mercredi 24 septembre 2014

Note de lecture : Nisa, une vie de femme (M. Shostak)

Nisa, une vie de femme, fait partie de ces livres d'ethnologie assez rares, où c'est un membre de la société « étrangère », en l'occurrence une femme !Kung, l'un des groupes de Bushmen (San) qui livre directement son témoignage. Née vers 1920, Nisa a été interviewée en 1971 par Marjorie Shostak. Publié en 1981, traduit en français en 2003, l'ouvrage est depuis lors disponible en format de poche, dans la Petite Bibliothèque Payot. Malgré ses presque 500 pages, il est d'une lecture très abordable. Les passages recueillis de la bouche de Nisa alternent avec des considérations plus générales sur la société bushmen, rédigés par M. Shostak. Ceux-ci évitent tout vocabulaire technique ou tout développement théorique un peu obscur ; le livre peut donc être mis entre toutes les mains.
Le propos est très largement centré sur la vie que l'on dirait ici privée de Nisa : son enfance, son initiation amoureuse, ses rapports avec les hommes, maris ou amants, et ses maternités. Les éléments apportés par M. Shostak élargissent un peu la perspective et donnent une approche plus générale des rapports sociaux des bushmen, sans modifier toutefois le centre de gravité du récit.
Pour qui connaît un peu cette société (déjà passablement modifiée par le contact avec l'Occident, mais surtout avec les autorités tswana), le livre n'apporte pas de révélation bouleversante. Il n'en jette pas moins un éclairage original sur plusieurs aspects importants de la vie sociale, en particulier sur deux d'entre eux ; pour commencer, cela va sans dire, les rapports hommes-femmes. Ensuite, de manière un peu plus inattendue, la question de la violence interpersonnelle.

dimanche 14 septembre 2014

Mon prochain livre...

Il paraîtra normalement courant 2015 dans la collection « Mouvement réel » des éditions La Ville Brûle. Il rassemblera deux essais de théorie économique marxiste, l'un sur le concept de travail productif et improductif, l'autre sur la rente.

On est un peu (très) loin de l'anthropologie ; mais mes activités d'enseignant (entre autres) m'avaient amené à devoir exposer ces points, et à n'être pas satisfait des textes qui traitaient de ces questions... d'où la rédaction de ces deux essais. Le sujet, je dois le reconnaître, est a priori un peu aride, mais comme d'habitude, je me suis efforcé d'éviter au maximum le jargon et les obscurités.

samedi 6 septembre 2014

L'oeuf au riz du premier contact

« La danse du dingo », une peinture de Dick Roughsey
Dick Roughsey, auteur d'une autobiographie dont j'ai déjà parlé dans ce billet, y raconte la première incursion des Blancs sur son île de Mornington. C'était au début du XXe siècle, un peu avant sa naissance. Un bateau avait accosté et était reparti après avoir déposé sur la grève quelques dons, en l'occurrence de la farine, du riz et du savon afin d'afficher ses bonnes intentions.

Roughsey rapporte la perplexité des Aborigènes devant ce cadeau aussi inattendu que difficile à identifier. N'ayant jamais vu de farine, ils conclurent qu'il s'agissait d'une variété de craie : ils s'en badigeonnèrent donc le corps lors de la cérémonie suivante. Les grains de riz évoquaient à s'y méprendre des œufs de guêpe ou de frelon qui, comme chacun sait, ne sont pas comestibles ; on s'en débarrassa donc aussitôt. Seul le savon présentait les dehors d'un aliment digne de ce nom. La mère de Roughsey le mit donc sur le feu et conclut qu'il était cuit lorsqu'elle le vit ramollir. Son frère aîné garda toute sa vie le souvenir des épouvantables maux de ventre dont s'ensuivit la dégustation.

Quelques mois plus tard, le premier missionnaire s'installait sur l'île, porteur d'idées et de rapports sociaux aussi étrangers aux Aborigènes que la farine et le riz pouvaient l'être à leur gastronomie...

lundi 1 septembre 2014

« Le genre crée le sexe »... Vraiment ?

Christine Delphy
Lors d'une discussion toute récente avec quelques interlocutrices se réclamant des courants féministes matérialistes, j'ai été assez surpris de les entendre affirmer avec sérieux que « c'est le genre qui crée le sexe ». Mes arguments ne les ayant manifestement pas convaincus (et une discussion orale étant toujours difficile), j'ai voulu revenir sur cette affirmation étonnante.

Si j'en crois les quelques (rapides) lectures que j'ai pu faire, il s'agit d'un point de vue assez largement admis dans ces milieux, depuis qu'il a été défendu par des auteures qui y font autorité, comme C. Delphy (« le sexe est créé par le genre », L’Ennemi principal. 2, Penser le genre, Syllepse, 2001, p. 231.) ou J. Butler («  le sexe est, par définition, du genre de part en part », Trouble dans le genre, La Découverte, 2005, p. 71). Or, au risque de paraître un peu abrupt, ces affirmations, selon la manière dont on leur fait torturer le sens des mots, ne peuvent être au mieux qu'une tautologie, au pire qu'une absurdité.