jeudi 27 août 2015

L'arithmétique sociale de Marshall Sahlins
(sur la « Sociologie de l'échange primitif »)

Marshall Sahlins (né en 1930)
Le livre le plus célèbre de Marshall Sahlins, Âge de pierre, âge d'abondance, ne contient pas seulement l'essai qui a inspiré son titre (« La première société d'abondance », que j'avais assez longuement discuté dans ce billet). Il rassemble plusieurs autres textes, notamment une « Sociologie de l'échange primitif » qui, sur une centaine de pages (annexes comprises), propose une typologie des transferts de biens  dans l'ensemble des sociétés primitives. Malgré la prudence affichée en introduction et en conclusion par l'auteur, ce texte a rencontré un certain écho et il n'est pas rare d'en voir les thèses exposées dans des manuels ou des sites internet consacrés à l'anthropologie. Aussi, je me suis dit qu'un examen (passablement critique) n'en serait pas inutile. Comme toujours, le style de Marshall Sahlins n'est pas avare d'effets littéraires et de formules frappantes ; cela en rend, sans aucun doute, la lecture plaisante. Mais en tentant d'en suivre les concepts et les raisonnements de manière plus serrée, je dois bien avouer avoir été souvent désorienté et ne pouvoir affirmer avec certitude quelle était la thèse dont on tentait de me convaincre.

Redistribution et réciprocités

L'objectif avoué du texte est d'avancer « quelques suggestions portant sur l’interaction des formes, conditions matérielles et relations sociales de l’échange, au sein des sociétés primitives. » (237). Suivant en cela la tradition dite « substantiviste » incarnée en particulier par Karl Polanyi, M. Sahlins veut illustrer que dans les sociétés autres que capitaliste, il n'existe pas de sphère économique propre : les transferts de biens y sont indissociables des relations sociales au sens large, et on ne saurait trouver leur explication dans l'utilitarisme, ou des motifs tenant au pur calcul économique. Pour paraphraser l'auteur, dans ces sociétés primitives, les liens sociaux font les transferts de biens, et les transferts de biens font les liens sociaux. M. Sahlins développe, sur cette base, une typologie en deux temps.

lundi 17 août 2015

À propos des Yukaghir

Couple yukaghir photographié en 1901
Les Yukaghir sont un peuple de l'extrême nord-est de la Sibérie, entre les fleuves Lena et Kolyma – la région comprend l'amphithéâtre de Verkhoiansk, la zone la plus froide de la planète, avec des température moyennes en janvier de -51° C.

Il s'agit d'un de ces peuples de chasseurs-cueilleurs qui pratiquaient l'élevage et qui, à ce titre, se rapprochent socialement davantage des agriculteurs que des chasseurs-cueilleurs « purs », n'accumulant aucune forme de richesse. Toutefois, comme on va le voir dans un instant, la situation des Yukaghirs est loin d'être totalement claire à ce sujet.

Il faut préciser d'emblée que la description ethnographique de ce peuple pose de multiples difficultés. Les Yukaghirs occupaient, il y a quelques siècles, une immense zone aux conditions écologiques assez variées. Mais, dès le XVIIe siècle, la pénétration et la conquête russes ont réduit leur population et leur territoire comme peau de chagrin. À cela se sont ajoutés des mouvement des tribus environnantes (Yakoutes, Chuckchee, Toungouses...) qui ont mêlé traditions et individus. L'ethnographe qui les a documentés à la fin du XIXe siècle, Waldemar Jochelson, souligne donc qu'il n'a pu étudier qu'un peuple en voie de disparition, et dont les traditions culturelles avaient déjà été largement bouleversées par de multiples influences.

Sur le plan économique, les Yukaghir sont donc des chasseurs-éleveurs. Les deux seuls animaux concernés sont le chien et le renne. Ce dernier est la ressource typique de la région : dans tout le nord de la Sibérie, le renne (parfois accompagné du cheval) constitue l'animal d'élevage par excellence.

Dans la zone qui constituait le cœur de leur territoire au moment de l'ethnographie de Jochelson, à savoir le littoral de l'Océan arctique, à l'ouest de l'embouchure de la Kolyma, les troupeaux de rennes des Yukaghir étaient toutefois très limités, en raison de la pauvreté des ressources naturelles. Le plus nombreux, celui d'un chef de clan, comptait 70 têtes. Les familles ordinaires, elles, ne disposaient que de 8 à 15 bêtes, un chiffre insuffisant pour pouvoir transporter de manière indépendante son matériel lors des changements de campement. Ce faible chiffre interdisait aussi au renne domestique de représenter une source de nourriture. Il était donc essentiellement utilisé pour le transport, voire pour la monte (en particulier l'été, lorsqu'il fallait vivre dans des zones qui devenaient marécageuses). Les Yukaghirs possédaient également peu de chiens – ceux qui vivaient sur le cours supérieur de la Kolyma, à l'intérieur des terres, en avaient encore moins.

dimanche 9 août 2015

Un massacre australien

Edward Micklethwaite Curr (1820-1889)
Edward Micklethwaite Curr est un auteur bien connu des spécialistes des Aborigènes australiens. Son monumental Australian Race (1886), écrit à partir de ses propres souvenirs de colon, auxquels s'ajoutent de nombreux rapports collectés sur différentes régions du territoire, reste une référence incontournable sur la structure des sociétés aborigènes telles qu'elle pouvait subsister durant les premières décennies de l'occupation occidentale. E. W. Curr a toutefois écrit bien d'autres livres, dont un entièrement autobiographique, Recollections of Squatting in Victoria, then called the Port Phillip District, from 1841 to 1851, initialement paru en 1883.

Pour l'anecdote, le livre n'étant disponible dans aucune bibliothèque française, même les plus spécialisées, je me suis résolu à le commander depuis l'Australie (où l'on peut acheter une édition en fac-similé, d'ailleurs assez mal imprimée). Bouquin enfin reçu et fermement tenu en main, j'ai commencé la rédaction de ce billet... pour m'apercevoir après quelques clics que le le livre était disponible en téléchargement gratuit au format pdf depuis une université américaine...

On trouve dans ce texte un passage d'un grand intérêt. Touchant à des thèmes centraux dans l'ethnologie aborigène (la sorcellerie vue comme cause des décès, les pratiques funéraires, les expéditions de vengeance), il fournit de nombreux détails de première main et constitue un témoignage d'excellente qualité. Le récit se déroule donc dans la décennie 1840, au sein de la tribu Bangerang, qui vivait le long du fleuve Murray, non loin de l'actuelle Shepparton (je me suis permis d'ajouter quelques sous-titres afin de faciliter la lecture).