mardi 31 décembre 2013

Des dons, des échanges et des autres modes de transferts des biens

La manière dont on transfère les biens dans les différentes sociétés est une des questions les plus anciennes et les plus fondamentales de l'anthropologie sociale. Dans son fameux Essai sur le don (1923), Marcel Mauss avançait l'idée que, dans toutes les sociétés précapitalistes, le mode de transfert privilégié était le don ; mais un don étrange, qui n'en avait que l'apparence : en réalité, sous la forme du don se dissimulait l'échange, et sa « triple obligation » : celle de donner, celle de recevoir et celle de rendre. Le travail de Mauss fit autorité, au moins en France, et constitue encore aujourd'hui une telle référence qu'un mouvement s'est donné son nom comme acronyme (M.A.U.S.S. : Mouvement Anti-Utilitariste en Sciences Sociales) et publie une revue savante depuis plus de trente ans.

Il a fallu attendre la Critique du don d'Alain Testart (Syllepse, 2007) pour que non seulement les analyses ethnologiques, mais plus encore, les catégories elles-mêmes utilisées par M.Mauss, soient soumis à une discussion rigoureuse. De celle-ci ressortait notamment que Mauss, ayant employé dès le départ des concepts équivoques (dont le monstrueux « don-échange ») ne pouvait que conclure au caractère ambigu des transferts de biens dans les sociétés primitives. Alain Testart plaidait, à l'inverse, pour une définition précise des différents modes de transferts de biens, seule capable de servir ensuite une analyse sociale juste. Les résultats d'Alain Testart furent ensuite repris et prolongés par François Athané, dans une Histoire naturelle du don parue aux PUF en 2011.

jeudi 26 décembre 2013

Questions de genre et de sexe chez les Iroquois

Achille pansant Patrocle
kylix à figures rouges du peintre de Sôsias,
v. 500 av. J.-C., Staatliche Museen (Berlin)
On m'a parfois demandé comment, à la lumière des différentes sociétés, il était possible d'articuler la question de l'homosexualité à celle de l'oppression des femmes. J'ai toujours répondu en disant que je me sentais bien incapable de donner une réponse générale ; la question me semble si complexe qu'elle mériterait une longue étude spécifique, étude que je n'ai pas menée et qui, à ma connaissance, reste à faire.

Pour donner néanmoins quelques pistes, une premier point de départ consiste à se défaire de l'idée que la répression de l'homosexualité irait nécessairement de pair avec la subordination des femmes (le « patriarcat », concept assez fourre-tout). Il faut aussi se défaire de l'idée  inverse, qui voudrait qu'une société sans domination masculine serait nécessairement tolérante pour les comportements homosexuels (ou avec la transgression des normes sociales du genre, ce qui n'est pas la même chose).

Croire que la domination masculine s'accompagne nécessairement d'une réprobation, voire d'une répression, de l'homosexualité, est clairement une idée fausse, inspirée par notre propre société. Un contre-exemple est fourni par ces Grecs de l'Antiquité qui, tout en reléguant les femmes au gynécée, faisaient l'éloge des « amitiés viriles » (en clair : homosexuelles). Celles-ci pouvaient concerner un homme d'âge mûr et un adolescent (la pédérastie proprement dite), ou deux hommes du même âge (ainsi que se laisse interpréter la relation entre Achille et Patrocle). L'ethnologie fournit elle aussi nombre de contre-exemples flagrants, à commencer par les Baruya de Nouvelle-Guinée, parfois appelé le peuple le plus machiste du monde, où les adolescents (mâles) étaient initiés au travers d'une série de rites homosexuels. Là, comme chez certaines des tribus voisines, l'homosexualité n'était pas seulement tolérée : elle était prescrite. Ajoutons que les sources ne parlent que de l'homosexualité pratiquée dans le cadre de l'initiation ; savoir comment la société aurait réagit à l'homosexualité au quotidien entre deux hommes adultes est une tout autre question (sur laquelle je n'ai pas de réponse).

vendredi 20 décembre 2013

La constitution iroquoise

Joseph-François Lafitau (1681-1746)
Les Iroquois sont un des peuples les mieux connus de l'ethnologie ; ils formaient, au XVIIe siècle, un des ensembles indiens les plus redoutables du continent américain. C'était une confédération (une « ligue ») de cinq, puis six tribus, qui après une vigoureuse série de guerres — dont, notamment, celle remportée en 1649 face aux Hurons, alliés des Français — avait établi sa suprématie sur un territoire vaste comme l'Allemagne actuelle.

On possède de très nombreux témoignages sur les Iroquois, en particulier via les Relations (les rapports) que les missions Jésuites rédigent à partir tout au long du siècle, tout d'abord chez les Hurons, culturellement très semblables, puis, après l'écrasement de ceux-ci, chez les Iroquois proprement dits. En 1724, paraît ce qui est considéré comme l'un des travaux précurseurs de l'ethnologie scientifique moderne : les Mœurs des Sauvages Amériquains, écrits par le jésuite Lafitau, qui entreprenait d'exposer les institutions et coutumes iroquoises, afin de montrer leur proximité avec celles de certains peuples de l'antiquité ; un siècle et demi plus tard, cette démarche sera au cœur du travail de Lewis Morgan, toujours à propos des Iroquois, et sera reprise par Engels dans l'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État.

Si les Iroquois ont tant fasciné les penseurs évolutionnistes, c'est parce que, bien davantage que n'importe quel autre peuple de cette partie du monde, ils semblaient constituer l'exemple même d'une démocratie formalisée, dont on pouvait supposait qu'elle était celle des anciens Germains, ou des anciens Grecs. Lors du contact avec les Européens, la plupart des peuples du continent américain ignoraient l'État. Mais bien peu possédaient pour autant ces assemblées, ces règles de représentation, ce formalisme presque minutieux dans la gestion des affaires publiques, qui étaient la marque des Iroquois.

Les lignes qui suivent tentent donc d'exposer les contours de cette démocratie iroquoise qui, comme on pourra le constater, obéit à un entrelacs de règles et d'institution fort complexe.