mercredi 17 décembre 2014

Une petite discussion sur le matérialisme historique

Le billet précédent, sur l'arc, l'Amérique du Nord et la complexité sociale, m'a valu le courrier d'un ami. Celui-ci (le courrier, pas l'ami) étant trop volumineux pour être placé en commentaire, j'ouvre donc un nouveau billet pour le reproduire et le discuter. Le voilà donc :
Bonjour,

Comme d'habitude, les problèmes soulevés dans ton blog sont de première importance et celui-ci – qui porte principalement sur les rapports entre la technique et la société – n'y échappe pas. Que le post commence par une « adaptation » libre de la fameuse phrase de Marx – « Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain ; le moulin à vapeur, la société avec le capitaliste industriel » – n'est évidemment pas un hasard.

dimanche 30 novembre 2014

L'arc, l'Amérique du Nord et la complexité sociale

« Chasse au bison », peinture de George Catlin

« Le propulseur vous donnera la société sans richesse ; 
l'arc, la société complexe et stratifiée. »
(librement adapté d'après Karl Marx)


Dans l'imaginaire occidental, les Indiens d'Amérique représentent le prototype par excellence des sociétés de chasseurs à l'arc. Les westerns, les uns après les autres, ont imprimé l'idée d'un continent nord-américain tout entier peuplé de gais sauvages vivant dans des tipis, galopant à dos de cheval et lardant de flèches des troupeaux de bisons. Or, ce cliché ne correspondait qu'à une réalité très limitée, à la fois dans l'espace et dans le temps.

samedi 22 novembre 2014

Un beau documentaire en ligne...

...et en anglais, malheureusement (mais pas trop difficile à suivre tout de même).

Ce documentaire émouvant, qu'on peut regarder gratuitement en streaming, présente la vie de Donald Thomson (1901-1970), anthropologue australien, un personnage peu banal, et sa rencontre avec les Aborigènes de la Terre d'Arnhem.

http://www.cultureunplugged.com/documentary/watch-online/play/5173/Thomson-of-Arnhem-Land

jeudi 13 novembre 2014

Des paiements en Australie ?

Les lecteurs d'Alain Testart (et les familiers de ce blog) savent que ce dernier considérait que les sociétés primitives (sans classes et/ou sans État) se partageaient fondamentalement en deux ensembles (le « monde I » et le « monde II ») : celui des sociétés sans richesse, dans lequel on ne peut se libérer d'une obligation sociale (liée, en particulier, aux mariages ou à la compensation des meurtres) en versant des biens ; et celui des sociétés à richesse, où ce versement devient possible, sinon obligatoire. Alain Testart tenait cette distinction pour si essentielle qu'il pensait que l'opposition entre monde I et monde II était plus radicale encore que celle entre sociétés primitives et sociétés de classes.

Pour autant, il est bien évident que le basculement du monde I au monde II n'a pu se faire de manière instantanée. Il a nécessairement existé des formes transitoires, si fugaces aient-elles pu être. C'est l'une de ces formes, et l'un de ces modes de transition, qu'a explorés Pierre Lemonnier dans un article aussi court que lumineux à propos des Baruya – égratignant, par la même occasion, les étranges conceptions d'un Pierre Clastres sur l'évolution sociale.

Selon Alain Testart, l'Australie occupait une place particulière au sein du monde I : tout entière marquée par des obligations à vie, elle représentait la forme censée être la plus éloignée du monde II et donc la moins susceptible d'évoluer dans sa direction. Il est donc d'autant plus intéressant d'y relever les quelques occurrences qui y montrent l'existence incontestable de paiements : celles-ci fournissent sans doute des indices précieux sur les voies d'une éventuelle transition des formes australiennes vers la richesse.

lundi 3 novembre 2014

Le sexe du cerveau... et celui des rôles sociaux

Depuis quelques temps, un début de polémique semble se dessiner au sujet de l'éventuel « sexe du cerveau », c'est-à-dire de l'existence, indépendamment de l'apprentissage différencié que la société impose aux hommes et aux femmes, d'aptitudes intellectuelles statistiquement différentes selon le sexe des individus.

L'auteure la plus célèbre sur ce sujet est Catherine Vidal, qui a publié depuis des années quantités de textes et s'est imposée comme une référence – moins, manifestement, dans le domaine strictement scientifique qu'auprès du grand public, ou dans différentes instances plus politiques. Or, ses positions ont été récemment attaquées à plusieurs reprises, en particulier par Nicolas Gauvrit et Franck Ramus, deux spécialistes de la cognition. Pour faire court : ces deux chercheurs affirment que plusieurs études ont identifié des différences entre cerveaux masculins et féminins qui ne peuvent être imputées à l'environnement social (on pourra par exemple se référer à cet article écrit paru dans la revue de l'AFIS, Science et pseudo-sciences). En niant que ces différences existent, Catherine Vidal rendrait un mauvais service non seulement à la science, mais aussi à la cause féministe, car on ne saurait faire dépendre la nécessité de l'égalité hommes-femmes d'une affirmation sur une réalité biologique (l'asexuation du cerveau) qui peut être à tout moment démentie par de nouvelles découvertes (et qui, selon N. Gauvrit et F. Ramus, l'est d'ores et déjà).

samedi 25 octobre 2014

Dick Roughsey, épisode 3 : le retour du boomerang

Je poursuis la série de billets consacrée à l'inestimable récit autobiographique de Dick Roughsey (voir ce billet, puis celui-ci). Cette fois, c'est de guerre dont il est question, avec la narration des exploits du guerrier Warrenby, qui se transmettait parmi les Lardil (la tribu de Roughsey, qui vivait sur l'île de Mornington, dans le golfe de Carpentarie). Warrenby n'est clairement pas un personnage inventé, même si sa geste est sans doute quelque peu enjolivée et le nombre de ses victimes un tantinet gonflé. Cependant, la fin du texte incite à penser que, si exagération il y a, elle reste très relative, les conséquences de ces événements qui se déroulèrent sans doute vers la fin du XIXe siècle étant tout à fait palpables.

Ajoutons à cela que cet épisode touche à toutes les dimensions traditionnelles des guerres australiennes (la sorcellerie, le rapt des femmes, l'achèvement des blessés), avec néanmoins deux originalités qui le rendent extrêmement précieux : d'abord, l'absence totale, même lointaine, de l'influence des Blancs à cette époque ; ensuite le fait que la guerre dont il est question ne soit pas un conflit personnel qui aurait dégénéré ; même si la dimension de la vengeance personnelle n'en est pas absente (en Australie, elle ne saurait l'être), les circonstances particulières de son déclenchement font qu'elle implique directement des groupes entiers.

dimanche 19 octobre 2014

Les femmes étaient-elles exploitées par les hommes dans les sociétés sans richesses ?


Andamanais à la pêche
J'ai récemment mis la dernière main à un double article à paraître dans la revue Actuel Marx, où je tente de faire le point sur les différentes dominations et exploitations qui pouvaient exister au sein des sociétés sans richesses – que, par commodité, on est tenté de qualifier d'égalitaires.

Je ne reviendrai pas ici sur l'existence d'une domination des hommes sur les femmes dans ces sociétés, sous des formes et à des degrés divers, qui me semble se situer hors de tout doute raisonnable – je me permets de renvoyer le lecteur sceptique vers les éléments rassemblés dans mes bouquins ou dans plusieurs billets de ce blog. En revanche, j'avais jusque là laissé en friche la question de l'exploitation, c'est-à-dire des éventuelles dimensions économiques de cette domination. Il va de soi que dans les sociétés à richesses (en tout cas, dans nombre d'entre elles), les femmes sont non seulement dominées, mais aussi exploitées : dans l'Afrique lignagère, en Papouasie, l'homme important l'est par son statut, mais aussi par les biens matériels que le travail de ses dépendants (dont, en premier lieu, ses épouses) met à sa disposition. Et le plus souvent, l'existence conjointe de la polygynie et du prix de la fiancée induit une « spirale de la puissance » : plus un homme est riche, plus il peut payer pour accumuler des épouses, et plus il obtient d'épouses, plus il devient riche. La question se pose très différemment dans les sociétés sans richesses, ne serait-ce que parce que cette spirale ne peut pas se mettre en place : on ne peut pas convertir les richesses en épouses – en revanche, rien n'indique a priori s'il est possible de convertir les épouses sinon en richesses, du moins en avantages matériels.

mercredi 15 octobre 2014

Le site Cartomares est de nouveau en ligne

Le site Cartomares (« cartographie du mariage et de l'esclavage ») a été conçu par Alain Testart, Valérie Lécrivain et Nicolas Govoroff. Il fournit deux bases de données mondiales : l'une, sur les modes de mariage et les prestations matrimoniales. L'autre, sur l'esclavage pour dettes. Ces données sont cartographiées, et la méthodologie ayant permis de les établir est assez longuement commentée.

Fruit d'un travail colossal, ces informations représentent donc une ressource de tout premier ordre. Longtemps indisponibles, elle sont fort heureusement de nouveau en ligne.


Le site : http://www.alaintestart.com/cartomares/


dimanche 12 octobre 2014

Impostures intellectuelles : addenda

Je dois ajouter deux choses à ma note de lecture sur le livre de Sokal et Bricmont.

La première est que certains sites recensent les contributions au débat, qu'il s'agisse de l'article initial de Sokal ou du livre lui-même.
La seconde, dont un ami m'a judicieusement informé après que j'ai rédigé ma note de lecture, est que Jean Bricmont s'est récemment distingué (entre autres) en donnant du « cher ami » à Paul-Éric Blanrue, un écrivain d'extrême-droite notoire. Je ne connais pas le détail des prises de positions politiques de Bricmont, et à vrai dire, je n'ai guère envie de les connaître. Mais il va de soi que la qualité des arguments du Bricmont de 1996 n'enlève rien à l'ignominie de ce « cher ami »... et réciproquement.

jeudi 9 octobre 2014

Note de lecture : Impostures intellectuelles (Alan Sokal et Jean Bricmont)

En 1996, un physicien américain, Alan Sokal, publiait dans une prestigieuse revue de sciences humaines un article-canular intitulé « Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformative de la mécanique quantique ». Ce titre aussi pédant qu'obscur annonçait un texte qui ne l'était pas moins, et qui contenait un certain nombre d'énormités philosophiques mais aussi scientifiques, enfilées comme des perles sur un collier de jargon postmoderne. Le résultat dépassa les espérances de Sokal : l'article fut publié sans une seule demande de modification.

Lorsque, juste après, Sokal dévoila le pot-aux-roses, l'effet fut infiniment plus grandiose que lorsqu'un marchand d'art révéla en 1910 que l'auteur du superbe tableau abstrait Coucher de soleil sur l'adriatique, n'était autre qu'un âne à la queue duquel on avait fixé un pinceau. Des dizaines d'intellectuels « spécialistes » de divers branches des sciences humaines volèrent à la rescousse des éditeurs de la revue, accusant Sokal de mille maux, dont les moindres étaient la déloyauté, une absence de sérieux (sic !) et un supposé anti-intellectualisme (vis-à-vis des sciences sociales). Sokal ne baissa pas les bras, répondit pied à pied à ses interlocuteurs, qui répliquèrent à la réplique : « l'affaire Sokal » était née.

Dans la foulée, le même Sokal publiait avec un autre physicien, Jean Bricmont, le livre Impostures intellectuelles. Partant du canular et de ce qui l'avait motivé, celui-ci développait une critique circonstanciée du courant dit postmoderne.

mercredi 24 septembre 2014

Note de lecture : Nisa, une vie de femme (M. Shostak)

Nisa, une vie de femme, fait partie de ces livres d'ethnologie assez rares, où c'est un membre de la société « étrangère », en l'occurrence une femme !Kung, l'un des groupes de Bushmen (San) qui livre directement son témoignage. Née vers 1920, Nisa a été interviewée en 1971 par Marjorie Shostak. Publié en 1981, traduit en français en 2003, l'ouvrage est depuis lors disponible en format de poche, dans la Petite Bibliothèque Payot. Malgré ses presque 500 pages, il est d'une lecture très abordable. Les passages recueillis de la bouche de Nisa alternent avec des considérations plus générales sur la société bushmen, rédigés par M. Shostak. Ceux-ci évitent tout vocabulaire technique ou tout développement théorique un peu obscur ; le livre peut donc être mis entre toutes les mains.
Le propos est très largement centré sur la vie que l'on dirait ici privée de Nisa : son enfance, son initiation amoureuse, ses rapports avec les hommes, maris ou amants, et ses maternités. Les éléments apportés par M. Shostak élargissent un peu la perspective et donnent une approche plus générale des rapports sociaux des bushmen, sans modifier toutefois le centre de gravité du récit.
Pour qui connaît un peu cette société (déjà passablement modifiée par le contact avec l'Occident, mais surtout avec les autorités tswana), le livre n'apporte pas de révélation bouleversante. Il n'en jette pas moins un éclairage original sur plusieurs aspects importants de la vie sociale, en particulier sur deux d'entre eux ; pour commencer, cela va sans dire, les rapports hommes-femmes. Ensuite, de manière un peu plus inattendue, la question de la violence interpersonnelle.

dimanche 14 septembre 2014

Mon prochain livre...

Il paraîtra normalement courant 2015 dans la collection « Mouvement réel » des éditions La Ville Brûle. Il rassemblera deux essais de théorie économique marxiste, l'un sur le concept de travail productif et improductif, l'autre sur la rente.

On est un peu (très) loin de l'anthropologie ; mais mes activités d'enseignant (entre autres) m'avaient amené à devoir exposer ces points, et à n'être pas satisfait des textes qui traitaient de ces questions... d'où la rédaction de ces deux essais. Le sujet, je dois le reconnaître, est a priori un peu aride, mais comme d'habitude, je me suis efforcé d'éviter au maximum le jargon et les obscurités.

samedi 6 septembre 2014

L'oeuf au riz du premier contact

« La danse du dingo », une peinture de Dick Roughsey
Dick Roughsey, auteur d'une autobiographie dont j'ai déjà parlé dans ce billet, y raconte la première incursion des Blancs sur son île de Mornington. C'était au début du XXe siècle, un peu avant sa naissance. Un bateau avait accosté et était reparti après avoir déposé sur la grève quelques dons, en l'occurrence de la farine, du riz et du savon afin d'afficher ses bonnes intentions.

Roughsey rapporte la perplexité des Aborigènes devant ce cadeau aussi inattendu que difficile à identifier. N'ayant jamais vu de farine, ils conclurent qu'il s'agissait d'une variété de craie : ils s'en badigeonnèrent donc le corps lors de la cérémonie suivante. Les grains de riz évoquaient à s'y méprendre des œufs de guêpe ou de frelon qui, comme chacun sait, ne sont pas comestibles ; on s'en débarrassa donc aussitôt. Seul le savon présentait les dehors d'un aliment digne de ce nom. La mère de Roughsey le mit donc sur le feu et conclut qu'il était cuit lorsqu'elle le vit ramollir. Son frère aîné garda toute sa vie le souvenir des épouvantables maux de ventre dont s'ensuivit la dégustation.

Quelques mois plus tard, le premier missionnaire s'installait sur l'île, porteur d'idées et de rapports sociaux aussi étrangers aux Aborigènes que la farine et le riz pouvaient l'être à leur gastronomie...

lundi 1 septembre 2014

« Le genre crée le sexe »... Vraiment ?

Christine Delphy
Lors d'une discussion toute récente avec quelques interlocutrices se réclamant des courants féministes matérialistes, j'ai été assez surpris de les entendre affirmer avec sérieux que « c'est le genre qui crée le sexe ». Mes arguments ne les ayant manifestement pas convaincus (et une discussion orale étant toujours difficile), j'ai voulu revenir sur cette affirmation étonnante.

Si j'en crois les quelques (rapides) lectures que j'ai pu faire, il s'agit d'un point de vue assez largement admis dans ces milieux, depuis qu'il a été défendu par des auteures qui y font autorité, comme C. Delphy (« le sexe est créé par le genre », L’Ennemi principal. 2, Penser le genre, Syllepse, 2001, p. 231.) ou J. Butler («  le sexe est, par définition, du genre de part en part », Trouble dans le genre, La Découverte, 2005, p. 71). Or, au risque de paraître un peu abrupt, ces affirmations, selon la manière dont on leur fait torturer le sens des mots, ne peuvent être au mieux qu'une tautologie, au pire qu'une absurdité.

mercredi 6 août 2014

La brochure disponible en epub

La brochure L'oppression des femmes... dans sa version 2014 est désormais disponible au téléchargement en format epub (voir ci-contre). Un grand merci à l'internaute qui s'est chargé du travail !

jeudi 24 juillet 2014

Une initiation australienne (autobiographie de Dick Roughsey)

Dick Roughsey (de son vrai nom Goobalathaldin) était un Aborigène né autour de 1920 dans la petite île de Mornington, dans le golfe de Carpentarie. Membre de la tribu lardil, il vécut à une époque charnière : le premier Blanc, un missionnaire, arriva sur l'île alors qu'il était enfant, fondant une école primaire que fréquenta Roughsey. Celui-ci devint ensuite un peintre reconnu. Par les récits des anciens et, en partie, par la vie qu'il vécut lui-même, Roughsey connaissait parfaitement la vie aborigène. Il publia en 1970 une autobiograpie, Moon and Rainbow (la lune et l'arc-en-ciel) assez difficile à trouver, mais qui contient une foule d'anecdotes et d'informations toutes plus instructives les unes que les autres.

Je consacrerai plusieurs billets à ce livre ; pour commencer, j'ai retranscris le récit des initiations masculines. Celles-ci n'étaient pas les mêmes dans toute l'Australie, mais dans une large zone centrale, elles comprenaient invariablement une première cérémonie de circoncision pour les adolescents, suivie quelques années plus tard du « terrible rite » de la subincision. La conception totémique du monde (où les êtres humains sont classés en différents groupes assimilés aux espèces animales), les engagements de mariage liés à ces cérémonies, et la manière dont la sexualité des femmes était utilisée dans un rite dont seuls les hommes détenaient les secrets les plus intimes, tout cela est restitué dans le récit de Roughsey.

lundi 14 juillet 2014

Bronislaw Malinovski et le « matriarcat » des îles Trobriand

B. Malinovski photographié avec des Trobriandais en 1918
Un des inconvénients de l'énorme richesse du matériel ethnologique est qu'il est facile de passer à côté d'un texte, simplement parce qu'on ne savait pas qu'il traitait du sujet auquel on s'intéressait. C'est ce qui vient de m'arriver avec La vie sexuelle des sauvages du Nord-Ouest de la Mélanésie, écrit en 1930 par B. Malinovski, qui décrit abondamment les rapports entre les sexes dans les îles Trobriand. Le livre est si célèbre qu'il a été traduit en français — en ethnologie, c'est un critère qui ne trompe pas — et qu'on peut même le télécharger librement sur le net. J'ai donc dû attendre ce jour, à ma grande honte, pour découvrir cette mine d'observations passionnantes dont beaucoup auraient pu figurer en bonne place dans mon Communisme primitif....

jeudi 10 juillet 2014

La synchronisation menstruelle : mythes et réalités

Martha McClintock qui, en 1971, pensa
avoir mis en évidence le phénomène
de synchronisation menstruelle.
Baguenaudant sur le net comme il m'arrive souvent, je suis tombé cet après-midi sur un long échange de forum à propos du livre de Chris Knight, Blood Relations — que je critiquais dans mon propre bouquin.

J'avais en effet repéré ce qui me semblait être de sérieux problèmes dans le raisonnement de Knight. Mais les interventions du forum (globalement de très bonne qualité, il faut le dire) m'ont montré que dans ma grande ignorance, j'étais passé à côté d'un élément majeur : la synchronisation des menstrues, capacité bien connue des corps féminins vivant de manière rapprochée et pièce maîtresse de la reconstruction effectuée par C. Knight de la « grève du sexe » originelle, cette synchronisation des menstrues donc... n'a jamais été établie (cf. l'article de Wikipedia en anglais, fort complet, ou cet article, en français).

Voilà qui porte un rude coup au raisonnement qui en faisait une avancée évolutive majeure, censée avoir permis aux femmes d'imposer l'investissement parental des mâles et le passage de la Nature à la Culture...

dimanche 6 juillet 2014

À propos de la lutte « autonome » des femmes

Lors des échanges, écrits ou oraux, autour de mes travaux, j'ai parfois pu entendre ou lire en substance que ce que je racontais sur les sociétés primitives « prouvait bien » que l'égalité matérielle n'est pas nécessairement synonyme d'égalité des sexes, « donc » que l'égalité future des sexes ne viendrait pas « automatiquement » avec l'abolition des classes et qu'il fallait « par conséquent » que les femmes s'organisent de manière autonome afin de lutter pour leurs propres objectifs si elles ne veulent pas se retrouver à être les principales oubliées de la future révolution sociale.

Or, tout, ou à peu près, me semble biaisé ou faux dans un tel raisonnement. Que ce soit clair : je ne nie pas la nécessité, pour les femmes, de faire valoir leurs revendications propres, ni la légitimité d'organisations spécifiques menant le combat sur ce terrain. Ce que je veux dire est qu'une perspective matérialiste sur les rapports entre les sexes (fût-elle différente de celle que pouvait défendre Engels sur la base des connaissances de son temps) ne prouve pas que la question féminine est indépendante de celle des classes sociales ; c'est même exactement le contraire.

mardi 1 juillet 2014

Le XYZ de la lâcheté politique

Ainsi, le gouvernement vient d'annoncer le retrait des ABCD de l'égalité, ce support pédagogique de sensibilisation au sexisme qui avait cristallisé la fureur des réactionnaires catholiques et musulmans. Bien qu'il s'en défende, c'est évidemment une capitulation en rase campagne — une de plus. Pas un calotin ne lui en sera gré ; en revanche, ce geste contribuera à désorienter ceux qui voyaient dans ce gouvernement socialiste, à défaut de mieux, un rempart relatif sur ce terrain.

J'avais déjà discuté dans ce billet des reculades verbales et de la pusillanimité de Peillon sur la question dite du genre. À présent que la messe est dite, j'aimerais ajouter quelques considérations politiques.

jeudi 26 juin 2014

Vu : La forêt d'émeraude (John Boorman)

Cela faisait bien longtemps que j'avais vu ce film - pour tout dire, à une lointaine époque où je ne m'intéressais guère aux questions d'ethnologie. Aussi ai-je saisi l'occasion de sa rediffusion télévisée ce soir pour y jeter un œil curieux.

Je ne discuterai pas des mérites du film sur le plan cinématographique, domaine où comme tout un chacun, j'ai bien un petit avis, mais aucune compétence particulière. En revanche, sur le fond, mes espoirs de regarder une bonne fiction à contenu ethnologique ont été rapidement douchés. La forêt d'émeraude est une fable, non seulement écologiste (on ne lui en aurait pas voulu) mais primitiviste (ce qui passe déjà beaucoup moins bien). L'opposition qui structure l'intrigue, entre le monde des Blancs et celui des Indiens, est d'un manichéisme assumé. Les Blancs portent la destruction, la violence et la prostitution, les Indiens l'amour, le bonheur, la liberté et le respect de l'environnement. Même s'il existe la tribu dite des Féroces, cannibale et globalement fort antipathique, on apprend en cours de route que sa méchanceté est largement une conséquence de l'avancée des Blancs, et l'on se plaît à imaginer qu'avant leur arrivée, les guerres qui l'opposaient aux sympathiques Invisibles (les héros du film) étaient bénignes. Sans même parler des quelques scènes qui font la part belle aux prétendues facultés surnaturelles conférées par le stupéfiant local, l'incrustation finale résume le propos : les Indiens, en voie de disparition, « savent encore ce que nous avons oublié ». Le fait que « nous » ayons entre-temps appris pas mal de choses qu'ils ignorent est manifestement sans intérêt.

Quant à la qualité de l'information ethnologique livrée par le film, elle est de la même eau de pluie. On comprend certes que le chef n'en est pas vraiment un, et qu'il ne peut obliger personne à suivre ses injonctions - ce dont il n'a d'ailleurs nulle envie. Mais hormis cela, on apprend bien peu de choses, et on est souvent franchement induit en erreur. Les Indiens sont beaux - les Indiennes splendides. Pas une dent manquante aux mâchoires et une peau de velours. Les mariages sont d'amour et conclus presque aussitôt que les intéressés ont déclaré leur flamme - la seule coutume notable, un peu étonnante dans un contexte aussi respectueux des sentiments individuels, est celle qui oblige le marié à assommer sa future d'un coup de gourdin pour l'emmener chez lui et célébrer ainsi l'union. Mais cela participe de l'idée générale : même quand ces sauvages ont l'air un peu rudes, ils sont en réalité on ne peut plus aimables. Le contraire des Blancs, quoi. Tout cela sert beaucoup plus la (pesante) démonstration du scénario que la vérité ethnographique.

Bref, on peut regarder La forêt d'émeraude pour tout un tas de raisons, mais certainement pas pour y apprendre quoi que ce soit de sérieux sur les peuples qu'elle prétend décrire.

Qui a dit : « Ken et Barbie en Amazonie » ?

samedi 21 juin 2014

Du nouveau avec la brochure

La semaine dernière, plusieurs éléments nouveaux sont survenus concernant la brochure que j'avais tiré de mon Communisme primitif... à la demande de Table Rase, et qui est en téléchargement sur ce blog depuis trois ans.

D'une part, il semble de plus en plus probable que celle-ci bénéficie prochainement d'un tirage papier.

D'autre part, un internaute qui lui aussi anime un blog marxiste, Rodrigo Silva, m'en a très gentiment proposé une traduction en portugais (qu'il en soit chaleureusement remercié !).

Du coup, j'ai repris le texte et réécrit quelques passages, revu certaines illustrations et, dans ses nouveaux habits, la brochure est dorénavant téléchargeable dans les deux langues.

vendredi 13 juin 2014

Une conférence-débat au « Repaire » de Marseille

Organisée par Dany Bruet comme chaque deuxième jeudi de chaque mois, dans le café L'équitable, à Marseille, autour de ma Conversation sur la naissance des inégalités, et qui m'a donné le plaisir d'échanger durant deux heures avec la salle.

Soirée filmée et aussitôt mise en ligne par La télé du plateau, dont le réalisateur a très agréablement incrusté dans son film les diapos projetées durant l'exposé. Merci à lui ainsi qu'à tous les organisateurs.


mardi 3 juin 2014

Un webdoc sur les Na (Moso)

Les Na (ou Mosuo, Moso) sont un peuple de l'ouest de la Chine, sur les contreforts de l'Himalaya, qui attire régulièrement l'intérêt des medias par sa structure familiale exceptionnelle. C'est en effet la seule société au monde qui ignore le lien du mariage et, par conséquent, celui de la paternité. Il n'en fallait pas davantage (mais c'était, il est vrai, déjà pas mal) pour que les Na soient propulsés comme l'archétype du « matriarcat ».

dimanche 25 mai 2014

Un mail à propos des « paradis perdus »

Un internaute m'envoie le mail suivant :
Bonjour Christophe

Je vous écris d'une part pour vous remercier et vous féliciter pour votre blog et vos bouquins qui sont réellement passionnants. C'est toujours un petit délice intellectuel de parcourir vos articles.

Cela étant dit, la revue Science a pondu cette semaine un numéro spécial sur la "science de l'inégalité". Au cours de mes pérégrinations, je suis tombé sur cet article d'Heather Pringle, qui, il me semble, reprend vos propos sur la naissance des inégalités. Cependant, l'encadré d'Elizabeth Pennisi me pose un peu plus problème dans le sens où elle semble affirmer qu'il a existé un "Eden égalitaire" au cours de notre histoire. Mais je n'ai pas l'impression qu'une quelconque preuve archéologique soit fournie à l'appui de cette argumentation... Du coup, pouvons-nous affirmer à l'étude des sociétés de chasseurs-cueilleurs contemporaines du capitalisme que cet Eden ait vraiment existé? L'encadré me donne un peu l'impression d'une tentative, sûrement par maladresse, de réhabiliter le bon sauvage que nous étions alors (dans une revue scientifique ayant un peu pignon sur rue, quand même).

Au plaisir de vous lire,
Je ne peux que remercier à mon tour cet internaute pour ces compliments... et tenter de répondre de mon mieux à sa question, en commençant par un petit résumé de l'article qu'il met en lien, pour les lecteurs non anglophones (ou pressés) de ce blog.

mardi 20 mai 2014

Parution : le Dictionnaire des inégalités (ed. Armand Colin)

Le 11 juin prochain paraîtra aux éditions Armand Colin le Dictionnaire des inégalités, codirigé par Roland Pfefferkorn et Alain Bihr, et auquel j'ai (très modestement) contribué, pour l'entrée « Anthropologie sociale / Ethnologie ».

Je profite de l'occasion pour dire que je mets actuellement la dernière (du moins, je l'espère) main à un futur livre d'économie politique, provisoirement intitulé Deux essais d'économie marxiste, qui traitera des questions du travail productif et de la rente... raison pour laquelle j'ai quelque peu délaissé mes devoirs sur ce blog ces derniers jours.

lundi 5 mai 2014

Note de lecture : L'écologie des autres (P. Descola)

Ce petit livre paru en 2011 reprend le texte d'une conférence donnée par l'auteur, professeur au Collège de France, dans laquelle il résume les principales thèses développées dans ses précédents ouvrages (que, je l'avoue fort humblement, je n'ai pas lus). Ces thèses s'inscrivent dans un mouvement d'idées général qui, depuis des décennies, et sous couvert de respect des peuples non occidentaux et de refus de l'ethnocentrisme, professe un relativisme dévastateur. La plume de P. Descola maîtrise suffisamment l'art de l'esquive pour ne pas prôner ce relativisme de manière trop grossière (il s'en défend d'ailleurs à plusieurs reprises) et pour éviter de porter noir sur blanc les conclusions les plus absurdes auxquelles il mène. Mais, systématiquement, elle en dispense les prémisses, laissant le lecteur dans une sorte de clair-obscur où peuvent s'épanouir, toujours sous couvert d'antiracisme ou d'anti-impérialisme, les pires positionnements anti-rationalistes.

mardi 22 avril 2014

Énigme préhistorique

Trouvé sur ce blog, un dessin qui mérite un petit coup de chapeau :


mardi 15 avril 2014

Note de lecture : Préhistoire de la violence et de la guerre (Marylène Patou-Mathis)

Je dois bien l'avouer : c'est avec quelques préventions que j'ai entrepris la lecture de cet ouvrage paru l'an dernier, et qui a rencontré un certain écho médiatique. L'interview que l'auteure avait donné à France Culture ne m'avait laissé augurer rien de bon. Hélas, le livre a dépassé mes pires craintes.

La thèse principale peut être résumée ainsi : contrairement à une vision complaisamment entretenue, l'Homme n'est pas violent par nature et dans toutes les sociétés. La violence et la guerre, tout comme l'inégalité, la hiérarchie ou l'oppression des femmes, ne sont apparues qu'avec la Révolution néolithique (voire, bien après). Auparavant, durant la période paléolithique — de loin, la plus longue de l'aventure humaine — il y avait certes quelques cas de brutalités interpersonnelles, mais pas de guerres ; il y avait « agressivité », mais pas « violence » (p. 157-158).

De telles affirmations, qui ont été largement discutées depuis plus d'un siècle, sont très loin de s'imposer comme des évidences. L'archéologie, mais aussi l'ethnologie, a accumulé de nombreux éléments permettant de penser le contraire. Bien sûr, M. Patou-Mathis a le droit de défendre une opinion minoritaire ; encore faudrait-il que son exposé présente et réfute les éléments qui militent contre sa thèse. Mais tel n'est pas le cas ; le plus souvent, ces éléments sont ignorés (et, en au moins une occasion, sciemment dissimulés).

mardi 8 avril 2014

Un site de photos extraordinaires

Merci à celui qui m'a fait découvrir ce week-end le site Before they pass away (Avant qu'ils disparaissent), une série de reportages photographiques à caractère ethnologique qui sont une pure merveille. À vous d'en profiter !

Homme Goroka (Nouvelle-Guinée)
Edit : la nouvelle bannière de ce blog a emprunté l'un de ces clichés, pris chez les Yali de Nouvelle-Guinée.

lundi 31 mars 2014

Note de lecture : Le sexe, l'Homme et l'évolution (P. Picq - P. Brenot)

Commençons par ce qui fâche : ce livre écrit à quatre mains souffre de sérieux défauts qui m'en ont fait abandonner la lecture plusieurs fois, en dépit des informations pourtant riches qu'il contient. Manifestement, chacun des deux auteurs s'est chargé de l'une des deux parties principales, mais aucun effort sérieux de relecture et d'édition n'a été entrepris pour les harmoniser ; raccords hasardeux et redites s'empilent donc. Redites qui se nichent y compris au sein d'une même partie — la première, en l'occurrence, manifestement due à la plume de Pascal Picq, qui laisse par moments l'impression d'un travail (trop) vite réalisé, et qui aurait gagné à consacrer davantage d'attention à la forme. C'est d'autant plus étonnant que l'ouvrage est paru chez un « grand » éditeur (Odile Jacob) dont on serait — naïvement ? — en droit d'attendre un peu plus de vigilance.

Une fois l'obstacle vaincu et cette première impression mise de côté, Le sexe, l'Homme et l'évolution, s'avère être un texte plein d'enseignements. Celui-ci, surtout dans sa première partie, dresse un bilan raisonné des connaissances sur la sexualité humaine, qu'il met en regard avec celle de nos proches parents primates dans une perspective évolutionniste. On appréciera tout particulièrement le fait que P. Picq ne s'en tient pas aux seuls éléments informatifs, mais qu'il les discute systématiquement, n'hésitant pas à avouer clairement quels points sont des certitudes et quels autres des hypothèses, parfois fragiles. Dans une saine approche scientifique, l'auteur ne paraît jamais tenter d'avancer ses thèses en fraude, ou de présenter de simples conjectures comme des vérités établies.

vendredi 28 mars 2014

Une critique du Communisme primitif... par Alternative Libertaire

Le mensuel Alternative Libertaire publie dans son numéro de mars 2014 une recension de mon Communisme primitif... :
La parution récente d’un nouvel ouvrage de Christophe Darmangeat, Conversation sur la naissance des inégalités, nous donne l’occasion de revenir sur un précédent livre, paru en 2009. Dans son essai sur l’origine de l’oppression des femmes, l’auteur, marxiste, propose une relecture critique des travaux d’Engels, chose qui n’avait pas été faite de manière aussi globale depuis la parution de l’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, paru en 1884 !

dimanche 23 mars 2014

Une autre bataille australienne

Un Australien, tenant en sa main gauche
un boomerang et un bouclier
Les mémoires de Lawrence Struilby, un colon arrivé en Australie en 1833, présentent le récit d'une bataille s'étant déroulée en 1837 non loin de Baroo Station, au nord de Bathurst, soit une grosse centaine de kilomètres au nord-ouest de Sydney. Struilby, qui connaissait personnellement certains aborigènes qui travaillaient à la station, est en état de donner quelques détails intéressants :
Peu avant que je quitte Baroo, il y eut une terrible bataille entre notre tribu sur la rivière Macquarie et une autre plus loin au sud-ouest sur la rivière Lachlan (...)

La cause de la guerre était la même que celle de la guerre de Troie. Une tribu avait ravi une jeune femme à une autre. Tous les clans des des tribus s'impliquèrent dans le conflit et, en étant parmi eux, on pouvait les entendre durant des semaines parler de la bataille à venir, et s'y préparer. On n'entendait pas le son des forges, des usines et des arsenaux ; mais on les voyait préparer des sagaies de toutes sortes. Après les sagaies, leur missile le plus terrible est le boomerang (...)

La bataille devait avoir lieu près de Baro, car la tribu de Lachlan  était l'aggresseur. Les Aborigènes, sauf lorsqu'ils sont excités par une chasse, une fête, un corroboree ou quelque distraction, sont plutot indolents mais, durant des semaines avant la bataille, ils étaient aussi vifs que mes compatriotes avant une guerre de gangs dans le sud de l'Irlande ou une procession dans le Nord, le 12 juillet. On pouvait voir ici l'un couper des branches, les épointer et les polir pour en faire des sagaies, tailler les têtes pour y ajuster des pointes de quartz et des gommes venimeuses ; ailleurs, un autre couper une tranche du miall, « l'écorce de fer », l'observer en louchant et la tordre ensuite sous son pied jusqu'à ce qu'elle prenne la courbe convenable pour un boomerang ; un autre fabriquant des gourdins, et un autre aiguisant des tomahawks.

mercredi 19 mars 2014

Luttes féministes au Paléolithique

Des amis me recommandent cette trouvaille qui est au cœur du sujet... Je ne peux qu'approuver :



Une seule question : les archéologues compétents (pléonasme) qui suivent ce blog avec l'attention qu'il mérite peuvent-ils confirmer l'authenticité du document ?

mardi 11 mars 2014

L'enregistrement de la conférence du 30/01/2014

L'enregistrement de la conférence que j'ai animée le 30 janvier dernier à l'Espace des diversités de Toulouse, en compagnie de Jean-Marc Pétillon, est désormais en ligne, sur le site de l'Université populaire de Toulouse.

mercredi 26 février 2014

Batailles rangées en Australie

Tommy McRae (vers 1890) : sans titre, silhouettes combattantes
Plusieurs idées tenaces courent à propos des affrontements armés chez les chasseurs-cueilleurs. Pour commencer, ces affrontements seraient rares, sinon exceptionnels (pourquoi diantre se battrait-on dans une société sans État et sans richesses à piller ?) ; ensuite, ils ne mettraient aux prises que des effectifs très restreints (la faible densité des chasseurs-cueilleurs ne limite-t-elle pas la taille des groupes de manière drastique ?) ; enfin, les « guerres », s'il faut les appeler ainsi, ne seraient que des simulacres plus ou moins poussés, au cours desquels on infligerait tout au plus quelques contusions ou blessures bénignes, ne tuant, pour ainsi dire, que par accident.

L'ethnographie australienne réfute pourtant de manière radicale ces idées reçues.  

Savoir ce qui, dans des sociétés de chasseurs-cueilleurs, mérite ou non d'être qualifié de « guerre » pose de redoutables problèmes de définition. Il est certain, en revanche, que chez tous les peuples de chasseurs-cueilleurs, même ceux réputés comme les plus « inoffensifs », le niveau global de violence armée était tout à fait considérable.

samedi 15 février 2014

L'enregistrement des Pierres qui roulent

L'enregistrement de l'émission de Radio Campus, Les pierres qui roulent, à laquelle j'ai participé en compagnie de Chloé Belard, est disponible en ligne :


dimanche 9 février 2014

Note de lecture : L'amazone et la cuisinère (Alain Testart)

Les familiers de l’œuvre d'Alain Testart ne seront guère surpris à la lecture de ce petit livre posthume, tout récemment publié. En une vingtaine de courts chapitres, l'ouvrage, sous-titré « Anthropologie de la division sexuelle du travail », reprend et prolonge des thèses déjà largement exposées dans l'Essai sur les fondements de la division sexuelle du travail chez les chasseurs-cueilleurs (1986), puis Des mythes et des croyances (1991).

Son propos consiste à rendre compte d'un grand nombre de pratiques sociales se retrouvant sur tous les continents, en particulier — mais pas seulement — celles qui président à la division sexuelle du travail. On sait que partout, les femmes sont exclues de certaines activités, à commencer par la chasse effectuée au moyen d'armes qui font jaillir le sang. L'ouvrage s'emploie à montrer la relation qui existe entre cette exclusion et de nombreuses autres, qu'il s'agisse de personnages qu'il faut eux aussi tenir éloignés du jaillissement sanglant (le prêtre, le meurtrier), ou de divers interdits qui, en plus de celui de la chasse sanglante, pèsent sur les femmes (depuis la pratique de la métallurgie jusqu'à l'interdiction de monter sur un navire).

La thèse d'Alain Testart n'a pas fondamentalement varié depuis trente ans : selon lui, ces croyances forment un système symbolique, qui pousse toutes les sociétés à exclure le sang des femmes (et ce qui l'évoque, ou s'y rattache) de celui du gibier. Plus généralement, l'humanité cherche partout à éviter le rapprochement de ce qu'elle considère comme symboliquement semblable.

vendredi 7 février 2014

Un nouvel élément archéologique
sur l'ancienneté de la division sexuelle du travail

Durant son intervention lors de la soirée que nous avons animée à Toulouse la semaine dernière, Jean-Marc Pétillon a mentionné, entre autres indices archéologiques, une étude publiée tout récemment dans le Journal of Archaelogical Science. Celle-ci, menée notamment par Sébastien Villotte, un préhistorien de l'université de Bordeaux, et qui fait suite à sa thèse et à un précédent article de 2010 sur le même thème, consiste à comparer, sur les squelettes des membres supérieurs de différentes populations, certaines lésions osseuses appelées « épicondyloses ». Une forme particulière de cette lésion est en effet liée à la répétition de lancers brusques, et s'observe par exemple aujourd'hui parmi les joueurs de base-ball.

Je ne rentrerai pas dans les détails de la méthode suivie par ces chercheurs (j'en suis bien incapable), mais ils sont tout à fait affirmatifs : ces lésions se concentrent de manière très marquée sur les bras droits des squelettes masculins, depuis les plus anciens qu'il a été possible d'étudier jusqu'à l'époque néolithique. Je reproduis ici une partie de leur conclusion :
« La division sexuelle du travail dans l'utilisation des armes de jet est l'une des caractéristiques universelles les plus frappantes qui ressortent des études interculturelles (...) Nos résultats indiquent que les différences entre les sexes qui traduisent cette tendance remontent au moins à 30 000 ans. De plus, cette division sexuelle du travail constitue un trait persistant des groupes humains à travers les millénaires, et à travers des sociétés possédant des économies de subsistance radicalement différentes et vivant dans des environnements très divers. »
Insistons sur le fait que cette étude, si elle est fondée, indique une ancienneté minimale pour le monopole masculin des armes de jet ; elle laisse dans l'ombre les (dizaines, centaines, milliers... de) millénaires précédents, pour lesquels les squelettes sont trop peu nombreux pour être interprétés.


mercredi 5 février 2014

Invité sur Radio Campus

J'aurai le plaisir de participer ce samedi à l'enregistrement à l'émission de Radio Campus Les pierres qui roulent — un titre prédestiné pour un joueur de rock à ses heures, sur le thème :




dimanche 2 février 2014

Une émission de radio à ne pas rater

J'avais depuis longtemps entendu dire le plus grand bien de l'émission de Jean-Claude Ameisen, Sur les épaules de Darwin, diffusée chaque samedi de 11h à 12h sur France Inter. Mais écoutant peu la radio, je n'avais jamais eu l'occasion de le vérifier par moi-même. Ce fut chose faite hier, et je dois dire que j'ai été impressionné par la qualité du texte qui traite d'un sujet en lien avec ce blog : la naissance de l'agriculture. Internautes, à vos écouteurs !

vendredi 31 janvier 2014

Un genre de renoncement

Nous vivons décidément une époque formidable.

Après une violente campagne contre la loi dite du « mariage pour tous », les obscurantistes de tout poil ont lancé l'offensive contre le prétendu enseignement par l'Education nationale d'une « théorie du genre », appelant non sans succès les parents à retirer certains jours leur progéniture de l'école. Qui se ressemble s'assemble ; cette campagne a bénéficié des forces conjointes des intégristes catholiques et musulmans, avec à la baguette une disciple du nazillon Soral. Et comme Dieu est amour, il l'est aussi de la trique et du fouet : le combat spirituel fut assorti d'une série de menaces bien senties à l'encontre des parents d'élèves, en particulier de la FCPE, qui avaient eu le courage de s'opposer à ces menées.

On allait donc à l'école de Satan, habiller (ou plutôt déguiser, que Dieu ait pitié de nous) des petits garçons en filles, des petites filles en garçons, parler à tous ces innocents esprits de sexualité et leur apprendre (sic) à se masturber. 

Le marquage de genre, cela commence au berceau
Ces fantasmes ont, bien sûr, immédiatement été démentis par les autorités. Non sans que la droite y aille de sa petite calomnie faux-derche, condamnant les rumeurs tout en accusant le gouvernement, par son action, d'être responsable de leur existence.

Il est cependant frappant de constater à quel point, même parmi ceux qui s'opposent à ces réactionnaires, bien peu s'élèvent contre le fait que la société déguise massivement, chaque jour et partout, les garçons en garçons, et les filles en filles. Même si l'on en conteste parfois les manifestations les plus outrancières, le marquage sexuel par les vêtements, dès le plus jeune âge, est si banal qu'on ne songe pour ainsi dire jamais à le remettre en cause — la plupart des défenseurs de l'égalité des sexes, à commencer par les représentants gouvernementaux, s'en défendent même farouchement. Ce qui est admis comme une chose allant de soi constitue pourtant une partie du terreau sur lequel prospèrent les préjugés les plus crasses. 

lundi 20 janvier 2014

Capitalisme et patriarcat : quelques réflexions

L'évolution de l'homme... et de la femme
Mon Communisme primitif... traite certes avant tout des sociétés sans classes mais, en miroir en quelque sorte, il aborde également la question du rôle historique du capitalisme ; l'idée centrale que j'y défends est que notre idéal moderne dit (de manière très peu appropriée) d' « égalité des sexes » est fondamentalement le produit des structures économiques capitalistes. Je ne reviendrai pas ici sur cette idée, mais sur une autre question, que j'abordais en passant, et qu'une récente rencontre lors d'une soirée-débat a ravivée : je veux parler de la possibilité théorique que l'oppression des femmes puisse disparaître dans le cadre de la société capitaliste.

 À celle-ci, le courant féministe bourgeois (c'est même ce qui le définit) a toujours répondu par l'affirmative : à ses yeux on pouvait, et l'on devait, militer pour la réalisation de « l'égalité des sexes » sans pour autant remettre en cause la propriété privée capitaliste et le travail salarié. Le courant socialiste marxiste, à l'inverse, a toujours cherché à lier le combat pour la fin de la domination masculine à celui pour la fin de la domination capitaliste, les paramètres de cette équation donnant lieu au demeurant à des débats nourris.

Il y a quelques décennies, en particulier dans les années 1960-1970, s'est développé un courant féministe se revendiquant du matérialisme, voire du marxisme — quand bien même ses analyses l'ont parfois amené à s'écarter de celui-ci sur des points fondamentaux. Ce courant entendait mener l'analyse des mécanismes économiques dans lesquels s'insère l'oppression des femmes au sein de la société capitaliste, en particulier l'extorsion de travail gratuit qui s'opère autour du travail domestique.

Je suis très loin d'avoir lu de manière systématique les écrits des féministes matérialistes et d'en connaître toute la diversité et les nuances. Je voudrais simplement discuter ici d'une idée qui, semble-t-il, est souvent défendue dans ce milieu, selon laquelle l'extorsion de travail gratuit au détriment des femmes constituerait une nécessité économique vitale pour le capitalisme ; autrement dit que le « patriarcat » serait un constituant fondamental et impératif du capitalisme.

Je ne sais pas au juste quelles conclusions exactes celles et ceux qui défendent cette idée en tirent, si toutefois ils et elles en tirent tous les mêmes. Il va de soi que cette thèse les oppose aux féministes bourgeois (mais on peut s'opposer aux féministes bourgeois sans pour autant y adhérer). Indépendamment de ce point, il me semble que leur raisonnement souffre d'une faiblesse logique, sur laquelle je voudrais mettre le doigt dans ce billet.

mardi 14 janvier 2014

Un article dans la Revue du projet

Publié dans le numéro 34, daté de janvier 2014.

     

mardi 7 janvier 2014

Réponse sur les origines de la division sexuelle du travail

     — Hé ! C'est moi le chasseur. Tu es censée être la CUEILLEUSE !
     — Il était sur le truc que je voulais ramasser.
Je le répète : ce n'est pas tous les jours (litote) que l'on reçoit des contributions aussi sérieusement argumentées que celle que m'a adressée Christian Schweyer (publiée sur ce post). Encore une fois, je l'en remercie — et le prie de m'excuser pour avoir mis si longtemps à lui répondre. Voici donc quelques lignes qui, je l'espère, clarifieront certains points. J'ai fait le choix d'être relativement court ; non que je méprise son long argumentaire, mais parce que je pense qu'au fond, celui-ci se ramène à quelques points fondamentaux, et que c'est de ces points que je voudrais discuter.

1) Ne jamais oublier qu'on raisonne dans le noir

Nul ne sait davantage que moi à quel point ce chapitre constitue le point aveugle de mon livre. Je sais que le lecteur peut ressortir aussi frustré de sa lecture que je l'ai été de son écriture. Après avoir écarté les explications de la division sexuelle du travail tant par les seules causes naturelles que par la seule idéologie, je me borne à esquisser une vague synthèse normande, en concluant que les deux ont nécessairement joué un rôle. C'est insatisfaisant au possible, mais le problème est que sur ce point, on peut faire tous les raisonnements qu'on veut : on ne sait rien, car ni la paléontologie, ni l'archéologie ne nous apprennent quoi que ce soit.

dimanche 5 janvier 2014

Une lettre à propos de l'origine de la division sexuelle du travail

J'ai reçu il y a déjà trois mois une critique amicale, mais circonstanciée, du chapitre de mon Communisme primitif... consacré aux origines de la division sexuelle du travail. Je la reproduis ici, avec l'autorisation de l'auteur. Naturellement,une argumentation aussi serrée mérite une réponse que je ferai de mon mieux pour rédiger dans les meilleurs délais (elle n'a déjà que trop tardé, honte à moi). Et avant toute chose, je dois dire que c'est un plaisir de recevoir des contributions de cette qualité, qui obligent à revenir sur des problèmes pour les examiner sous des angles parfois nouveaux. Donc : merci Christian, et à bientôt pour la réponse !

Salut Christophe  

Chose promise, chose due, je t'envoie mes remarques sur le point essentiel avec lequel je suis en désaccord.

D'abord, avant cela, je pense que l'exercice que tu as tenté est réussi. Il était ambitieux. Reprendre Engels (et d'autres) en triant le vrai du faux et restaurer la démarche marxiste sur l'un des points traités par lui (les rapports hommes-femmes et la famille) en intégrant les études faites depuisL'exercice était délicat. La gens marxiste (notre famille politique) a le plus souvent, tendance à traiter les œuvres des grands anciens comme des classiques inamovibles auxquels il ne faut pas toucher.
Donc je suis d'accord avec la méthode et d'accord avec les points essentiels. La domination des hommes, à différents degré, est une constante et elle n'a pas eu besoin de l'apparition des classes pour s'établir. Je suis convaincu de la justesse de l'analyse sur les lances et les bâtons. Convaincu que la maîtrise de l'économie, dans ces sociétés égalitaires, est un élément important pour comprendre le caractère de la domination des hommes (écrasant ou bien limité) mais ne donne pas la clé de qui domine etc... Bref je suis convaincu de plein de choses à la lecture de ton livre (2e édition). 
Il y a cependant un point où je n'ai pas suivi ton raisonnement. Je te mets, ci-dessous, un copier-coller de mes notes sur ce point.                                                                      
Christian SCHWEYER  

jeudi 2 janvier 2014

Un agenda de janvier bien rempli

J'aurai en effet le plaisir de participer à plusieurs manifestations que je récapitule ici :
  • vendredi 3 janvier de 21h à 22h30
    participation à l'émission « Offensive sonore », sur Radio Libertaire.
  • mardi 7 janvier, de 9h à 12h
    conférence dans la série des Journées académiques d'études philosophiques (Créteil), sur le thème du don. L'intervention se fera en duo avec François Athané, auteur d'une vigoureuse (et rigoureuse) Histoire naturelle du don (PUF, 2011). Pour un petit avant-goût, on peut jeter un oeil à ce billet.
  • vendredi 10 janvier à 19h30, au CICP, 21ter rue Voltaire, 75011 Paris.
    Débat avec Marcel Roelandts, organisé par la revue Critique sociale, sur le thème : « Le communisme primitif a-t-il existé ? ».
  • jeudi 30 janvier à l'Espace des diversités et de la laïcité - Centre LGBT, 38, rue d'Aubuisson, 31000 Toulouse (31).
    Conférence-débat à partir de mon Communisme primitif..., autour des origines de la domination masculine et de la division sexuelle du travail. Avec la participation de Jean-Marc Pétillon, préhistorien.
  • vendredi 31 janvier, librairie Floury Frères, 36 rue de la Colombette, Toulouse (31)Présentation-débat de ma Conversation...
  • samedi 1er février
    présentation-débat de ma Conversation... à la librairie du Muguet, 7 rue du muguet, Bordeaux (33)