samedi 25 octobre 2014

Dick Roughsey, épisode 3 : le retour du boomerang

Je poursuis la série de billets consacrée à l'inestimable récit autobiographique de Dick Roughsey (voir ce billet, puis celui-ci). Cette fois, c'est de guerre dont il est question, avec la narration des exploits du guerrier Warrenby, qui se transmettait parmi les Lardil (la tribu de Roughsey, qui vivait sur l'île de Mornington, dans le golfe de Carpentarie). Warrenby n'est clairement pas un personnage inventé, même si sa geste est sans doute quelque peu enjolivée et le nombre de ses victimes un tantinet gonflé. Cependant, la fin du texte incite à penser que, si exagération il y a, elle reste très relative, les conséquences de ces événements qui se déroulèrent sans doute vers la fin du XIXe siècle étant tout à fait palpables.

Ajoutons à cela que cet épisode touche à toutes les dimensions traditionnelles des guerres australiennes (la sorcellerie, le rapt des femmes, l'achèvement des blessés), avec néanmoins deux originalités qui le rendent extrêmement précieux : d'abord, l'absence totale, même lointaine, de l'influence des Blancs à cette époque ; ensuite le fait que la guerre dont il est question ne soit pas un conflit personnel qui aurait dégénéré ; même si la dimension de la vengeance personnelle n'en est pas absente (en Australie, elle ne saurait l'être), les circonstances particulières de son déclenchement font qu'elle implique directement des groupes entiers.

dimanche 19 octobre 2014

Les femmes étaient-elles exploitées par les hommes dans les sociétés sans richesses ?


Andamanais à la pêche
J'ai récemment mis la dernière main à un double article à paraître dans la revue Actuel Marx, où je tente de faire le point sur les différentes dominations et exploitations qui pouvaient exister au sein des sociétés sans richesses – que, par commodité, on est tenté de qualifier d'égalitaires.

Je ne reviendrai pas ici sur l'existence d'une domination des hommes sur les femmes dans ces sociétés, sous des formes et à des degrés divers, qui me semble se situer hors de tout doute raisonnable – je me permets de renvoyer le lecteur sceptique vers les éléments rassemblés dans mes bouquins ou dans plusieurs billets de ce blog. En revanche, j'avais jusque là laissé en friche la question de l'exploitation, c'est-à-dire des éventuelles dimensions économiques de cette domination. Il va de soi que dans les sociétés à richesses (en tout cas, dans nombre d'entre elles), les femmes sont non seulement dominées, mais aussi exploitées : dans l'Afrique lignagère, en Papouasie, l'homme important l'est par son statut, mais aussi par les biens matériels que le travail de ses dépendants (dont, en premier lieu, ses épouses) met à sa disposition. Et le plus souvent, l'existence conjointe de la polygynie et du prix de la fiancée induit une « spirale de la puissance » : plus un homme est riche, plus il peut payer pour accumuler des épouses, et plus il obtient d'épouses, plus il devient riche. La question se pose très différemment dans les sociétés sans richesses, ne serait-ce que parce que cette spirale ne peut pas se mettre en place : on ne peut pas convertir les richesses en épouses – en revanche, rien n'indique a priori s'il est possible de convertir les épouses sinon en richesses, du moins en avantages matériels.

mercredi 15 octobre 2014

Le site Cartomares est de nouveau en ligne

Le site Cartomares (« cartographie du mariage et de l'esclavage ») a été conçu par Alain Testart, Valérie Lécrivain et Nicolas Govoroff. Il fournit deux bases de données mondiales : l'une, sur les modes de mariage et les prestations matrimoniales. L'autre, sur l'esclavage pour dettes. Ces données sont cartographiées, et la méthodologie ayant permis de les établir est assez longuement commentée.

Fruit d'un travail colossal, ces informations représentent donc une ressource de tout premier ordre. Longtemps indisponibles, elle sont fort heureusement de nouveau en ligne.


Le site : http://www.alaintestart.com/cartomares/


dimanche 12 octobre 2014

Impostures intellectuelles : addenda

Je dois ajouter deux choses à ma note de lecture sur le livre de Sokal et Bricmont.

La première est que certains sites recensent les contributions au débat, qu'il s'agisse de l'article initial de Sokal ou du livre lui-même.
La seconde, dont un ami m'a judicieusement informé après que j'ai rédigé ma note de lecture, est que Jean Bricmont s'est récemment distingué (entre autres) en donnant du « cher ami » à Paul-Éric Blanrue, un écrivain d'extrême-droite notoire. Je ne connais pas le détail des prises de positions politiques de Bricmont, et à vrai dire, je n'ai guère envie de les connaître. Mais il va de soi que la qualité des arguments du Bricmont de 1996 n'enlève rien à l'ignominie de ce « cher ami »... et réciproquement.

jeudi 9 octobre 2014

Note de lecture : Impostures intellectuelles (Alan Sokal et Jean Bricmont)

En 1996, un physicien américain, Alan Sokal, publiait dans une prestigieuse revue de sciences humaines un article-canular intitulé « Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformative de la mécanique quantique ». Ce titre aussi pédant qu'obscur annonçait un texte qui ne l'était pas moins, et qui contenait un certain nombre d'énormités philosophiques mais aussi scientifiques, enfilées comme des perles sur un collier de jargon postmoderne. Le résultat dépassa les espérances de Sokal : l'article fut publié sans une seule demande de modification.

Lorsque, juste après, Sokal dévoila le pot-aux-roses, l'effet fut infiniment plus grandiose que lorsqu'un marchand d'art révéla en 1910 que l'auteur du superbe tableau abstrait Coucher de soleil sur l'adriatique, n'était autre qu'un âne à la queue duquel on avait fixé un pinceau. Des dizaines d'intellectuels « spécialistes » de divers branches des sciences humaines volèrent à la rescousse des éditeurs de la revue, accusant Sokal de mille maux, dont les moindres étaient la déloyauté, une absence de sérieux (sic !) et un supposé anti-intellectualisme (vis-à-vis des sciences sociales). Sokal ne baissa pas les bras, répondit pied à pied à ses interlocuteurs, qui répliquèrent à la réplique : « l'affaire Sokal » était née.

Dans la foulée, le même Sokal publiait avec un autre physicien, Jean Bricmont, le livre Impostures intellectuelles. Partant du canular et de ce qui l'avait motivé, celui-ci développait une critique circonstanciée du courant dit postmoderne.