dimanche 20 décembre 2015

Être premier (réponse à un courrier)

L'un des commentaires à mon billet « Être premier » est assez long, et m'a été adressé par mail. Avec l'accord d'Irène, sa rédactrice, je le reproduis ici en tentant d'y répondre de mon mieux.
Bon, tu as dit que tu voulais des commentaires, donc voici ce que m'a inspiré la lecture du billet...

Je précise tout de même que je n'y connais rien à tout cela, mais je ne vois pas en quoi ça m'empêcherait d'avoir un avis! ;)

Et que somme toute, et spontanément parlant je me sens assez proche du relativisme évolutionnaire, d'ailleurs ça m'a beaucoup intéressée de lire ta présentation de Lévi-Strauss, car j'ai retrouvé plein de choses que j'avais déjà essayé péniblement de formuler mais en y arrivant nettement mois bien. Et je pense que bientôt, quand j'aurai le temps, j'irai lire du Lévi-Strauss, aussi pour voir si ta retranscription est vraiment fidèle...
  1. Tu dis que les sociétés sans État précèdent les sociétés avec État. OK mais est-ce que pour autant toute société qui n'a pas encore d’État est vouée à avoir un État un jour ? C'est la question de la critique de l'évolutionnisme : dans quelle mesure peut-on dire qu'un n'y a qu'un chemin que suivent toutes les sociétés, mais qu'elles le parcourent plus ou moins rapidement? Et quand bien même on constate que sur certains aspects de la vie sociale il y a eu un seul chemin (mais là encore je ne suis pas assez calée pour donner un exemple concret) est-ce que parler d'évolution/de développement ne masque pas certaines autres réalités, questions et réponses? C'est-à-dire que si l'on considère que le développement des sociétés humaines est le résultat de quelque chose d'inévitable, est-ce qu'on ne s'empêche pas de se demander pourquoi il y a uniformité sur une question? En gros est-ce que parce que ça c'est produit partout c'était pour autant inévitable (tu dis toi même que certaines ont été éliminées ou obligées de passer à l’État) ? Est-ce que ce n'est pas le travail des sciences sociales et historiques de revenir sur les conditions de possibilité des transformations sociales, et pourquoi certaines transformations se sont imposées au détriment d'autres?

vendredi 4 décembre 2015

L'Origine de la famille... réimprimée

Les éditions Le temps des cerises viennent de réimprimer l'ouvrage de F. Engels L'Origine de la famille, de la propriété et de l'État, que j'ai eu le plaisir de préfacer et qui était épuisé depuis quelques mois.

Le livre est donc à nouveau disponible : qu'on se le dise !

dimanche 29 novembre 2015

Être premier

J’ai récemment été interpellé.

Non par la police – quoique le risque semble avoir rarement été aussi élevé qu’en ce moment – mais par le sous-titre d’une exposition parisienne consacrée à des photographies des Hadza, chasseurs-cueilleurs de Tanzanie : « Derniers des premiers hommes ». La formule est accrocheuse ; pourtant, sur le fond, elle est au mieux absurde, au pire déplorable. En quoi, en effet, les Hadza seraient-ils des hommes plus « premiers » que les Parisiens ? Biologiquement, il n’existe, depuis fort longtemps, qu’une seule espèce d’humains ; s’agissant d’individus contemporains, l’idée même que certains pourraient être « premiers », c’est-à-dire « primitifs », ne repose donc sur aucune sorte d’argument. Alors que la moindre évocation d’évolutionnisme en matière sociale déclenche immédiatement le soupçon, sinon l’accusation de racisme, on ne peut manquer de s’étonner qu’une telle formulation concernant un événement public organisé par le Museum National d'Histoire Naturelle puisse être placardée à plusieurs milliers d’exemplaires sans, semble-t-il, que personne ne s’en émeuve.

Au-delà de cette anecdote, c’est toute la question de la légitimité du concept de « primitivité » qui est posée – une question aussi essentielle que difficile en particulier, mais pas seulement, dans les sciences sociales. Peut-on parler, en particulier, de « sociétés primitives », et pour quelles raisons ?

Voilà la question que ce très long billet se propose d’explorer. Comme c’est un sujet qui me travaille depuis longtemps, et que je caresse (outre mon chat) l’idée d’en faire un bouquin, disons que ce billet, qui devrait normalement être suivi d’au moins un autre, représente une première bouteille à la mer ; un moyen pour moi de coucher sur le clavier quelques idées et, en les soumettant à la discussion, de les éprouver. J’invite donc vigoureusement ceux qui lisent ce blog à réagir, s’ils ont le courage de me lire jusqu’au bout, car toute remarque, critique ou non, me sera précieuse.

samedi 21 novembre 2015

Faut-il semer la zizanie ?

La récolte du riz sauvage (XIXe siècle)
Une des idées maîtresses d'Alain Testart est que les chasseurs-cueilleurs se répartissent en deux grandes structures sociales : dans la structure dite « A » (comme Australie), les hommes, pour se marier, sont engagés à vie dans des obligations vis-à-vis de leurs beaux-parents, dont celle consistant à leur remettre tout ou partie de leur chasse. Dans la structure « B » (celle des Bushmen, mais aussi de tous les autres chasseurs-cueilleurs connus en ethnologie) le mariage n'implique pour les hommes que des obligations temporaires (en particulier, la période dite du « service pour la fiancée ») auprès des beaux-parents. Ces deux structures sont censées impacter le rythme du progrès technique : la structure A, dans la mesure où le chasseur est dépossédé de son produit, induit un faible intérêt pour l'innovation ; la structure B, au contraire, intéresse le chasseur à son produit, et engendre donc un progrès technique plus soutenu. C'est ainsi qu'Alain Testart explique l'absence en Australie, lors du contact, de ces quatre inventions majeures que sont l'arc, la domestication complète du chien, le fumage alimentaire et l'agriculture, alors même que les Mélanésiens, avec qui les Aborigènes étaient en contact dans le détroit de Torrès, possédaient toutes ces techniques.

lundi 9 novembre 2015

La préhistoire de la division sexuelle du travail en bande dessinée

Les amis de Incendo ont dégoté cette perle, que je ne connaissais pas, tirée d'une brochure de l’OCL de 1979, « Maternité : La Femme sacrifiée » (supplément à Front libertaire n°113, p. 2-3). Chapeau bas pour cette trouvaille, qui résume en quelques bulles bien des idées que j'ai développées dans mon Communisme primitif et dans ce blog.


dimanche 1 novembre 2015

Une visite au Musée de l'Homme

La diversité physique humaine illustrée par une impressionnante
(et magnifique) collection de bustes.
Il faut le dire tout net : je suis un assez mauvais client pour les musées. Non que je ne sois pas curieux, mais j'en ressors presque toujours avec l'impression qu'on m'y a montré des objets, mais qu'on ne m'y a rien véritablement expliqué. Ce sentiment, que je peux à la rigueur tolérer – et encore – lorsqu'il s'agit de musées d'art, devient carrément insupportable lorsque le propos porte sur l'Histoire ou sur toute autre science sociale. C'est ainsi : je suis convaincu qu'une exposition peut donner des repères dans les raisonnement et les idées, et pas seulement dans l'esthétique. Je garde ainsi un souvenir ébloui de l'exception qui confirme la règle : le musée de l'impressionnisme, à Auvers-sur-Oise, qui expose de manière vivante ce qu'était ce mouvement, son contexte artistique et social, et qui réussit à être tout à la fois pertinent et pédagogique. Comme quoi, c'est possible (pour être juste, ce n'est pas totalement une exception : il n'y a pas si longtemps, une exposition sur les Gaulois à la cité des sciences de la Villette était elle aussi assez réussie dans cette démarche).

Tout cela pour préciser  l'état d'esprit avec lequel je suis allé à la découverte de la nouvelle mouture du musée de l'Homme – un lieu que j'avais visité il y a très, très longtemps et dont je n'avais pour ainsi dire aucun souvenir. Pour ce faire, j'avais cru finaud d'éviter le rush du premier week-end, en attendant le jeudi suivant la réouverture. Mal joué, c'étaient les vacances de Toussaint, et il m'a fallu faire une heure de queue avant d'avoir le plaisir d'acheter un ticket. Et à l'intérieur du bâtiment, c'était un peu la cohue. Comme j'avais prévu de me rendre à la manif de soutien aux salariés d'Air France, mon tour de musée a dû être effectué un peu au pas de charge, et ne m'a guère permis de me poser comme je l'aurais voulu devant des vitrines parfois prises d'assaut ; cependant, je ne crois pas que l'impression générale de ce compte-rendu en soit modifiée.

dimanche 25 octobre 2015

« Familles : le retour d'une question politique » – Vidéo en ligne

Mon intervention au colloque de la fondation Gabriel Péri, le 12 juin dernier, sur le thème « Familles : le retour d'une question politique » a été mise en ligne :

(au passage, il ne faudrait jamais se revoir, ou se réentendre : on croit avoir réalisé une prestation satisfaisante et on se rend compte de ses tics de langages, des phrases mal construites ou approximatives, et l'amour-propre en prend un petit coup).

On peut retrouver l'ensemble des interventions du colloque sur le site de la fondation.

samedi 17 octobre 2015

La monnaie, un fait universel ?

Une célèbre curiosité : la monnaie de pierre de l'île de Yap
J'ai été assez étonné d'apprendre ces jours derniers que certains économistes ou anthropologues défendaient l'idée d'une universalité de la monnaie dans les sociétés humaines et, qui plus est, que cette position était souvent considérée comme une référence. Ainsi, on m'a indiqué un texte disponible en ligne, écrit par Jean-Michel Servet, Brunot Theret et Zeynep Yildirim, dont le titre « Universalité du fait monétaire et pluralité des monnaies », annonce clairement la teneur.
L'un des grands débats qui traversent les sciences sociales porte sur les monnaies primitives ; ces monnaies, par rapport à la nôtre, possèdent des formes et des fonctions notablement différentes. Aussi, certains chercheurs, insistant sur ces différences, leur ont dénié la qualité de monnaie. Inversement, d'autres – dont les auteurs de l'article –, insistent sur les points communs et montrent qu'il existe bel et bien une légitimité à parler de monnaie en général pour désigner l'ensemble de ces instruments. Jusque-là, je ne peux que les suivre. Le problème, c'est qu'en militant pour cette idée juste, l'article en profite pour introduire un certain nombre d'affirmations fort contestables.

dimanche 11 octobre 2015

Un selfie et quelques nouvelles

Un emplumé et un déplumé
Je dois bien l'avouer, j'ai un peu négligé ce blog ces derniers temps. Mais j'ai quelques bonnes excuses.

Tout d'abord, ce week-end, j'étais au Mans, pour le salon de « la 25e heure ». Je savais qu'y seraient présents Marc Dozier, le réalisateur des films mettant en scène des papous huli, et son ami Polobi, dont j'ai parlé sur ce blog ici et . J'espérais donc pouvoir les croiser de loin et, très éventuellement, pouvoir échanger quelques mots. Toutes mes espérances ont été dépassées, puisque samedi matin, je me suis retrouvé assis juste à côté de la vedette de L'exploration inversée. J'en ai profité pour réaliser le premier selfie de ma longue existence – mais l'événement justifiait que je fasse une entorse à mes principes. J'ai aussi mis l'occasion à profit pour résoudre un mystère qui me taraudait : pourquoi le cabaret sur lequel se conclut le premier volet est-il le Moulin Rouge, alors que le deuxième volet parle du Lido ? La réponse, obtenue auprès de Marc Dozier, est simple comme bonjour : cinq années séparent les deux films, et dans l'intervalle, Julie, la danseuse avec laquelle s'était lié Polobi, avait changé d'employeur.

mardi 22 septembre 2015

Mon article dans Actuel Marx 58 est en ligne

La seconde partie de mon travail consacré aux inégalités au sein... des sociétés égalitaires (la vie est pleine de paradoxes) est en ligne sur le site Cairn, ainsi que la totalité du numéro 58, intitulé « Histoire et lutte des classes ».

Rappel : si la première partie, parue dans le numéro précédent, traitait des formes de domination dans le communisme primitif, celle-ci tente de faire le point sur les inégalités plus strictement économiques, en particulier sur l'existence de formes embryonnaires (ou non) d'exploitation. Le débat est donc ouvert (mais il n'avait jamais été fermé !) 

samedi 19 septembre 2015

Février 2016 : mon prochain livre

Après un petit retard à l'allumage, mon prochain bouquin est annoncé ! Sauf tremblement de terre, tempête tropicale ou chute de météorite géante, il devrait voir le jour au mois de février prochain, dans la collection « Mouvement réel » des éditions La Ville Brûle et il réunira, comme prévu, des textes d'économie marxiste.

Le délai de sortie s'est révélé être un mal pour un bien. Après un été studieux, aux deux essais initiaux (l'un sur le travail productif et improductif, l'autre sur la rente) est venu s'en ajouter un troisième, qui ouvrira le bal : « D'où vient le profit ? » – un argumentaire en faveur de la théorie de la valeur-travail qui, je l'espère, sera lisible par le plus grand nombre, tout en apportant du grain à moudre à ceux qui sont déjà familiers de cette théorie à un degré ou à un autre.

Le tout devrait s'intituler « Le profit déchiffré » et peser autour de 300 pages.

Un dernier point (si j'ose dire) capital : inutile de se presser devant les magasins spécialisés comme une avant-veille de sortie d'Iphone 6. On a prévu d'en imprimer plusieurs millions d'exemplaires, il y en aura pour tout le monde.  ;-)

samedi 12 septembre 2015

Mon Communisme primitif... dorénavant diffusé par Hobo

Mon Communisme primitif n'est plus ce qu'il était (2e édition de 2012), jusque-là distribué à la force du poignet par son modeste (et d'autant plus méritant !) éditeur, appartient désormais, ainsi que l'ensemble des ouvrages dudit éditeur, au catalogue du diffuseur Hobo.

Le livre devrait donc être disponible dans les meilleures libraires, et être plus facilement commandé par toutes celles qui en feront la demande.

lundi 7 septembre 2015

Une intervention à la « 25e heure du livre » (Le Mans – samedi 10 octobre)

J'aurai le plaisir de participer à une table ronde lors du salon « la 25e heure du livre », qui se déroulera au Mans le 10 et 11 octobre, et qui comme chaque année fera la part belle aux peuples premiers. Le thème :

“Chasseurs-cueilleurs et mythe du bon sauvage”
Les Peuples Premiers, des sociétés égalitaires (égalité économique, homme/femme) ?
Les Peuples Premiers, des sociétés de la décroissance ?

J'interviendrai en compagnie des auteurs suivants :
  • Patrick Deval (Squaws, la mémoire oubliée, Hoëbeke)
  • Raymond Figueras (Au pays des hommes-fleurs, avec les chamans des îles Mentawai, Transboréal)
  • Eddie Mittelette (Aborigènes, avec les derniers nomades d'Australie, Transboréal)
  • Michèle Therrien (Les Inuit, Les Belles Lettres).
Je serai par ailleurs présent tout au long du salon, pour rencontrer toutes celles et tous ceux qui le souhaiteront !

jeudi 3 septembre 2015

Échange d'équivalents, échange de non équivalents

Je prolonge dans ce billet la réflexion entreprise sur les modes de transfert, suite à ma récente note de lecture sur la Sociologie de l'échange primitif selon Marshall Sahlins. Une des principales erreurs de ce dernier, me semble-t-il, est en effet d'avoir voulu embrasser dans une même classification, et entre autre choses, la forme juridique du transfert et son contenu économique (en termes d'équivalence ou non de la contrepartie). Mais si les deux approches doivent être, au contraire, soigneusement distinguées, on ne doit pas moins se poser le problème de les articuler. Pour le dire plus nettement, la question que pose ce billet est de savoir si une approche en termes d'équivalence, ou de non-équivalence, des mouvements réciproques de biens est cohérente, ou compatible, avec l'approche développée par Alain Testart, et poursuivie par François Athané, en termes d'exigibilité des transferts et de leur éventuelle contrepartie. Ma réponse est oui, et je voudrais montrer de quelle manière dans les lignes qui suivent.

jeudi 27 août 2015

L'arithmétique sociale de Marshall Sahlins
(sur la « Sociologie de l'échange primitif »)

Marshall Sahlins (né en 1930)
Le livre le plus célèbre de Marshall Sahlins, Âge de pierre, âge d'abondance, ne contient pas seulement l'essai qui a inspiré son titre (« La première société d'abondance », que j'avais assez longuement discuté dans ce billet). Il rassemble plusieurs autres textes, notamment une « Sociologie de l'échange primitif » qui, sur une centaine de pages (annexes comprises), propose une typologie des transferts de biens  dans l'ensemble des sociétés primitives. Malgré la prudence affichée en introduction et en conclusion par l'auteur, ce texte a rencontré un certain écho et il n'est pas rare d'en voir les thèses exposées dans des manuels ou des sites internet consacrés à l'anthropologie. Aussi, je me suis dit qu'un examen (passablement critique) n'en serait pas inutile. Comme toujours, le style de Marshall Sahlins n'est pas avare d'effets littéraires et de formules frappantes ; cela en rend, sans aucun doute, la lecture plaisante. Mais en tentant d'en suivre les concepts et les raisonnements de manière plus serrée, je dois bien avouer avoir été souvent désorienté et ne pouvoir affirmer avec certitude quelle était la thèse dont on tentait de me convaincre.

Redistribution et réciprocités

L'objectif avoué du texte est d'avancer « quelques suggestions portant sur l’interaction des formes, conditions matérielles et relations sociales de l’échange, au sein des sociétés primitives. » (237). Suivant en cela la tradition dite « substantiviste » incarnée en particulier par Karl Polanyi, M. Sahlins veut illustrer que dans les sociétés autres que capitaliste, il n'existe pas de sphère économique propre : les transferts de biens y sont indissociables des relations sociales au sens large, et on ne saurait trouver leur explication dans l'utilitarisme, ou des motifs tenant au pur calcul économique. Pour paraphraser l'auteur, dans ces sociétés primitives, les liens sociaux font les transferts de biens, et les transferts de biens font les liens sociaux. M. Sahlins développe, sur cette base, une typologie en deux temps.

lundi 17 août 2015

À propos des Yukaghir

Couple yukaghir photographié en 1901
Les Yukaghir sont un peuple de l'extrême nord-est de la Sibérie, entre les fleuves Lena et Kolyma – la région comprend l'amphithéâtre de Verkhoiansk, la zone la plus froide de la planète, avec des température moyennes en janvier de -51° C.

Il s'agit d'un de ces peuples de chasseurs-cueilleurs qui pratiquaient l'élevage et qui, à ce titre, se rapprochent socialement davantage des agriculteurs que des chasseurs-cueilleurs « purs », n'accumulant aucune forme de richesse. Toutefois, comme on va le voir dans un instant, la situation des Yukaghirs est loin d'être totalement claire à ce sujet.

Il faut préciser d'emblée que la description ethnographique de ce peuple pose de multiples difficultés. Les Yukaghirs occupaient, il y a quelques siècles, une immense zone aux conditions écologiques assez variées. Mais, dès le XVIIe siècle, la pénétration et la conquête russes ont réduit leur population et leur territoire comme peau de chagrin. À cela se sont ajoutés des mouvement des tribus environnantes (Yakoutes, Chuckchee, Toungouses...) qui ont mêlé traditions et individus. L'ethnographe qui les a documentés à la fin du XIXe siècle, Waldemar Jochelson, souligne donc qu'il n'a pu étudier qu'un peuple en voie de disparition, et dont les traditions culturelles avaient déjà été largement bouleversées par de multiples influences.

Sur le plan économique, les Yukaghir sont donc des chasseurs-éleveurs. Les deux seuls animaux concernés sont le chien et le renne. Ce dernier est la ressource typique de la région : dans tout le nord de la Sibérie, le renne (parfois accompagné du cheval) constitue l'animal d'élevage par excellence.

Dans la zone qui constituait le cœur de leur territoire au moment de l'ethnographie de Jochelson, à savoir le littoral de l'Océan arctique, à l'ouest de l'embouchure de la Kolyma, les troupeaux de rennes des Yukaghir étaient toutefois très limités, en raison de la pauvreté des ressources naturelles. Le plus nombreux, celui d'un chef de clan, comptait 70 têtes. Les familles ordinaires, elles, ne disposaient que de 8 à 15 bêtes, un chiffre insuffisant pour pouvoir transporter de manière indépendante son matériel lors des changements de campement. Ce faible chiffre interdisait aussi au renne domestique de représenter une source de nourriture. Il était donc essentiellement utilisé pour le transport, voire pour la monte (en particulier l'été, lorsqu'il fallait vivre dans des zones qui devenaient marécageuses). Les Yukaghirs possédaient également peu de chiens – ceux qui vivaient sur le cours supérieur de la Kolyma, à l'intérieur des terres, en avaient encore moins.

dimanche 9 août 2015

Un massacre australien

Edward Micklethwaite Curr (1820-1889)
Edward Micklethwaite Curr est un auteur bien connu des spécialistes des Aborigènes australiens. Son monumental Australian Race (1886), écrit à partir de ses propres souvenirs de colon, auxquels s'ajoutent de nombreux rapports collectés sur différentes régions du territoire, reste une référence incontournable sur la structure des sociétés aborigènes telles qu'elle pouvait subsister durant les premières décennies de l'occupation occidentale. E. W. Curr a toutefois écrit bien d'autres livres, dont un entièrement autobiographique, Recollections of Squatting in Victoria, then called the Port Phillip District, from 1841 to 1851, initialement paru en 1883.

Pour l'anecdote, le livre n'étant disponible dans aucune bibliothèque française, même les plus spécialisées, je me suis résolu à le commander depuis l'Australie (où l'on peut acheter une édition en fac-similé, d'ailleurs assez mal imprimée). Bouquin enfin reçu et fermement tenu en main, j'ai commencé la rédaction de ce billet... pour m'apercevoir après quelques clics que le le livre était disponible en téléchargement gratuit au format pdf depuis une université américaine...

On trouve dans ce texte un passage d'un grand intérêt. Touchant à des thèmes centraux dans l'ethnologie aborigène (la sorcellerie vue comme cause des décès, les pratiques funéraires, les expéditions de vengeance), il fournit de nombreux détails de première main et constitue un témoignage d'excellente qualité. Le récit se déroule donc dans la décennie 1840, au sein de la tribu Bangerang, qui vivait le long du fleuve Murray, non loin de l'actuelle Shepparton (je me suis permis d'ajouter quelques sous-titres afin de faciliter la lecture).

dimanche 19 juillet 2015

Lire (ou relire) François Sigaut (1940–2012)

Je l'avoue bien humblement : jusqu'à ce qu'une série de clics sans but défini m'amène sur sa page il y a quelques semaines, je n'avais jamais entendu parler de François Sigaut. Pire, si j'avais eu l'occasion de lire quelques paragraphes de sa main, j'ignorais le nom de leur auteur et ce, pour une bonne raison : celui-ci n'était pas mentionné. Ces paragraphes – une réponse cinglante aux élucubrations postmodernes du trop fameux Bruno Latour, à propos de la mort de Ramsès II – avaient été publiés semble-t-il anonymement, dans le courrier des lecteurs de La Recherche.

J'ai donc retrouvé, sur le site de François Sigaut, la version intégrale (et jubilatoire) de cette réponse, en ayant au passage confirmation qu'elle avait été « tronquée » et « censurée » lors de sa parution. Je ne connais pas les circonstances exacte de cette censure (je tâche actuellement d'en savoir davantage), mais le fait même qu'un Bruno Latour soit encore aujourd'hui, comme il l'est depuis des années, considéré comme la fine fleur de la pensée, tandis qu'un François Sigaut ait dû se battre pour publier la réfutation de ses énormités en dit malheureusement très long. Toujours est-il que cette réfutation, dont chaque phrase touche juste, mérite d'être non seulement lue, mais véritablement étudiée.

Lorsque, peu après avoir découvert son existence, j'ai évoqué le nom de François Sigaut devant un collègue spécialiste de l'économie médiévale, qui l'avait bien connu, celui-ci m'a dit mot pour mot : « Il avait un vrai talent pour susciter l'hostilité des imbéciles ; ce qui, généralement, est un signe d'intelligence. » Je ne me suis pas enquis de l'identité des imbéciles en question mais, à tort ou à raison, je pressens bien un premier nom sur la liste.

Je n'ai pour le moment qu'une connaissance bien superficielle de l’œuvre vaste de François Sigaut. Agronome de formation, celui-ci avait été étendu ces centres d'intérêts à des domaines aussi variés que la préhistoire, l'anthropologie sociale, l'archéologie et, par-dessus tout, l'histoire des techniques. Je me suis donc contenté de parcourir les titres des dizaines d'articles qu'il a rédigés, piochant ceux qui me semblaient les plus prometteurs. Et, je dois bien le dire, j'ai très rarement été déçu.

vendredi 10 juillet 2015

Quand les Jivaros font bouillir les têtes... des anthropologues

Une tsantsa, tête réduite jivaro
Les Jivaros sont bien connu pour leur coutume consistant à réduire les têtes de leurs ennemis. Mais ce peuple de l'ouest amazonien, qui vit sur les contreforts de la Cordillière des Andes, possède bien d'autres traits dignes d'intérêt, en particulier vis-à-vis du vaste questionnement sur la manière dont les sociétés humaines ont connu une transition vers la richesse et les inégalités matérielles.

Les informations sur lesquelles je m'appuie dans ce billet proviennent de l'ethnographie que leur a consacrée Michael Harner, qui les a étudiés dans les années 1950, et dont il faut souligner la qualité. M. Harner décrit des faits sociaux d'une manière aussi simple qu vivante ; il évite tout vocabulaire technique et pire, les développements abscons ou pédants qui parsèment trop souvent les ouvrages d'anthropologie. Là, rien de tout cela : le lecteur est face à une description vivante, et a toujours le sentiment que l'auteur fournit lui la matière première pour adhérer, ou réfuter, les raisonnements qu'il propose. Et comme un bonheur n'arrive jamais seul, le livre (fait rare), est disponible en français et en collection de poche.

Au moment où il les étudie, M. Harner précise que les contacts directs des Jivaros avec les Blancs étaient restés presque inexistants. En revanche, un flux relativement important de marchandises (en particulier les machettes à lame de fer et les fusils) leur parvenait régulièrement, par autres tribus interposées, qui avait manifestement commencé à transformer en profondeur leurs rapports sociaux.

samedi 4 juillet 2015

La caverne du Pont d'Arc, c'est chouette !

La caverne

Ca y est, j'y suis allé – qui plus est, en bonne compagnie : la réplique de la grotte Chauvet, baptisée Caverne du Pont d'Arc. Eh bien, il faut le dire : c'est très réussi. La reproduction ne respecte pas les dimensions de la grotte originale : les salles ont conservé leur taille, mais elles ont été rapprochées les unes des autres. Pour ce qui est des textures des roches, des couleurs des dessins, ou de l'aspect des gravures, tout semble absolument réel et il est impossible (en tout cas, à l’œil non expert) de soupçonner qu'il s'agit de résine (on peut voir sur ce site un reportage sur cette réalisation technique).

La visite elle-même est très cadrée : il faut réserver sur le net, et des groupes de 25 personnes se succèdent toutes les quatre minutes. Les explications des guides sont donc formatées ; pas question de s'attarder ou de baguenauder, le groupe suivant n'est jamais très loin. On peut néanmoins poser des questions... à la fin. En soi, ce format n'a rien de scandaleux ; il permet de s'imprégner de l'ambiance du lieu, et paraît mille fois préférable à une déambulation désorganisée, où les paroles des guides, tout comme les visiteurs, se télescoperaient. Cela dit, on en ressort quand même avec un petit goût de trop peu. Une heure pour voir tout cela, c'est bien court ; bien qu'elles se limitent aux questions d'art proprement dites, les visites ne permettent même pas de tout montrer, et quelques œuvres pourtant fort jolies sont ignorées du guide, et ne peuvent donc, au mieux, bénéficier que d'un coup d’œil lointain du visiteur curieux. Une demi-heure supplémentaire serait donc franchement bienvenue. Cela dit, il semble question, hors saison, d'autoriser les visites libres – là, on est en plein rush estival, et le site vient d'ouvrir.

vendredi 26 juin 2015

Mon article dans Actuel Marx disponible en ligne

Mon article « Certains étaient-ils plus égaux que d'autres ? Formes de domination sous le communisme primitif », paru dans Actuel Marx n°57, dont j'avais donné un extrait dans ce billet, est désormais intégralement disponible en ligne.

On peut le consulter en version html ou en version pdf... en attendant la suite, qui paraîtra à l'automne et qui traitera de la question de l'exploitation.

mercredi 24 juin 2015

Une contribution dans L'Humanité, à propos de la famille

Suite à ma participation au colloque « Famille : le retour d'une question politique », organisé le 12 juin par la Fondation Gabriel Péri, le quotidien L'Humanité m'a demandé de rédiger un texte paru ce jour.

Les interventions au colloque ayant été filmées, elles devraient être prochainement visibles en ligne.

lundi 22 juin 2015

Visiter virtuellement la grotte Chauvet

Ayant programmé une prochaine visite (en bonne compagnie) à la grotte Chauvet, j'ai fouiné le net à la recherche de documentation et suis tombé sur cette extraordinaire réalisation.

Je n'ai pas eu le temps d'explorer en détail toutes les rubriques, mais j'ai été littéralement bluffé par les photos en très haute définition, sur lesquelles on peut zoomer à loisir. La visite virtuelle, elle aussi, est impressionnante. Un grand coup de chapeau aux concepteurs-réalisateurs du site !

Au passage, le Ministère de la Culture – puisque c'est lui qui a piloté ce projet – propose en matière d'archéologie d'autres sites web tout aussi alléchants, dont celui consacré à la grotte de Lascaux, avec là encore, notamment, une visite virtuelle très réussie.

vendredi 5 juin 2015

Le « matriarcat » Khasi

« Anisha à la fenêtre » (Karolin Klüppel, 2014)
Un lecteur et ami me signale un reportage du New York Times faisant état de villages indiens dirigés par les femmes. Cela se passe chez les Khasi, une population vivant à l'est du pays, dans ce territoire situé non loin du pied de l'Himalaya, au nord du Bengladesh. Je n'ai aucune information sur l'état actuel de ces sociétés et sur les éventuels bouleversements qu'y a amené un contact de longue date avec des sociétés plus développées. En revanche, contre la qualification imprudente et hâtive de la société traditionnelle Khasi comme matriarcat, je reproduis ici ce que j'en écrivais dans mon Communisme primitif (p. 102) :
Parmi les autres exemples de matriarcats fréquemment cités, on trouve les Khasi du Nord-Est de l’Inde, une autre société matrilinéaire et matrilocale où, en plus de l’appartenance clanique, les femmes se transmettaient donc de mère en fille la maison, les bijoux et les biens immobiliers. Dans certains villages, la fonction de grand prêtre était même détenue par une femme et transmise dans son clan. Tout cela n’empêchait pas les hommes d’exercer une autorité qui, si elle n’était pas absolue, restait indiscutable :

« Dans le ménage, bien que la femme soit propriétaire, c’est son frère aîné qui règne et, lorsque le mari, après la résidence matrilocale du début, s’établit pour son compte, c’est lui le maître incontesté. En outre, le droit coutumier reconnaît au mari la possibilité de tuer la femme adultère surprise en flagrant délit. La souveraineté politique se transmet en ligne féminine, mais d’un homme à l’autre ; c’est seulement en l’absence d’héritiers mâles que la femme est appelée à succéder ; dans la suite elle passe sa charge à son fils et non à sa fille. » [Robert Lowie, Traité de sociologie primitive]

On pourra remarquer que la matrilocalité des Khasi est assez relative, puisqu’elle n’est que temporaire. Mais si ce témoignage indique que la résidence a effectivement des conséquences sur l’identité de l’individu qui exerce l’autorité domestique, il confirme également qu’elle n’en a aucune sur son sexe : frère ou mari, il s’agit toujours d’un homme.

mercredi 3 juin 2015

Une lettre à propos de questions de méthode

Je reçois un courrier qui pose d'intéressantes questions de méthode, et auquel je réponds ici avec l'accord de son auteur :
Cher Christophe,
Ayant découvert récemment votre blog par le biais d'un camarade, je me suis plongé dans quelques articles avant de m'attaquer à votre brochure sur l'histoire de la domination masculine.

Deux questions me titillent que je ne saurais résoudre seul n'ayant que peu de connaissances dans ces domaines. Peut être pourriez-vous m'indiquez des pistes de compréhension et/ou de lecture.

1- considérant le peu de sources matérielles, comment parvient on à conclure dans une société donnée que la chasse était une activité exclusivement masculine ainsi que le maniement des armes ?

2- vous écrivez que nous ne connaissons pas de sociétés pré-capitalistes où les femmes auraient tentées de s'organiser collectivement pour obtenir des droits identiques aux hommes. Or, compte tenu de l'absence de sources matérielles ou de l'emprise des hommes sur la parole et la représentation vers l'extérieur, pourrait-on imaginer que le souvenir de ces tentatives, par exemple, aient été méthodiquement étouffé ?

Cela dit, j'en profite pour vous remercier pour la rigueur de vos travaux et votre style, à la fois pédagogue et ludique (par moments), qui me permet de replonger avec bonheur dans ces disciplines souvent dures d'accès.

Au plaisir de vous lire,

Benjamin

samedi 30 mai 2015

Le plus ancien homicide connu

Une équipe d'archéologues vient de publier un article dans lequel elle identifie ce qui semble être la trace du plus ancien homicide connu.

Un crâne, issu du site d'Atapuerca (Espagne), a été presque entièrement reconstitué et il présente une double lésion pre-mortem au dessus de l’œil gauche, dont il paraît fort peu probable qu'elle puisse être accidentelle. Ce crâne, appartenant à un homme de Néanderthal, est daté du Paléolithique moyen, aux alentours de 430 000 ans avant le présent, une période pour laquelle on dispose d'un nombre de squelettes extrêmement réduit.

Ce faible échantillon interdit de tirer toute statistique, et les préhistoriens qui se sont sérieusement attelés à la question de l'estimation de la violence dans ces âges reculés se sont heurtés à de redoutables difficultés. Mais cette découverte représente incontestablement une pièce supplémentaire au dossier, et de première importance.

vendredi 29 mai 2015

Un courrier à propos d'Emmanuel Todd

Un internaute m'écrit, qui a accepté de rendre l'échange public :
Bonjour

Je me permet de vous contacter, venant de découvrir en tant que modeste Bouvard et Péchuchet de conviction marxiste les travaux de Todd (uniquement par plusieurs heures de vidéos de conférences) puis au détour d'un conseil sur facebook votre blog et ce que vous dites de lui.

Je ne connais rien en anthropologie, si ce n'est ce que Todd a exposé, et quelques éléments du structuralisme de Lévi-Strauss. Je suis biologiste et toujours en interrogation très largement sur l'histoire des sciences (pas seulement en biologie bien sûr).

Dans un premier temps mon intérêt pour Todd est réel mais pas béat. Je me dis que Todd refuse la grille de lecture lutte de classe et absolutise une forme de causalité. Mais je me dis plus généralement que toute découverte peut avoir son intérêt à condition qu'elle trouve sa place dans une théorie plus large qu'elle ne contredit pas forcément ou partiellement (je dirais dialectiquement pour faire bien!!)

jeudi 21 mai 2015

L'égalité des sexes au Paléolithique « démontrée »... par un modèle mathématique !

Un chasseur Agta (Philippines)
Merci à Jean-Philippe Deranty de m'avoir signalé les articles qui forment la matière de ce billet.

« Les premiers hommes et femmes étaient égaux, affirment les scientifiques » : c'est par ce titre assez peu précautionneux que le journal britannique The Guardian a rendu compte d'une récente publication de l'anthropologue Mark Dyble... et a piqué ma curiosité.

On ne peut en effet manquer de se demander par quelle méthode on serait enfin parvenu à une connaissance aussi certaine des rapports entre les sexes dans la lointaine préhistoire – d'autant qu'on peut avoir quelques raisons de supposer les rapports en question assez éloignés de ce qu'en dit le Guardian. Je suis donc allé jeté un œil attentif sur l'article de Mark Dyble.

mercredi 13 mai 2015

Emmanuel Todd et les systèmes familiaux – suite (et fin ?)

Il y a quelques temps, j'avais abordé dans ce blog, avec un œil passablement critique, les développements d'Emmanuel Todd concernant le rôle et l'évolution des structures familiales (c'était dans ce billet, puis dans celui-là). À l'époque, comme on peut le voir, plusieurs personnes avaient vigoureusement défendu son point de vue, m'adressant au passage quelques reproches d'une amabilité relative.

Il se trouve qu'Emmanuel Todd était hier invité à exposer ses travaux dans un séminaire public organisé par le LIED, un laboratoire de l'Université Paris Diderot dans laquelle je travaille. J'y suis donc allé, et je n'ai pas perdu mon après-midi.

Une histoire de structures

La première partie de la conférence exposait ce qu'E. Todd appelle lui-même la dimension structuraliste de sa théorie, à savoir le fait que les structures familiales déterminent de manière plus ou moins stricte les autres dimensions de la structure sociale – tout particulièrement ses structures politiques. Ce que j'ai entendu a confirmé à peu près en tout point ce que j'avais compris de mes différentes (et certes succinctes) lectures... et les désaccords profonds que j'en retire. Ceux-ci procèdent principalement de deux ordres :

samedi 9 mai 2015

« Danse avec les papous » : la video en ligne

Dans ce billet, j'écrivais tout le bien que j'avais pensé des deux documentaires de Marc Dozier qui organisaient une rencontre « d'ethnologie inversée » entre des Huli de Papousie et la société française. À ce moment-là, seul le premier documentaire, Le tour de France de deux Papous, était visible en ligne.

Je découvre à l'instant que la suite, tout aussi pleine de charme et d'intérêt, est disponible sur Youtube. Dépêchez-vous de la voir avant qu'un éventuel procès ne l'en fasse disparaître :


Danse avec les papous - M. Dozier - 53 mn

jeudi 7 mai 2015

Non, je ne tourne pas Kazakh

https://drive.google.com/open?id=0B3fKhaJW4g5TVFMtUG5oakVYRjQ&authuser=0
L'affligeant jeu de mots qui annonce ce billet m'a été imposé par les circonstances, à savoir la parution d'une interview de votre serviteur dans le magazine Национальный Музей Республики Казахстан (qui doit ressembler d'assez près à « Musée National - République du Kazakhstan »).

J'épargnerai à mes lecteurs la traduction intégrale de mes propos (qui, comme toujours, manient des concepts aussi profonds qu'érudits avec une rare élégance stylistique). Je tiens néanmoins à dire que je ne suis pas peu fier d'avoir fait mentionner dans un journal à publication nationale et ce, sous un régime assez peu porté sur l'idéal communiste, le nom de Léon Trotsky, résident forcé d'Almaty en 1927-1928 ; il est de surcroît précisé que j'en suis un fervent lecteur et que je suis fort étonné que son souvenir soit totalement absent de cette ville – cela se passe sur la première page, en bas de la première colonne.

Par les (sales) temps qui courent, on a les petits plaisirs qu'on peut.

jeudi 30 avril 2015

Parution : « Formes de domination sous le communisme primitif » (Actuel Marx n°57)

Mon article « Certains étaient-ils plus égaux que d'autres ? Formes de domination sous le communisme primitif » est paru dans le numéro d'avril de la revue Actuel Marx. Pour le moment, il n'est disponible que sous forme imprimée, mais il sera prochainement lisible en ligne.

L'article se propose de recenser les principales voies de domination qu'on a pu observer dans des sociétés sans richesses, c'est-à-dire des sociétés où règne une égalité matérielle virtuellement complète. J'ai déjà longuement développé par ailleurs ce qui constitue sans doute la plus générale et la plus marquée de ces dominations, à savoir celle des hommes sur les femmes. Cette ligne de fracture n'est cependant pas la seule, et l'article explore ces deux autres sources de privilèges ou d'autorité que sont l'âge et la détention (supposée, faut-il le préciser) de savoirs ésotériques. Le texte n'a pas de prétentions théoriques, mais souhaite simplement présenter un état des lieux, et contribuer à réfuter l'idée tenace du « bon sauvage » selon laquelle ces sociétés, ignorant (totalement ou largement) les inégalités matérielles, seraient par conséquent des groupes humains rêvés et exempts de toute forme de privilège ou d'autorité. Un prochain article, à paraître dans quelques mois au sein de la même revue, tentera de déterminer dans quelle mesure ces sociétés ignoraient les différences d'accès aux biens matériels, et si l'exploitation en était totalement absente.

En attendant, voici un petit extrait de l'article, que je dédicace tout spécialement à Yann, dont je connais l'intérêt gourmand pour le jeu cérémoniel dit de « la lampe éteinte » pratiqué par certains groupes inuits. Comme on s'en rendra compte, à ce jeu, certains gagnaient plus souvent que d'autres...

lundi 20 avril 2015

Cartes et croquis de Daniel S. Davidson

Un Aborigène avec propulseur, lance et boomerang,
photographié dans les années 1950.
Daniel Sutherland Davidson (1900-1952) était un anthropologue américain préoccupé de questions évolutionnistes. Il fit deux voyages en Australie, au cours desquels il réunit la matière pour plusieurs articles sur des questions alors assez peu traitées, telles que la culture matérielle et la préhistoire.

Trois de ces articles furent publiés entre 1936 et 1938 dans la revue American Anthropologist. Ils contiennent un précieux inventaire des outils et des armes aborigènes, en particulier sous la forme de plusieurs cartes montrant leur répartition géographique.

Les voici donc, en commençant par le propulseur :

mardi 14 avril 2015

Bibliographie de la division sexuelle du travail

Un internaute m'écrit :
Bonjour,

Je suis tombé par hasard sur votre blog après avoir lu L'amazone et la cuisinière d'Alain Testart, sur lequel vous avez écrit un article. Je souhaitais trouver des ouvrages portant sur les causes de la division sexuelle traditionnelle du travail social et par une simple recherche internet, je n'ai trouvé que très peu de travaux sur le sujet, le livre de Testart faisant partie des exceptions. Je voulais donc vous demander une petite liste d'ouvrages sur le sujet, et surtout, j'aimerais lire un auteur (le plus "classique" possible, pour commencer) défendant la thèse naturaliste à laquelle Testart s'oppose. Si vous pouviez me diriger vers un tel livre, j'en serais très aidé.

Je vous remercie d'avance pour votre réponse et vous souhaite une excellente journée.
Pour commencer, je dois les plus plates excuses à l'auteur de cette missive, qui a dû attendre près de deux semaines pour avoir une réponse. Il faut dire que, toute simple que fût la question, elle met le doigt sur un vrai problème : le décalage entre l'importance et l'universalité du phénomène de la division sexuelle du travail et le nombre très restreint d'ouvrages qui ont tenté de l'expliquer. J'y vois une raison évidente : la plupart des chercheurs ont considéré que cette division sexuelle du travail allait de soi, qu'elle était si « naturelle » qu'elle méritait à peine d'être relevée.

lundi 6 avril 2015

Comment peut-on être Papou ?

Hier après-midi, je suis tombé à la télévision par le plus grand des hasards sur un reportage improbable intitulé « Danse chez les papous », dont voici le trailer :


On l'aura compris, le documentaire décrit le voyage dans un village de la tribu Huli (célèbre, en particulier, pour l'extravagance des costumes des hommes, en particulier de leur maquillage et de leurs plumes bariolés, qui a inspiré les meilleurs photographes), de trois danseuses du Lido « hautes comme des cocotiers » et « maigres comme des biscuits secs », ainsi que le remarquent leurs hôtes.

dimanche 22 mars 2015

Parution reportée

Suite à un petit embouteillage du côté des éditions La ville brûle, la parution de mon prochain bouquin, Deux essais d'économie marxiste (titre provisoire), initialement prévue pour septembre, est reportée à janvier 2016.

On prévoit déjà un hôpital de campagne et une cellule psychologique pour les milliers - que dis-je : les millions - de lecteurs qui, depuis des mois, piaffent d'impatience à l'idée de dévorer un peu plus de 200 pages sur le travail productif et la rente, et qui devront encaisser le choc de cette terrible nouvelle.

Je ne leur dirai qu'une chose, les yeux dans les yeux et les électrons dans l'écran LCD : soyez forts.

dimanche 8 mars 2015

Retour d'Almaty (Kazakhstan)

Léon Trotsky photographié à Alma-Ata, en 1928
Après deux semaines passées à l'ancienne Alma-Ata et capitale du Kazakhstan, située au sud-est de cet immense pays, au pied des hautes montagnes du Tian Shan, un billet en forme de carte postale archéologique.

Pour commencer, ce qu'on ne trouve pas à Almaty, à savoir la moindre trace de Léon Trotsky. Celui-ci y a été déporté par Staline en 1927, alors que la ville s'appelait encore Alma-Ata et qu'elle était loin de compter des deux millions d'habitants actuels. Trotsky y a résidé environ un an, avant d'être expulsé d'URSS et d'entamer un long périple de proscrit conclu par son assassinat. Le pouvoir de la bureaucratie a tenu à effacer toute trace de celui qui avait dirigé la Révolution aux côtés de Lénine. Tout comme la silhouette et le visage de Trostky avaient disparu des photographies officielles, la maison qu'il avait occupée a semble-t-il été détruite sitôt qu'il l'eut quittée. Selon les informations que j'ai pu glaner sur internet, elle se trouvait à l'emplacement de l'actuel 45 rue Gogol, où s'élève à présent un petit bâtiment de facture quelconque. Et si le nouveau pouvoir kazakhstanais a tenu, par nationalisme, à promouvoir les figures locales, rien, pas même une simple plaque, n'indique le passage du résident sans nul doute le plus célèbre de la ville.

En revanche, les musées locaux conservent avec soin les richesses archéologiques de la région, dont les plus remarquables concernent la civilisation des nomades des steppes. A l'époque des Grecs et des Romains de l'antiquité, les cavaliers qui parcouraient les prairies du Kazakhstan faisaient partie d'un vaste ensemble culturel qui s'étendait vers l'Ouest au moins jusqu'à la mer Noire : celui des Scythes (aussi appelés Saces).

mercredi 25 février 2015

Les Tarairiu, le propulseur, les Pays-Bas et la peinture à l'huile

La Danse des Tapuya - A.Eckhout
Note : ce billet puise l'essentiel de ses informations de l'article « The Atlatl as Combat Weapon in 17th Century Amazonia: Tapuya Indian Warriors in Dutch Colonial Brazil », de Harald Prins.

Les lecteurs de ce blog savent peut-être que l'Australie était le seul continent au monde où, lors du contact avec l'Occident, les peuples locaux n'avaient pas adopté l'arc et utilisaient encore le propulseur. Cette arme, qui consiste à démultiplier le jet d'une lance par l'action d'un levier tenu à la main, peut projeter des sagaies d'un poids appréciable et infliger des dégâts considérables. Ceux qui ont vu le film 150 lances, 10 canoés et 3 épouses ont ainsi vu comment un seul d'entre elles pouvaient facilement transpercer un être humain de part en part... et pas seulement au cinéma.

Ce que l'on sait sans doute moins, c'est qu'à l'époque dite du présent ethnographique, le propulseur n'était pas l'arme principale, sinon unique, uniquement en Australie. De par le monde, on a plusieurs exemple de peuples qui continuaient à l'utiliser, alors même que leurs voisins maniaient l'arc.

lundi 16 février 2015

« L’évolution des chasseurs-cueilleurs... » : un article posthume d'Alain Testart

La Société Préhistorique Française a eu l'excellente initiative, non seulement de publier un article posthume et inédit d'Alain Testart (article dont le travail d'édition a été effectué par Valérie Lécrivain et Jean-Marc Pétillon), mais encore de le mettre à disposition du public en libre téléchargement. C'est d'autant plus heureux que cet article entreprend de fournir une réponse à une question vitale pour sa théorie de l'évolution des chasseurs-cueilleurs, dont l'absence était l'un des points les plus critiques d'Avant l'histoire (voir, par exemple, ma note de lecture sur ce livre). L'article étant relativement court (quoique assez difficile pour qui est peu familier de l’œuvre de son auteur) et en français, je me permettrai dans cette note d'en discuter les principaux points sans en faire un résumé détaillé.

mardi 10 février 2015

Yeleme - La hache de pierre polie en Nouvelle-Guinée (video en ligne)

Un ami me signale ce beau documentaire des ethnopréhistoriens Pierre et Anne-Marie Pétrequin, sur la hache de pierre polie parmi les Dani, dans les hautes terres de Nouvelle-Guinée.



Vive internet !

mardi 27 janvier 2015

Note de lecture : La génétique néolibérale. Les mythes de la psychologie évolutionniste (Susan McKinnon)

Voilà un petit livre (143 pages hors références) fort recommandable. L'auteur, une anthropologue américaine, se propose de régler son compte à une série de travaux se réclamant de la « psychologie évolutionniste », un avatar récent de la sociobiologie. Novice sur ce sujet, j'avais déjà rencontré les arguments des psychologues évolutionnistes – et surtout, les raisons de ne pas les suivre – dans ce livre de Pascal Picq. Le texte de Susan McKinnon, en ce qui me concerne, vient à point nommé pour enfoncer quelques clous et ouvrir quelques nouvelles pistes de réflexion.

La psychologie évolutionniste (dont le représentant le plus connu, au moins par moi, est Steven Pinker) est ce courant qui ambitionne de rendre compte d'un certain nombre de comportements humains actuels (et passés) par le fait biologique. Étant donné que les êtres humains sont, comme toute forme de vie sur Terre, le produit de l'évolution biologique, nos gènes, ainsi qu'un certain nombre de caractéristiques comportementales, sont un héritage de la période où cette sélection naturelle nous a façonnés. Déterminer quel est cet héritage génétique, quels sont ces comportements qui en découlent, et pour quelles raisons ces gènes et ces comportements ont été sélectionnés, tel est l'objet de la psychologie évolutionniste, qui se veut donc une quête scientifique de la nature humaine. Plus particulièrement, la psychologie évolutionniste ambitionne d’expliquer les phénomènes de solidarité ou d’hostilité (via la proximité génétique), ou encore les différences de comportement entre les sexes en ce qui concerne, notamment, le choix du partenaire ou la jalousie (via la pression différente qui se serait exercée sur chacun d’eux étant donné leur place spécifique dans la reproduction).

mardi 20 janvier 2015

On parle de ma Conversation...

Le magazine Sciences Humaines consacre un dossier spécial aux inégalités et les deux ouvrages mentionnés dans l'introduction sont ma Conversation et le livre de... Thomas Piketty.

Que dire ? Je saurai me montrer à la hauteur de la situation, et je le clame haut et fort : pas la peine de me proposer la légion d'honneur, moi aussi je la refuserai.

lundi 12 janvier 2015

Il n'y a pas de bonne religion


Les événements des jours passés ont suscité une immense vague d'émotion, et comme bien des gens, j'ai passé une semaine nauséeuse, plombée par l'horreur du massacre des membres de Charlie Hebdo, des policiers et des clients juifs du supermarché casher.

Mais à cette douleur s'est ajoutée, peu à peu, l’écœurement face à la vaste opération politique qui s'en est suivie. À l'occasion d'une manifestation dite d'unité nationale, l'émotion de la population a été utilisée pour serrer les rangs derrière Valls et Hollande - dont la politique intérieure et extérieure, à l'image de celle de leurs prédécesseurs, porte une lourde responsabilité dans les événements actuels. Et comme plus c'est gros, plus ça passe, la manifestation a même servi à faire la promotion démocratique de ces farouches progressistes que sont Cameron, Merkel ou Rajoy - celui-là même qui voulait supprimer le droit à l'avortement il y a peu - auxquels se sont ajoutés, entre autres et pour faire bonne mesure, des démocrates et humanistes aussi distingués que Viktor Orban, Ali Bongo, le roi de Jordanie, Avigdor Lieberman ou Naftali Benett (liste non limitative et non hiérarchisée).

Comme un écœurement en appelle d'autres, l'actualité a aussi fourni son lot d'exactions commises par des crétins « de souche » qui ont attaqué des mosquées, ou les provocations de ces gosses qui ont justifié les meurtres et perturbé les minutes de silence.  

Sur tout cela, il y aurait sans doute bien des choses à dire ; mais c'est sur un point précis que j'ai eu envie de réagir sur ce blog. Je veux parler de ce refrain – plus précisément, cette antienne – répété à l'envi sur toutes les chaînes sans que personne ne semble devoir le démentir, selon lequel (en substance) : « ce n'est pas cela l'Islam », « ce n'est pas cela la religion », que « les religions sont amour et respect de l'autre » et autres fadaises de la même eau bénite.

samedi 3 janvier 2015

Note de lecture : Dette, 5 000 ans d'histoire (David Graeber)

À long livre, long compte-rendu...

Voilà un ouvrage qui n'est pas aisé à lire, et moins encore à résumer. Avec lui, David Graeber, anthropologue américain aux sympathies actives pour une certaine mouvance libertaire, a voulu ouvrir de larges perspectives sur un problème d'une brûlante actualité. Il en résulte un texte fourni (près de 500 pages, hors bibliographie et notes), incontestablement érudit, mais souvent touffu, qui relève, en plus de l'anthropologie, de l'économie et de l'histoire, de la philosophie, de la sociologie et des questions religieuses. Inutile de préciser que je ne me sens pas les compétences pour aborder tous ces aspects ; je suis à peu près ignare en ce qui concerne les civilisations et la pensée chinoises, indiennes ou arabes, et guère moins pour ce qui touche au Moyen Âge occidental. De même, les longs développements que le livre consacre aux questions strictement monétaires mériteraient à eux seuls une discussion serrée que je ne me sens pas apte à mener. Ce compte-rendu (fortement) critique ne prétend donc pas faire le tour de toutes les questions soulevées par le livre, mais se borne à en relever certains points qui m'ont paru particulièrement problématiques.