Une autre bataille australienne

Un Australien, tenant en sa main gauche
un boomerang et un bouclier
Les mémoires de Lawrence Struilby, un colon arrivé en Australie en 1833, présentent le récit d'une bataille s'étant déroulée en 1837 non loin de Baroo Station, au nord de Bathurst, soit une grosse centaine de kilomètres au nord-ouest de Sydney. Struilby, qui connaissait personnellement certains aborigènes qui travaillaient à la station, est en état de donner quelques détails intéressants :
Peu avant que je quitte Baroo, il y eut une terrible bataille entre notre tribu sur la rivière Macquarie et une autre plus loin au sud-ouest sur la rivière Lachlan (...)

La cause de la guerre était la même que celle de la guerre de Troie. Une tribu avait ravi une jeune femme à une autre. Tous les clans des des tribus s'impliquèrent dans le conflit et, en étant parmi eux, on pouvait les entendre durant des semaines parler de la bataille à venir, et s'y préparer. On n'entendait pas le son des forges, des usines et des arsenaux ; mais on les voyait préparer des sagaies de toutes sortes. Après les sagaies, leur missile le plus terrible est le boomerang (...)

La bataille devait avoir lieu près de Baro, car la tribu de Lachlan  était l'aggresseur. Les Aborigènes, sauf lorsqu'ils sont excités par une chasse, une fête, un corroboree ou quelque distraction, sont plutot indolents mais, durant des semaines avant la bataille, ils étaient aussi vifs que mes compatriotes avant une guerre de gangs dans le sud de l'Irlande ou une procession dans le Nord, le 12 juillet. On pouvait voir ici l'un couper des branches, les épointer et les polir pour en faire des sagaies, tailler les têtes pour y ajuster des pointes de quartz et des gommes venimeuses ; ailleurs, un autre couper une tranche du miall, « l'écorce de fer », l'observer en louchant et la tordre ensuite sous son pied jusqu'à ce qu'elle prenne la courbe convenable pour un boomerang ; un autre fabriquant des gourdins, et un autre aiguisant des tomahawks.

Lorsque le jour de la bataille arriva, les guerriers se rassemblèrent à environ 300 dans chaque camp, en plus de nombreux non-combattants, Noirs ou Blancs. Les Blancs, en raison de la loi coloniale, ne pouvaient interférer en aucune manière. La bataille se déroulait sur un espace dégagé d'environ 50 acres [20 hectares] entre deux ceintures d'arbres. Ils approchèrent en ligne des deux côtés, hurlant leur rage et criant leurs chants de guerre, frappant leurs sagaies et leurs boucliers pour éveiller leur fureur martiale ; tout comme les gens des hautes-terres sont saisis d'ardeur combattante au son de la cornemuse.

Un « roi » aborigène des Nouvelles-Galles du sud, photographié en 1901
Les deux lignes marchèrent jusqu'à se tenir à environ cent yards [90 mètres] l'une de l'autre ; et tous s'assirent dans un silence total. Nous les imitâmes, mais quelques Noirs, qui servaient de police, arrivèrent et dirent : « Ces Noirs sont très en colère, restez loin des sagaies ». Soudain, l'un d'eux, qui se tenait assis en tailleur, bondit sur ses pieds et lança son boomerang dans les airs. Il prononça ensuite un discours en hurlant et en gesticulant, en langue indigène pure. Celui-ci se termina par le plus insultants des mots pour un Noir, « yamble », un terme qui implique la traîtrise et les intentions les plus sombres. Ce fut le signal pour que tous se lèvent ; mais ils ne combattirent pas tous de suite. Deux d'entre eux se détachaient, se haranguaient et se battirent jusqu'à ce que leurs missiles soient épuisés, ou qu'ils soient blessés ou tués. Les autres guerriers, amis ou parents, prenaient le relais et combattaient, jusqu'à ce que que peut-être une douzaine soit engagée ; et ainsi de suite. (...) Le vieux Faucon et Dick [son fils] étaient au centre. Je me tenais derrière un arbre, en compagnie d'Ash, non loin derrière eux. Le vieux Aigle-Faucon était bouillant, et d'une phrase éloquente, défia un adversaire ; ils se battirent à trente yards l'un de l'autre, entre les lignes. La plupart des combats cessèrent lorsqu'ils s'affrontèrent. En fait, nous étions si intensément excités que nous ne vîmes rien d'autre jusqu'à ce que l'issue en soit décidée. L'adversaire du vieux Faucon lança une sagaie que le veux guerrier dévia d'un coup de bouclier, puis il répliqua par un jet qui connut le même sort. L'autre lança son boomerang avec une force terrible, et celui-ci se brisa en morceaux sur l'étroit bouclier. Mais l'un des morceaux frappa le poignet d'Aigle-Faucon et, je pense, le mit hors d'usage. Il lança ensuite son boomerang de toute sa force et l'autre ne parvint pas à l'esquiver. Sa gorge fut tranchée et il se mit à saigner à mort. Lorsqu'il s'effondra, un cri de triomphe monta depuis notre camp, et le vieux Aigle-Faucon était survolté de joie et de rage. Le frère de son adversaire vaincu s'avança, et Dick se précipita pour l'affronter ; mais son père ne voulait pas renoncer au plaisir d'un autre duel. L'une de ses jeunes épouses lui apporta de nouvelles armes qu'elle avait ramassées. Dick était déçu, mais dut s'incliner. Hélas ! Celui que le vieil homme épuisé devait combattre était Miall Tommy, le plus terrible lanceur de sagaies des Noirs de Lachlan. Je tremblai pour lui. Le vieux Faucon lança sa sagaie, et Miall Tommy bondit d'au moins un mètre cinquante et le laissa passer sous lui. Il observa le vieux Faucon et, se rétablissant, lança sa sagaie de toutes ses forces. Le bras invalide du vieil homme, qui tenait le bouclier, ne parvint pas à le dévier correctement. La sagaie pénétra son côté gauche jusqu'au cœur. Il sursauta en criant et s'effondra, tué sur le coup. Un cri monta du camp opposé. Alors qu'on évacuait Aigle-Faucon, sa tête vénérable penchée en arrière et ses yeux grands ouverts, j'étais tenté de faire connaître à Miall Tommy le contenu de mon arme. Mais je n'osai point, et c'eut été déloyal. Dick ne jeta qu'un regard à son père et, avec une colère et une détermination froides, se leva à la rencontre du tueur. Il y avait une énorme disparité de poids et d'âge entre les deux guerriers ; mais Dick visait fort bien, et était aussi agile qu'un écureuil. Miall Tommy lança sa sagaie, et Dick sauta à la hauteur de sa propre tête pour l'esquiver. Il était à peine retombé sur ses pieds qu'une sagaie vola en direction de sa tête. Il se laissa tomber sur les hanches et la laissa passer au-dessus de lui. Puis, lorsqu'il se releva, et avant que son adversaire se remette en position, Dick lança son boomerang. Miall Tommy le para de son bouclier, mais ce faisant, le brisa. Le plus gros fragment lui ouvrit l'abdomen, et ses viscères se déversèrent sur ses cuisses. La terre résonna à nouveau des cris de nos Noirs. Les deux camps se déchaînèrent, et pendant une minute, une nuée de projectiles vola. Il fallait voir ces hommes bondir ou se baisser, et il fallait entendre le cliquetis des projectiles sur les boucliers. Tout cela cessa rapidement, néanmoins, et le meilleur ami de l'homme blessé s'approcha pour un combat singulier avec Dick. C'est alors que le roi Bogan s'avança entre eux et parla. Il prit Dick dans ses bras, et le chef du camp opposé fit de même avec son homme. Ils se débattaient et bouillaient d'en découdre ; mais la bataille était finie. Les rois avaient parlé. Elle avait duré environ cinq heures ; il n'y avait eu que cinq morts et quelque quinze blessés.

(...) Je dois à présent mentionner que près de ma maison sur le Yeo yeo, quelques années plus tard, j'assistai à une autre bataille entre Aborigènes, aussi féroce que sanglante. (...) Pour en revenir à la bataille de Baroo : les deux camps étaient parvenus à un accord et avaient conclu la paix. Les Noirs ne sont pas rancuniers, une fois qu'ils ont combattu et vengé leur honneur. Après coup, ils firent même la fête et un corroboree ensemble. Après la bataille, les femmes pleurèrent beaucoup et s'arrachèrent les cheveux. Les cinq femmes d'Aigle-Faucon étaient inconsolables.     
On comprendra facilement que le dénommé Bogan, tout comme son homologue dans la tribu adverse, n'avait de roi que le nom, et d'autre autorité que son ascendant moral  — au demeurant, ces « rois » étaient une création des colons ; on les décorait d'une plaque de métal qu'ils portaient sur la poitrine, voyant là un moyen d'établir des relations pacifiques avec les Aborigènes.Ce point sera l'objet d'un prochain billet.

Pour en revenir au témoignage de Struilby ; celui-ci, tant en ce qui concerne le déroulement des opérations que les effectifs engagés ou le nombre de victimes, se rapproche énormément de ceux de Finnegan ou de Harvie, que je citais dans des posts précédents. Et, contrairement à l'appréciation de Struilby, 5 morts (au bas mot, car on ne sait si tous les blessés se rétablirent) sur un effectif de 300 combattants (soit tous les hommes valides de la tribu) est loin d'être une perte négligeable.

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