse aux acquis de l’anthropologie sociale actuelle, en particulier aux travaux de Testart, dans un but différent de ce dernier. Il se propose en effet de réviser de manière critique le livre fondateur d’Engels paru en 1884, L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, sous-titré À propos des recherches de L.H. Morgan ». Il souligne en effet que les marxistes d’un côté, la majorité des anthropologues de l’autre, pour des raisons idéologiques opposées, n’ont pas réellement discuté les thèses d’Engels pour les actualiser, si l’on excepte quelques tentatives rapides de la part d’anthropologues marxistes (Godelier, Meillassoux, Leacock) dans les années 1960-1980. C’est donc ce qu’il cherche à faire cent trente ans après Engels. Son livre comprend deux parties indépendantes. La deuxième partie, sur laquelle je ne m’étendrai pas, intitulée « Une histoire de famille », s’attache essentiellement à présenter et critiquer les thèses de Morgan sur la parenté, en particulier son évolutionnisme et de manière plus large tout évolutionnisme quant aux formes de parenté. Elle forme un ensemble assez homogène, isolé du corps de l’ouvrage dans la deuxième édition, sans doute pour son caractère un peu trop « technique », mais surtout parce qu’il n’entrait pas directement dans les préoccupations centrales de l’auteur exposées dans la première partie.