dimanche 29 novembre 2015

Être premier

J’ai récemment été interpellé.

Non par la police – quoique le risque semble avoir rarement été aussi élevé qu’en ce moment – mais par le sous-titre d’une exposition parisienne consacrée à des photographies des Hadza, chasseurs-cueilleurs de Tanzanie : « Derniers des premiers hommes ». La formule est accrocheuse ; pourtant, sur le fond, elle est au mieux absurde, au pire déplorable. En quoi, en effet, les Hadza seraient-ils des hommes plus « premiers » que les Parisiens ? Biologiquement, il n’existe, depuis fort longtemps, qu’une seule espèce d’humains ; s’agissant d’individus contemporains, l’idée même que certains pourraient être « premiers », c’est-à-dire « primitifs », ne repose donc sur aucune sorte d’argument. Alors que la moindre évocation d’évolutionnisme en matière sociale déclenche immédiatement le soupçon, sinon l’accusation de racisme, on ne peut manquer de s’étonner qu’une telle formulation concernant un événement public organisé par le Museum National d'Histoire Naturelle puisse être placardée à plusieurs milliers d’exemplaires sans, semble-t-il, que personne ne s’en émeuve.

Au-delà de cette anecdote, c’est toute la question de la légitimité du concept de « primitivité » qui est posée – une question aussi essentielle que difficile en particulier, mais pas seulement, dans les sciences sociales. Peut-on parler, en particulier, de « sociétés primitives », et pour quelles raisons ?

Voilà la question que ce très long billet se propose d’explorer. Comme c’est un sujet qui me travaille depuis longtemps, et que je caresse (outre mon chat) l’idée d’en faire un bouquin, disons que ce billet, qui devrait normalement être suivi d’au moins un autre, représente une première bouteille à la mer ; un moyen pour moi de coucher sur le clavier quelques idées et, en les soumettant à la discussion, de les éprouver. J’invite donc vigoureusement ceux qui lisent ce blog à réagir, s’ils ont le courage de me lire jusqu’au bout, car toute remarque, critique ou non, me sera précieuse.

samedi 21 novembre 2015

Faut-il semer la zizanie ?

La récolte du riz sauvage (XIXe siècle)
Une des idées maîtresses d'Alain Testart est que les chasseurs-cueilleurs se répartissent en deux grandes structures sociales : dans la structure dite « A » (comme Australie), les hommes, pour se marier, sont engagés à vie dans des obligations vis-à-vis de leurs beaux-parents, dont celle consistant à leur remettre tout ou partie de leur chasse. Dans la structure « B » (celle des Bushmen, mais aussi de tous les autres chasseurs-cueilleurs connus en ethnologie) le mariage n'implique pour les hommes que des obligations temporaires (en particulier, la période dite du « service pour la fiancée ») auprès des beaux-parents. Ces deux structures sont censées impacter le rythme du progrès technique : la structure A, dans la mesure où le chasseur est dépossédé de son produit, induit un faible intérêt pour l'innovation ; la structure B, au contraire, intéresse le chasseur à son produit, et engendre donc un progrès technique plus soutenu. C'est ainsi qu'Alain Testart explique l'absence en Australie, lors du contact, de ces quatre inventions majeures que sont l'arc, la domestication complète du chien, le fumage alimentaire et l'agriculture, alors même que les Mélanésiens, avec qui les Aborigènes étaient en contact dans le détroit de Torrès, possédaient toutes ces techniques.

lundi 9 novembre 2015

La préhistoire de la division sexuelle du travail en bande dessinée

Les amis de Incendo ont dégoté cette perle, que je ne connaissais pas, tirée d'une brochure de l’OCL de 1979, « Maternité : La Femme sacrifiée » (supplément à Front libertaire n°113, p. 2-3). Chapeau bas pour cette trouvaille, qui résume en quelques bulles bien des idées que j'ai développées dans mon Communisme primitif et dans ce blog.


dimanche 1 novembre 2015

Une visite au Musée de l'Homme

La diversité physique humaine illustrée par une impressionnante
(et magnifique) collection de bustes.
Il faut le dire tout net : je suis un assez mauvais client pour les musées. Non que je ne sois pas curieux, mais j'en ressors presque toujours avec l'impression qu'on m'y a montré des objets, mais qu'on ne m'y a rien véritablement expliqué. Ce sentiment, que je peux à la rigueur tolérer – et encore – lorsqu'il s'agit de musées d'art, devient carrément insupportable lorsque le propos porte sur l'Histoire ou sur toute autre science sociale. C'est ainsi : je suis convaincu qu'une exposition peut donner des repères dans les raisonnement et les idées, et pas seulement dans l'esthétique. Je garde ainsi un souvenir ébloui de l'exception qui confirme la règle : le musée de l'impressionnisme, à Auvers-sur-Oise, qui expose de manière vivante ce qu'était ce mouvement, son contexte artistique et social, et qui réussit à être tout à la fois pertinent et pédagogique. Comme quoi, c'est possible (pour être juste, ce n'est pas totalement une exception : il n'y a pas si longtemps, une exposition sur les Gaulois à la cité des sciences de la Villette était elle aussi assez réussie dans cette démarche).

Tout cela pour préciser  l'état d'esprit avec lequel je suis allé à la découverte de la nouvelle mouture du musée de l'Homme – un lieu que j'avais visité il y a très, très longtemps et dont je n'avais pour ainsi dire aucun souvenir. Pour ce faire, j'avais cru finaud d'éviter le rush du premier week-end, en attendant le jeudi suivant la réouverture. Mal joué, c'étaient les vacances de Toussaint, et il m'a fallu faire une heure de queue avant d'avoir le plaisir d'acheter un ticket. Et à l'intérieur du bâtiment, c'était un peu la cohue. Comme j'avais prévu de me rendre à la manif de soutien aux salariés d'Air France, mon tour de musée a dû être effectué un peu au pas de charge, et ne m'a guère permis de me poser comme je l'aurais voulu devant des vitrines parfois prises d'assaut ; cependant, je ne crois pas que l'impression générale de ce compte-rendu en soit modifiée.