Montaigne, Les Essais et les Tupinamba

Michel de Montaigne (1533 - 1592)
On dispose de plusieurs documents d'un très grand intérêt sur les sociétés indiennes qui vivaient en Amazonie, sur la côte Atlantique, avant que les bacilles et la conquête ne les détruisent irrémédiablement. Ce sont tout d'abord les mémoires de deux colons : André Thevet, auteur de Les singularitez de la France antarctique en 1557 et Jean de Léry, qui écrivit Histoire d'un voyage faict en la terre du Brésil en 1578. À cela s'ajoute un troisième récit, et non des moindres, déjà mentionné dans ce blog : celui de Hans Staden, un marin allemand lié aux Portuguais, ennemis des Tupinamba, retenu prisonnier par eux et promis à un sort funeste avant de trouver finalement un improbable salut.
Mais il existe un autre texte, certes plus bref et de seconde main, mais tout aussi digne d'intérêt : celui de Michel de Montaigne, qui durant la rédaction de ses célèbres Essais, s'était intéressé de deux manières aux Tupinamba. D'une part, il s'était entretenu avec trois d'entre eux par le biais d'un interprète lorsque ceux-ci, semble-t-il en 1562, avaient été présentés à Rouen au tout jeune Charles IX. D'autre part, Montaigne avait discuté avec un anonyme, « homme simple et grossier », « qui avait demeuré dix ou douze ans en cet autre monde, qui a été découvert en notre siècle, en l'endroit où Villegagnon prit terre » — à savoir, la colonie de la France antarctique.
Montaigne rapporte donc dans le chapitre XXXI (« des Cannibales») un certain nombre de coutumes qui concordent avec les témoignages de Thévet, Léry et Staden : qu'il s'agisse du mode d'approvisionnement, de l'habitat, de l'organisation sociale, de la polygynie et par-dessus tout, de l'importance de la guerre et du traitement anthropophage des prisonniers, qui avait frappé les esprits.
Même si l'expression est anachronique, le récit de Montaigne est sans aucun doute l'un des tout premiers, sinon le premier, à camper l'image du Bon Sauvage ; sous sa plume, la violence et la cruauté des mœurs indiennes deviennent toute relatives face à l'horreur des guerres européennes de religion. Surtout, cette violence possède, aux yeux de Montaigne, quelque chose de fondamentalement sain : elle n'a aucun motif économique, et s'effectue avec pour but la seule vengeance :
Leur guerre est toute noble et généreuse, et a autant d'excuse et de beauté que cette maladie humaine en peut recevoir ; elle n'a autre fondement parmi eux que la seule jalousie de la vertu. Ils ne sont pas en débat de la conquête de nouvelles terres, car ils jouissaient encore de cette liberté naturelle qui les fournit sans travail et sans peine de toutes choses nécessaires, en telle abondance qu'ils n'ont que faire d'agrandir leurs limites.
Le chapitre se conclut par une ethnographie renversée : Montaigne interroge les Tupinamba pour savoir ce qui les étonne le plus dans la société française. « Fort marri » d'avoir oublié la troisième de leurs remarques, il restitue néanmoins les deux premières, incontournables de le part de membres d'une société où n'existaient ni hiérarchies de commandement, ni inégalités matérielles :
Ils dirent qu'ils trouvaient en premier lieu fort étrange que tant de grands hommes, portant barbe, forts et armés, qui étaient autour du Roi (il est vraisemblable qu'ils parlaient des Suisses de sa garde), se soumissent à obéir à un enfant, et qu'on ne choisisse plutôt quelqu'un d'entre eux pour commander.
Secondement (ils ont une façon de leur langage telle, qu'ils nomment les hommes moitié les uns des autres) qu'ils avaient aperçu qu'il y avait parmi nous des hommes pleins et gorgés de toutes sortes de commodités, et que leurs moitiés étaient mendiants à leurs portes, décharnés de faim et de pauvreté ; et trouvaient étrange comme ces moitiés ici nécessiteuses pouvaient souffrir une telle injustice, qu'ils ne prissent les autres à la gorge, ou missent le feu à leurs maisons.
Pour conclure, on trouvera une synthèse très documentée sur les Tupinamba  sur le site anthropologie en ligne, animé semble-t-il par des chercheurs de l'Université de La Réunion. On notera en particulier la dureté du « service pour la fiancée » auquel étaient astreints les jeunes hommes qui dépourvus de jeunes nièces pouvant devenir leurs épouses de droit, et qui se voyaient donc contraints, pour se marier avec une non-parente, de fournir un labeur aussi long que pesant, qui évoque une véritable servitude temporaire. L'article cite une description saisissante de Thévet :
Par quoy sont contraints, s'ils en veulent avoir de servir (les beaux-parents) jusques à ce que leur femme ayt fait enfans pour mieux servir l'oncle maternel, et desgager leur père en partie (...) Lequel mary suyvant la coustume, par obligation dépendante, et moyennant le mariage, pourchasse et fait de bons et grands services à la mère de ladite fille : pareillement à ses frères et sœurs et puis au père qui est le dernier, ou bien aux oncles, ledit père estant mort : car il y a tel de ces nouveaux mariez, qui n'a encores parlé audit père six Lunes, sçavoir demy an après qu'il est marié, tant ils ont honte l'un de l'autre, avec quelque craincte que le gendre peult avoir, lequel s'efforce par tous moyens à lui possibles, d'avoir l'amitié et grâce de tous les parents de celle qu'il veult garder pour femme : comme de prendre quelcun de leurs ennemis prisonniers, pour en faire présent à ses beaux frères, et qu'ils ayent l'honneur de les tuer, à fin qu'ils changent le nom de leur enfance... ou bien pour vengeance de son beau père, ou de quelcun des oncles ou frères d'elle, morts à la guerre ou mangez par leurs adversaires. Au semblable les accompagner à la guerre : et s'ils sont en danger de l'ennemy se mettre au devant pour les deffendre, de peur qu'ils ne soient prins ou blessez : aussi porter la farine sur son doz, pour vivre sur le chemin, et tuer bestes, oyseaux, prendre poisson, faire les loges de reposées, et plusieurs autres choses, qu'ils ont coustume de faire, quand ils vont en voyage, soit par mer ou par terre, ou contre l'ennemy. Outre ce quand ils changent de village, sont subjets d'aider à faire les maisons, à coupper les arbres pour faire place es jardins : et une infinité d'autres obligations, qui les rend tout le temps de leur vie en la plus grande servitude que l'homme sçauroit penser. Aussi disent ils bien en leur proverbe : les peuples font (lignée) avec grand travail et difficulté. Toutefois cela n'advient pas souvent qu'à ceux qui ont des femmes qui n'ont guère de parens de leur costé, et par ce moyen sont contraints demeurer avec leurs beaux pères et mères, et sont dits Comsa-méne, c'est à dire, mary de femme.
Un village tupinamba, gravure de T. de Bry (1592)
On remarque les palissades défensives, surmontées des têtes ennemies,
les longues maisons et, au centre, une scène d'exécution de prisonnier ;
celles-ci se déroulaient en réalité en présence de milliers de participants.

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