dimanche 16 septembre 2012

Anthropologie, marxisme, évolutionnisme et progrès : un article dans la revue Commune

Le numéro 64 de la revue Commune, daté de septembre 2012, et intitulé « Le progrès en question », vient de paraître. J'y ai rédigé un article sur les rapports entre l'anthropologie, le marxisme, l'évolutionnisme et le progrès. Avec l'aimable autorisation de la revue, je le reproduis ici-même :



L’évolution des sociétés ?
Mais vous n’y pensez pas !
 
De l’anthropologie, de l’évolutionnisme et du marxisme


Un spectre hante l’anthropologie : le spectre de l’évolutionnisme 
La première chose – et par conséquent, parfois, la seule – qu’apprend en France un étudiant en anthropologie est la détestation de l’évolutionnisme, généralement assimilé sans autre forme de procès à sa caricature dite « unilinéaire », dans laquelle toutes les sociétés du monde sont censées avoir parcouru les mêmes stades dans le même ordre. Depuis des décennies, dans une unanimité presque touchante tant elle est parfaite, les spécialistes de cette discipline vouent aux gémonies une perspective censée incarner tout à la fois un projet scientifique inepte et dépassé, et la légitimation des pires turpides de l’Occident à l’égard des peuples du reste du monde.
La critique, ou plus exactement, la disqualification systématique, de « l’évolutionnisme » du xixe siècle va bien au-delà de la remise en cause de tel raisonnement proposé par tel auteur. Ce que les adversaires de l’évolutionnisme contestent, c’est son projet scientifique lui-même, à savoir la recherche des lois qui ont organisé, au cours de la longue histoire de l’humanité, la succession des faits sociaux.
Les antiévolutionnistes ne nient certes pas que les formes sociales puissent changer ; mais ils affirment que ces changements n’obéissent à aucun ordre, ni à aucun principe. Ainsi, on ne saurait parler de progrès à propos de l’histoire des sociétés sans être victime d’une illusion – pire, sans justifier plus ou moins involontairement la domination occidentale et son cortège de mépris et de violence. Si les adversaires de l’évolutionnisme concèdent à contrecœur l’existence du progrès technique (il y a tout de même des réalités difficiles à évacuer), ils nient que celui-ci soit corrélé en quoi que ce soit aux dimensions sociales (systématiquement qualifiées de « cultures », un terme fourre-tout qui se prête à toutes les ambigüités).
Ainsi n’existerait-il donc aucun progrès dans les sociétés, ni dans les « cultures », dont aucune ne serait plus élevée qu’une autre. En France, le plus illustre des défenseurs de cette position, Claude Lévi-Strauss, expliquait dans une conférence demeurée célèbre [1] que si certains peuples  se sont distingués par leur maîtrise des savoirs techniques, d’autres sont demeurés inégalés dans leur adaptation à certains climats extrêmes, d’autres encore par la complexité de leur système de parenté. Seule notre myopie – produit de notre ethnocentrisme – nous pousse à attribuer la prééminence à l’un de ces critères aux dépens des autres et à percevoir un « progrès » là où n’existe qu’un mouvement brownien de « cultures ».

Splendeur et misère du relativisme 
Tout cela appelle au moins trois remarques.
En premier lieu, point n’est besoin d’un sens politique particulièrement aiguisé pour comprendre que l’hostilité des sciences sociales officielles à l’égard de l’évolutionnisme vise en réalité d’abord et avant tout le marxisme. Celui-ci incarne en quelque sorte l’évolutionnisme par excellence ; un évolutionnisme qui, non content de penser l’évolution passée, ambitionne d’utiliser cette compréhension pour concevoir l’évolution future – et pire encore, pour la façonner activement. Nul hasard si Marx et Engels avaient scruté avec avidité les progrès de la toute jeune science anthropologique, entreprenant sur le champ d’en intégrer les résultats les plus prometteurs à leur conception du monde et à les populariser auprès du public militant [2]. Nul hasard non plus si, inversement, l’anthropologie – quelques décennies après sa sœur aînée l’économie politique – entreprit au début du xxe siècle de tourner le dos à ses acquis et à son questionnement scientifique, en réaction aux conclusions auxquelles ce questionnement aboutissait infailliblement. Le meilleur moyen de ne plus avoir à discuter de l’avenir de la société actuelle fut de nier que celui-ci s’inscrivait au sein d’un quelconque mouvement général. Et c’est donc autour de la Première guerre mondiale, au moment précis où le marxisme devint une force menaçante pour l’ordre social actuel, que l’anthropologie déclara nul et non avenu l’évolutionnisme, c’est-à-dire le programme de recherches qu’elle avait unanimement poursuivi jusque-là sur les sociétés du lointain passé [3].
La deuxième remarque est qu’il y a une ironie amère – jusque dans les termes eux-mêmes – à ce que le rejet du progrès soit précisément devenu un lieu commun du camp souvent qualifié de « progressiste ». C’est au nom de l’anti-colonialisme et de l’anti-racisme qu’ont été condamnés, le plus souvent sous les accusations les plus absurdes, les évolutionnistes du xixe siècle [4]. Et c’est en ce même nom qu’a été immolée, sur l’autel de l’éloge de la différence et de l’égale respectabilité de toutes les cultures, l’idée pourtant élémentaire qu’on ne saurait œuvrer pour un changement social sans considérer que certains rapports sociaux, certaines coutumes –certaines « cultures » – sont préférables à d’autres.
La troisième remarque est que ceux-là même qui rejettent l’évolutionnisme et qui prônent le relativisme culturel semblent ne pas percevoir que celui-ci entre en contradiction frontale avec une référence telle que la Déclaration des Droits de l’homme, dont ils sont généralement fort friands. Or, quoi de moins relativiste que cette déclaration qui, ô horreur, affirme l’universalité de ses valeurs – au mépris le plus complet de celles de toutes les sociétés précédentes ? Les Aborigènes d’Australie, lorsqu’ils faisaient la guerre, achevaient les ennemis blessés. Les Iroquois, bien connu des lecteurs d’Engels pour leur constitution politique non étatique et éminemment démocratique, se livraient en permanence à des raids afin de capturer des prisonniers dans les tribus voisines. Si une partie de ceux-ci étaient adoptés afin de combler les vides que la guerre ou les maladies avaient creusés, les autres étaient soit réduits en esclavage, soit répartis dans « diverses bourgades pour y estre bruslez, boüillis & rostis. [5] » Ces épouvantables sévices, qui pouvaient être prolongés durant plusieurs jours, avaient pour objectif avoué d’infliger la plus grande douleur possible ; on en finissait avec les victimes les plus résistantes en les dévorant lors de banquets anthropophages. Au nom de quoi, dès lors, condamner ne fut-ce qu’en paroles de telles pratiques – sans même parler d’y mettre fin –, si l’on tient les cultures humaines pour toutes également respectables, et si aucune n’est considérée comme le produit d’un développement plus élevé – qui prépare à son tour les progrès futurs ? Cette question n’obtient jamais de réponse claire, tant il est vrai que les relativistes ne prennent leurs propres principes au sérieux que lorsqu’il s’agit de combattre l’évolutionnisme, et derrière lui, la remise en cause de l’ordre social actuel. Précisons, à toutes fins utiles, que la supériorité des Droits de l'Homme sur les conceptions primitives ne tient pas à leur plus grande « moralité ». Il n'y a par exemple rien d'évident à ce que le droit « inviolable et sacré » de s'approprier des ressources de manière privée produise des effets beaucoup plus aimables que celui de réduire ses ennemis en esclavage ou de les dévorer. Si les Droits de l'Homme furent un progrès, c'est du fait qu'ils codifiaient des rapports sociaux porteurs d'une puissance économique supérieure, édifiés sur des échelles plus vastes, et qui rapprochaient ainsi l'humanité de la société de l'avenir.

On n’arrête pas le progrès
N’en déplaise aux anti-évolutionnistes, toutes les dimensions des sociétés ne sont pas équivalentes pour comprendre l’histoire humaine. L’accent mis par le marxisme sur la croissance des capacités de production comme l’élément central de la succession des sociétés n’est pas le fruit de son « ethnocentrisme ». Il convient au passage de remarquer que cet épithète est aussi inapproprié qu’infâmant, puisqu’il place indument (mais non innocemment) la question sur le terrain « ethnique » : tout au plus la position évolutionniste devrait-elle être qualifiée de « socio-centriste ». Ce « socio-centrisme » des évolutionnistes est réel ; mais il se justifie du fait qu’il procure une position privilégiée pour comprendre le mouvement d’ensemble des sociétés. C. Lévi-Strauss développait avec insistance le parallèle entre son relativisme et celui de la physique de Galilée et d’Einstein. Mais la physique sait également que pour comprendre certains phénomènes, tous les points de référence ne se valent pas, et que si l’on veut avoir la moindre chance de pénétrer les lois du mouvement des planètes du système solaire, on n’a d’autre choix que de raisonner de manière « héliocentriste ».
Le choix qui consiste à ordonner les structures sociales (indûment  appelées « cultures ») selon leur capacité à maîtriser la nature est le seul qui corresponde au cours effectif de l’aventure humaine, et qui par conséquent, permette d’en déchiffrer les lois. L’histoire de l’humanité n’est pas celle de l’adaptation toujours plus poussée à des milieux extrêmes, ou de la complexification croissante de ses systèmes de parenté. Elle est en revanche celle de l’augmentation de la productivité du travail.
Toutes les dimensions « culturelles » n’entretiennent pas les mêmes rapports avec ce mouvement général. Certaines en sont largement indépendantes. C’est le cas du langage, par exemple, et c’est bien pour cela qu’il serait absurde de parler de progrès à propos de la structure des langues humaines [6]. Mais bien d’autres sont liées, parfois directement, parfois de manière plus complexe, à l’avancée des capacités matérielles. L’universalisme des Droits de l’homme n’a pas été une révélation subite due à quelque cerveau génial, mais le fruit de l’ascension de la bourgeoisie et de l’affirmation de ses aspirations. De la même manière, notre conception de l’égalité des sexes est une idée résolument moderne qui n’a jamais germé dans aucune société précapitaliste. Cette conception, qui résulte de la généralisation des relations marchandes dans la sphère économique [7], constitue elle aussi un acquis. En nier le caractère progressiste conduirait à se désarmer par avance face à toutes les tentatives de maintenir, ou de rétablir, des pratiques discriminatoires vis-à-vis des femmes, pratiques justifiées par des spécificités « culturelles ».
Il faut le réaffirmer avec force : l’histoire, même si elle ne suit pas partout le même chemin, s’oriente bel et bien selon un sens général, selon des modalités que les évolutionnistes du xixe siècle voulaient découvrir et expliquer. Indépendamment même de la solidité de leurs conclusions, leur programme de recherche était le seul qui puisse pleinement mériter le qualificatif de scientifique. L’immense apport de Marx fut de montrer que le socialisme, cette société débarrassée de l’exploitation et de l’oppression, n’était pas uniquement la sympathique aspiration de quelques nobles esprits, mais l’aboutissement potentiel de la dynamique de la société capitaliste – et plus fondamentalement, de toute l’évolution sociale humaine.
C’est cette perspective qui a valu à l’évolutionnisme et à l’idée de progrès d’être honnis. En ces temps peut-être décisifs pour l’avenir de l’humanité, où bien des repères les plus fondamentaux se sont dilués dans le reflux du courant révolutionnaire, c’est celle-là même qui justifie qu’on les défende avec ardeur.

Christophe Darmangeat
septembre 2012



[1] C. Lévi-Strauss, Race et histoire, 1952.
[2] Voir l’Origine de la propriété privée, de la famille et de l’Etat, écrit en 1884 par F. Engels, qui se proposait d’ « exposer les conclusions des recherches de L. H. Morgan »
[3] Si les premiers grands anthropologues furent tous évolutionnistes, tels J. J. Bachofen, L. H. Morgan, E. Tylor ou J. Frazer, leurs successeurs, avec en particulier l’école fonctionnaliste de F. Boas, B. Malinovski ou A. Radcliffe-Brown, rejetèrent avec force cette perspective. Ce retournement fait écho à celui qui, 40 ans plus tôt, avait vu le triomphe de la théorie économique néoclassique et l’abandon de tous les acquis qui avaient mené de D. Ricardo à K. Marx.
[4] Sur ce point, nous renvoyons le lecteur à l’excellent article d’Alain Testart, La question de l’évolutionnisme dans les sciences sociales, 1992.
[5] J.-C. Bonnin, Voyage au Canada dans le nord de l’Amérique septentrionale fait depuis l’an 1751 jusqu’en l’an 1761, Casgrain, Québec, 1887, p. 160.
[6] L’émergence d’une langue commune, en revanche, est un acquis précieux de ce mouvement global.
[7] Voir mon livre Le communisme primitif n’est plus ce qu’il était, 2e édition, Smolny, 2012.

samedi 8 septembre 2012

Un article en ligne d'A.Testart, sur la classification des sociétés

Je découvre à l'instant un article écrit par A.Testart pour la revue Sciences Humaines, intitulé "Comment classer les sociétés", où celui-ci résume les principales lignes de sa classification en trois grands types. C'est simple, pas trop long, et comme souvent chez cet auteur, lumineux : l'article consultable en ligne.

Edit : relisant cet article, je réalise à quel point la dernière phrase est un renoncement. Dommage...

mardi 4 septembre 2012

L'Origine de la famille... à la fête de l'Humanité

Initialement prévue pour le 20 août, la réédition de L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'État par le Temps des Cerises paraîtra finalement pour la fête de l'Humanité (les 14, 15 et 16 septembre prochains).

En tant que préfacier, j'aurai le plaisir d'assurer une présence au stand de l'éditeur (au Village du livre) pour discuter de l'ouvrage avec tous ceux qui le souhaitent  :

  • samedi 15, de 14h à 15h
  • dimanche 16, de 15h à 16h