vendredi 21 décembre 2012

La vie de William Buckley (1776-1856)

Les témoignages pouvant prétendre décrire des sociétés préservées des influences de l'Occident sont rares. Dans l'immense majorité des cas, les ethnologues (qu'ils soient professionnels ou même amateurs) sont arrivés longtemps après les marchands, les missionnaires, et les forces de l'État colonisateur. Des sociétés qu'ils voulaient étudier, ils n'ont alors recueilli que des observations indirectes, celles que les anciens donnaient en réponse à la question : « Comment était-ce, avant ? ».

Pourtant, quelques cas exceptionnels ont échappé à ce biais. On les doit à des gens qui ont appliqué (généralement involontairement) la méthode connue sous le nom d' « observation participante » bien au-delà de que les milieux académiques professaient, en se retrouvant durant des années parmi les indigènes, totalement coupés de leur civilisation d'origine. Pour tout le continent Australien, je ne connais que deux cas de ce genre. J'ai déjà mentionné sur ce blog celui de Narcisse Pelletier, un mousse français qui après un naufrage, survécut durant 17 ans parmi une tribu du cap York, au nord-est de l'Australie. Mais plusieurs décennies auparavant, un autre Européen, William Buckley, avait connu un sort comparable.

Condamné par l'armée anglaise, W. Buckley fut déporté dans la toute nouvelle colonie pénitentiaire de Port Philip (près de la future Melbourne) en 1802. Il s'évada, et fut porté pour mort. En fait, il survécut durant 32 ans au milieu des Aborigènes, avant de réapparaître en 1835 dans une société dont il avait presque totalement oublié la langue. Les souvenirs du « sauvage blanc » furent recueillis une première fois par George Langhorne, dans un récit de quelques pages publié seulement en 1911. Toutefois, une seconde version, beaucoup plus détaillée, fut rédigée par un journaliste, John Morgan, et aussitôt éditée en 1852. L'édition de Tim Flannery regroupe ces deux textes, qui à ma connaissance n'ont (et c'est fort dommage) jamais été traduits en français.

jeudi 13 décembre 2012

Intervention au séminaire « Lectures de Marx » à l'ENS

J'ai été invité à participer au séminaire  « Lectures de Marx », organisé par des étudiants de l'ENS. Le sujet précis est encore à définir, mais il tournera autour des rapports entre anthropologie et marxisme, ce qui ne devrait pas surprendre grand monde.

La date, elle, est d'ores et déjà certaine, et fixée au lundi 13 mai 2013.

mercredi 28 novembre 2012

Note de lecture : Avant l'Histoire (Alain Testart)

Avant l'Histoire - L'évolution des sociétés de Lascaux à Carnac, publié il y a quelques jours dans la prestigieuse collection « Bibliothèque des Sciences Humaines » chez Gallimard, est un monument. Ce texte couronne en effet l’œuvre déjà imposante d'Alain Testart, en rassemblant ses principales thèses développées au cours de nombreux livres et articles depuis Les chasseurs-cueilleurs ou l'origine des inégalités (1982). Mais aussi, et surtout, il articule méticuleusement la réflexion sociologique et ethnologique pour la relier aux données archéologiques, fournissant pour la première fois chez cet auteur un tableau d'ensemble de l'évolution sociale depuis le Paléolithique jusqu'au Néolithique tardif. Ainsi, le tableau statique de la classification sociale brossé dans les Éléments de classification des sociétés (2005), s'anime et prend vie.

L'ouvrage se situe donc à la croisée de nombreuses problématiques. À commencer par la plus évidente pour les archéologues, et la plus épineuse pour les ethnologues : celle de l'évolution sociale. Prolongeant son excellent article de 1992, A. Testart se livre à une analyse méthodique de la pensée évolutionniste, de ses preuves, des mécanismes qu'elle prête aux sociétés. Réfutant à la fois l'anti-évolutionnisme et les méthodes spéculatives ou approximatives employées par les différents courants évolutionnistes du passé, il plaide pour un évolutionnisme fondé sur la rigueur tant de la classification sociale que de l'interprétation des traces archéologiques.

jeudi 15 novembre 2012

Une présentation-débat au Monte-en-l'air

À l'initiative des éditions du Temps des cerises, j'aurai le plaisir d'animer un moment de discussion sur le thème « Marxisme et anthropologie » au Monte-en-l'air, une librairie située au 71, rue de Ménilmontant (Paris 20e). Ce sera le mercredi 28 novembre, à 18h30.

J'interviendrai donc autour des thèmes développés dans ma préface à L’origine de la famille, de la propriété privée et de l'État (F. Engels), récemment publié par cet éditeur.

mercredi 14 novembre 2012

Note de lecture :
Warless societies and the origins of war (Les sociétés sans guerre et l'origine de la guerre), de Raymond C. Kelly.

La question des origines de la guerre est un sujet passionnant, qui connaît depuis une trentaine d’années un fort regain d’intérêt de la part des milieux scientifiques. De très nombreux (et souvent, fort épais) ouvrages ont été publiés, au croisement des connaissances sur l’ethnologie, la paléontologie et la socio(bio)logie. Ayant déjà eu l’occasion de me familiariser avec ce problème, j’avais été intrigué (à vrai dire, avec quelques préventions) par le compte-rendu écrit par Daniel Tanuro sur l’ouvrage de Raymond C. Kelly, Warless societies and the origins of war (les sociétés sans guerres et l’origine de la guerre). Je m’étais donc promis de lire l’ouvrage en question… ce qui est maintenant chose faite. Et cette lecture a confirmé les réserves que m’avaient inspiré les lignes écrites par D. Tanuro.

Avec ses 180 (grandes) pages, le livre est d’un volume solide, mais on est loin des pavés monumentaux que ce genre de thème suscite parfois. Il s’appuie sur des données ethnologiques sérieuses, même s’il exploitant d’une manière qui me paraît parfois discutable. La seule discussion circonstanciée concerne les îles Andaman. Les autres cas abordés ne le sont qu’à titre de représentants de tel ou tel « type », avec des arguments d’ordre quantitatif et statistiques.

samedi 3 novembre 2012

Une critique du Communisme primitif..., sur le site du Courant Communiste International

Rédigé au mois d'août, un article fort détaillé, même si contraiement à ce qu'indique son titre, il ne porte finalement qu'assez peu sur mon livre : À propos du livre « le communisme primitif n'est plus ce qu'il était »

mardi 23 octobre 2012

Note de lecture :
Expédition à Botany Bay, de Watkin Tench

On cherche parfois très loin ce qui est sous nos yeux, ou presque, et qu'on ne découvre qu'après coup.

C'est ce qui vient de m'arriver à propos de l'Australie, où pour la rédaction du Communisme primitif..., en particulier de la deuxième édition, j'ai passé de longues heures à explorer le net et la Bibliothèque Nationale, pour dégoter tel ou tel témoignage ancien sur la situation des femmes aborigènes.

Il a fallu que j'attende ce week-end et le salon du livre de Blois où comme très souvent, le stand des éditions Anacharsis côtoyait celui de Smolny, pour m'apercevoir que lesdites éditions Anacharsis avaient réédité (en français !) dès 2006 les souvenirs de Watkin Tench, sous le titre Expédition à Botany Bay. Le nom de Watkin Tench ne m'était pas inconnu, bien que pour une raison qui m'échappe, je n'avais pas été fouiner ses écrits (disponibles par ailleurs en anglais).

Or, celui-ci fut un observateur tout à fait privilégié de l'Australie aborigène, pour la simple raison qu'il fut l'un des tout premiers Occidentaux à poser le pied sur ce continent - et à l'y laisser durant trois années. Officier de marine britannique, il était membre de la First Fleet, l'expédition qui fonda le premier établissement en Australie, la colonie pénitentiaire de Botany Bay, la future Sydney. Les tribus aborigènes qu'il observa étaient donc vierges de toute influence due à la présence des Blancs.

Même s'il n'est pas un ethnographe, et si son récit laisse finalement peu de place aux observations sur les Aborigènes, Tench consacre deux passages on ne peut plus éloquents à la situation des femmes australiennes. En voici un :
« (...) les femmes sont traitées avec une barbarie féroce. Alors qu’elles sont condamnées à porter les enfants et tous les fardeaux, elles ne reçoivent en récompense de leur soumission que gifles, coups de pieds et autres démonstrations de violence. Lorsqu’un Indien (sic) est furieux contre une femme, soit il la transperce de sa lance, soit il l’assomme sur-le-champ. Il la frappe systématiquement sur la tête avec sa hachette, une massue ou toute arme qui lui tombe sous la main. » (p. 330)
On rapprochera ce témoignage de celui de R. Salvado et de ses Mémoires historiques sur l'Australie, que j'ai recopié dans ce billet, pour constater qu'à soixante ans et quelques milliers de kilomètres de distance, les similitudes sont frappantes.


lundi 1 octobre 2012

Présence aux Rendez-vous de l'Histoire

J'aurai le plaisir d'être présent dimanche 21 octobre, de 10h à 16h, au stand des éditions Smolny, lors de la rencontre annuelle des Rendez-vous de l'Histoire, à Blois.

dimanche 16 septembre 2012

Anthropologie, marxisme, évolutionnisme et progrès : un article dans la revue Commune

Le numéro 64 de la revue Commune, daté de septembre 2012, et intitulé « Le progrès en question », vient de paraître. J'y ai rédigé un article sur les rapports entre l'anthropologie, le marxisme, l'évolutionnisme et le progrès. Avec l'aimable autorisation de la revue, je le reproduis ici-même :



L’évolution des sociétés ?
Mais vous n’y pensez pas !
 
De l’anthropologie, de l’évolutionnisme et du marxisme


Un spectre hante l’anthropologie : le spectre de l’évolutionnisme 
La première chose – et par conséquent, parfois, la seule – qu’apprend en France un étudiant en anthropologie est la détestation de l’évolutionnisme, généralement assimilé sans autre forme de procès à sa caricature dite « unilinéaire », dans laquelle toutes les sociétés du monde sont censées avoir parcouru les mêmes stades dans le même ordre. Depuis des décennies, dans une unanimité presque touchante tant elle est parfaite, les spécialistes de cette discipline vouent aux gémonies une perspective censée incarner tout à la fois un projet scientifique inepte et dépassé, et la légitimation des pires turpides de l’Occident à l’égard des peuples du reste du monde.
La critique, ou plus exactement, la disqualification systématique, de « l’évolutionnisme » du xixe siècle va bien au-delà de la remise en cause de tel raisonnement proposé par tel auteur. Ce que les adversaires de l’évolutionnisme contestent, c’est son projet scientifique lui-même, à savoir la recherche des lois qui ont organisé, au cours de la longue histoire de l’humanité, la succession des faits sociaux.
Les antiévolutionnistes ne nient certes pas que les formes sociales puissent changer ; mais ils affirment que ces changements n’obéissent à aucun ordre, ni à aucun principe. Ainsi, on ne saurait parler de progrès à propos de l’histoire des sociétés sans être victime d’une illusion – pire, sans justifier plus ou moins involontairement la domination occidentale et son cortège de mépris et de violence. Si les adversaires de l’évolutionnisme concèdent à contrecœur l’existence du progrès technique (il y a tout de même des réalités difficiles à évacuer), ils nient que celui-ci soit corrélé en quoi que ce soit aux dimensions sociales (systématiquement qualifiées de « cultures », un terme fourre-tout qui se prête à toutes les ambigüités).
Ainsi n’existerait-il donc aucun progrès dans les sociétés, ni dans les « cultures », dont aucune ne serait plus élevée qu’une autre. En France, le plus illustre des défenseurs de cette position, Claude Lévi-Strauss, expliquait dans une conférence demeurée célèbre [1] que si certains peuples  se sont distingués par leur maîtrise des savoirs techniques, d’autres sont demeurés inégalés dans leur adaptation à certains climats extrêmes, d’autres encore par la complexité de leur système de parenté. Seule notre myopie – produit de notre ethnocentrisme – nous pousse à attribuer la prééminence à l’un de ces critères aux dépens des autres et à percevoir un « progrès » là où n’existe qu’un mouvement brownien de « cultures ».

Splendeur et misère du relativisme 
Tout cela appelle au moins trois remarques.
En premier lieu, point n’est besoin d’un sens politique particulièrement aiguisé pour comprendre que l’hostilité des sciences sociales officielles à l’égard de l’évolutionnisme vise en réalité d’abord et avant tout le marxisme. Celui-ci incarne en quelque sorte l’évolutionnisme par excellence ; un évolutionnisme qui, non content de penser l’évolution passée, ambitionne d’utiliser cette compréhension pour concevoir l’évolution future – et pire encore, pour la façonner activement. Nul hasard si Marx et Engels avaient scruté avec avidité les progrès de la toute jeune science anthropologique, entreprenant sur le champ d’en intégrer les résultats les plus prometteurs à leur conception du monde et à les populariser auprès du public militant [2]. Nul hasard non plus si, inversement, l’anthropologie – quelques décennies après sa sœur aînée l’économie politique – entreprit au début du xxe siècle de tourner le dos à ses acquis et à son questionnement scientifique, en réaction aux conclusions auxquelles ce questionnement aboutissait infailliblement. Le meilleur moyen de ne plus avoir à discuter de l’avenir de la société actuelle fut de nier que celui-ci s’inscrivait au sein d’un quelconque mouvement général. Et c’est donc autour de la Première guerre mondiale, au moment précis où le marxisme devint une force menaçante pour l’ordre social actuel, que l’anthropologie déclara nul et non avenu l’évolutionnisme, c’est-à-dire le programme de recherches qu’elle avait unanimement poursuivi jusque-là sur les sociétés du lointain passé [3].
La deuxième remarque est qu’il y a une ironie amère – jusque dans les termes eux-mêmes – à ce que le rejet du progrès soit précisément devenu un lieu commun du camp souvent qualifié de « progressiste ». C’est au nom de l’anti-colonialisme et de l’anti-racisme qu’ont été condamnés, le plus souvent sous les accusations les plus absurdes, les évolutionnistes du xixe siècle [4]. Et c’est en ce même nom qu’a été immolée, sur l’autel de l’éloge de la différence et de l’égale respectabilité de toutes les cultures, l’idée pourtant élémentaire qu’on ne saurait œuvrer pour un changement social sans considérer que certains rapports sociaux, certaines coutumes –certaines « cultures » – sont préférables à d’autres.
La troisième remarque est que ceux-là même qui rejettent l’évolutionnisme et qui prônent le relativisme culturel semblent ne pas percevoir que celui-ci entre en contradiction frontale avec une référence telle que la Déclaration des Droits de l’homme, dont ils sont généralement fort friands. Or, quoi de moins relativiste que cette déclaration qui, ô horreur, affirme l’universalité de ses valeurs – au mépris le plus complet de celles de toutes les sociétés précédentes ? Les Aborigènes d’Australie, lorsqu’ils faisaient la guerre, achevaient les ennemis blessés. Les Iroquois, bien connu des lecteurs d’Engels pour leur constitution politique non étatique et éminemment démocratique, se livraient en permanence à des raids afin de capturer des prisonniers dans les tribus voisines. Si une partie de ceux-ci étaient adoptés afin de combler les vides que la guerre ou les maladies avaient creusés, les autres étaient soit réduits en esclavage, soit répartis dans « diverses bourgades pour y estre bruslez, boüillis & rostis. [5] » Ces épouvantables sévices, qui pouvaient être prolongés durant plusieurs jours, avaient pour objectif avoué d’infliger la plus grande douleur possible ; on en finissait avec les victimes les plus résistantes en les dévorant lors de banquets anthropophages. Au nom de quoi, dès lors, condamner ne fut-ce qu’en paroles de telles pratiques – sans même parler d’y mettre fin –, si l’on tient les cultures humaines pour toutes également respectables, et si aucune n’est considérée comme le produit d’un développement plus élevé – qui prépare à son tour les progrès futurs ? Cette question n’obtient jamais de réponse claire, tant il est vrai que les relativistes ne prennent leurs propres principes au sérieux que lorsqu’il s’agit de combattre l’évolutionnisme, et derrière lui, la remise en cause de l’ordre social actuel. Précisons, à toutes fins utiles, que la supériorité des Droits de l'Homme sur les conceptions primitives ne tient pas à leur plus grande « moralité ». Il n'y a par exemple rien d'évident à ce que le droit « inviolable et sacré » de s'approprier des ressources de manière privée produise des effets beaucoup plus aimables que celui de réduire ses ennemis en esclavage ou de les dévorer. Si les Droits de l'Homme furent un progrès, c'est du fait qu'ils codifiaient des rapports sociaux porteurs d'une puissance économique supérieure, édifiés sur des échelles plus vastes, et qui rapprochaient ainsi l'humanité de la société de l'avenir.

On n’arrête pas le progrès
N’en déplaise aux anti-évolutionnistes, toutes les dimensions des sociétés ne sont pas équivalentes pour comprendre l’histoire humaine. L’accent mis par le marxisme sur la croissance des capacités de production comme l’élément central de la succession des sociétés n’est pas le fruit de son « ethnocentrisme ». Il convient au passage de remarquer que cet épithète est aussi inapproprié qu’infâmant, puisqu’il place indument (mais non innocemment) la question sur le terrain « ethnique » : tout au plus la position évolutionniste devrait-elle être qualifiée de « socio-centriste ». Ce « socio-centrisme » des évolutionnistes est réel ; mais il se justifie du fait qu’il procure une position privilégiée pour comprendre le mouvement d’ensemble des sociétés. C. Lévi-Strauss développait avec insistance le parallèle entre son relativisme et celui de la physique de Galilée et d’Einstein. Mais la physique sait également que pour comprendre certains phénomènes, tous les points de référence ne se valent pas, et que si l’on veut avoir la moindre chance de pénétrer les lois du mouvement des planètes du système solaire, on n’a d’autre choix que de raisonner de manière « héliocentriste ».
Le choix qui consiste à ordonner les structures sociales (indûment  appelées « cultures ») selon leur capacité à maîtriser la nature est le seul qui corresponde au cours effectif de l’aventure humaine, et qui par conséquent, permette d’en déchiffrer les lois. L’histoire de l’humanité n’est pas celle de l’adaptation toujours plus poussée à des milieux extrêmes, ou de la complexification croissante de ses systèmes de parenté. Elle est en revanche celle de l’augmentation de la productivité du travail.
Toutes les dimensions « culturelles » n’entretiennent pas les mêmes rapports avec ce mouvement général. Certaines en sont largement indépendantes. C’est le cas du langage, par exemple, et c’est bien pour cela qu’il serait absurde de parler de progrès à propos de la structure des langues humaines [6]. Mais bien d’autres sont liées, parfois directement, parfois de manière plus complexe, à l’avancée des capacités matérielles. L’universalisme des Droits de l’homme n’a pas été une révélation subite due à quelque cerveau génial, mais le fruit de l’ascension de la bourgeoisie et de l’affirmation de ses aspirations. De la même manière, notre conception de l’égalité des sexes est une idée résolument moderne qui n’a jamais germé dans aucune société précapitaliste. Cette conception, qui résulte de la généralisation des relations marchandes dans la sphère économique [7], constitue elle aussi un acquis. En nier le caractère progressiste conduirait à se désarmer par avance face à toutes les tentatives de maintenir, ou de rétablir, des pratiques discriminatoires vis-à-vis des femmes, pratiques justifiées par des spécificités « culturelles ».
Il faut le réaffirmer avec force : l’histoire, même si elle ne suit pas partout le même chemin, s’oriente bel et bien selon un sens général, selon des modalités que les évolutionnistes du xixe siècle voulaient découvrir et expliquer. Indépendamment même de la solidité de leurs conclusions, leur programme de recherche était le seul qui puisse pleinement mériter le qualificatif de scientifique. L’immense apport de Marx fut de montrer que le socialisme, cette société débarrassée de l’exploitation et de l’oppression, n’était pas uniquement la sympathique aspiration de quelques nobles esprits, mais l’aboutissement potentiel de la dynamique de la société capitaliste – et plus fondamentalement, de toute l’évolution sociale humaine.
C’est cette perspective qui a valu à l’évolutionnisme et à l’idée de progrès d’être honnis. En ces temps peut-être décisifs pour l’avenir de l’humanité, où bien des repères les plus fondamentaux se sont dilués dans le reflux du courant révolutionnaire, c’est celle-là même qui justifie qu’on les défende avec ardeur.

Christophe Darmangeat
septembre 2012



[1] C. Lévi-Strauss, Race et histoire, 1952.
[2] Voir l’Origine de la propriété privée, de la famille et de l’Etat, écrit en 1884 par F. Engels, qui se proposait d’ « exposer les conclusions des recherches de L. H. Morgan »
[3] Si les premiers grands anthropologues furent tous évolutionnistes, tels J. J. Bachofen, L. H. Morgan, E. Tylor ou J. Frazer, leurs successeurs, avec en particulier l’école fonctionnaliste de F. Boas, B. Malinovski ou A. Radcliffe-Brown, rejetèrent avec force cette perspective. Ce retournement fait écho à celui qui, 40 ans plus tôt, avait vu le triomphe de la théorie économique néoclassique et l’abandon de tous les acquis qui avaient mené de D. Ricardo à K. Marx.
[4] Sur ce point, nous renvoyons le lecteur à l’excellent article d’Alain Testart, La question de l’évolutionnisme dans les sciences sociales, 1992.
[5] J.-C. Bonnin, Voyage au Canada dans le nord de l’Amérique septentrionale fait depuis l’an 1751 jusqu’en l’an 1761, Casgrain, Québec, 1887, p. 160.
[6] L’émergence d’une langue commune, en revanche, est un acquis précieux de ce mouvement global.
[7] Voir mon livre Le communisme primitif n’est plus ce qu’il était, 2e édition, Smolny, 2012.

samedi 8 septembre 2012

Un article en ligne d'A.Testart, sur la classification des sociétés

Je découvre à l'instant un article écrit par A.Testart pour la revue Sciences Humaines, intitulé "Comment classer les sociétés", où celui-ci résume les principales lignes de sa classification en trois grands types. C'est simple, pas trop long, et comme souvent chez cet auteur, lumineux : l'article consultable en ligne.

Edit : relisant cet article, je réalise à quel point la dernière phrase est un renoncement. Dommage...

mardi 4 septembre 2012

L'Origine de la famille... à la fête de l'Humanité

Initialement prévue pour le 20 août, la réédition de L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'État par le Temps des Cerises paraîtra finalement pour la fête de l'Humanité (les 14, 15 et 16 septembre prochains).

En tant que préfacier, j'aurai le plaisir d'assurer une présence au stand de l'éditeur (au Village du livre) pour discuter de l'ouvrage avec tous ceux qui le souhaitent  :

  • samedi 15, de 14h à 15h
  • dimanche 16, de 15h à 16h

lundi 27 août 2012

Une critique du Communisme primitif...

C'est sur le site de "Voie prolétarienne - Partisan", une organisation se réclamant du marxisme-léninisme : le lien vers la critique.

dimanche 22 juillet 2012

Un article consultable en ligne (revue Agone)

L'article que j'avais écrit pour la revue Agone n°43, "Comment le genre trouble la classe" (2010) est désormais consultable en ligne - disons-le tout net, son contenu est très voisin de celui de la brochure téléchargeable sur ce blog.

Accéder à l'article : Le marxisme et l'oppression des femmes, une nécessaire réactualisation

mercredi 18 juillet 2012

L'origine de la famille... prévue pour le 20 août

La réédition de L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'État aux éditions Le Temps des Cerises, pour laquelle j'ai rédigé la préface, est annoncée pour le lundi 20 août 2012.

mercredi 4 juillet 2012

Sur l'ouvrage d'Emmanuel Todd (suite d'une discussion)

Ayant reçu un commentaire en forme d'admonestation, signé Philippe, à ce que j'écrivais de l'ouvrage d'Emmanuel Todd, "L'origine des systèmes familiaux", j'en suis quitte pour une longue réponse, qui aura davantage sa place comme un nouveau billet.

Philippe me reproche d'avoir critiqué le livre sans l'avoir lu ; le fait est d'autant plus indéniable que mon premier billet ne cherchait nullement à le dissimuler. Cette fois, je n'ai eu d'autre choix que de me rendre à la bibliothèque la plus proche, où j'ai pu étudier le chapitre incriminé, celui qui constitue l'introduction du livre et qui traite d'anthropologie. Soyons donc clairs une fois de plus, je n'ai lu que ces quelque 40 pages, et pas la suite du livre - en espérant qu'il ne m'en sera pas tenu un grief excessif.


1. De quelle origine parle-t-on ?

Commençons donc par le commencement : j'aurais prêté à E. Todd une thèse qui n'est nullement la sienne, en disant qu'il prétendait avoir identifié la forme familiale originelle et universelle. Philippe s'insurge :
"Todd ne propose aucune lecture de l'histoire de la famille au néolithique puisqu'il aborde cette question en historien. Il se cantonne donc, si j'ose dire, à la période historique, depuis l'invention de l'écriture." 
Pourtant, une simple recherche sur Google produit plusieurs dizaines de résultats (E. Todd est un chercheur réputé), dont des interviews, ou même une page Wikipedia qui avance exactement le contraire. Et puisqu'abondance de preuves ne saurait nuire, je laisse la parole à l'intéressé lui-même ; voilà donc ce qu'E. Todd écrit dans son ouvrage :
"On peut identifier et définir une forme familiale originelle, commune à toute l'humanité" (p. 15)
Au cas où l'on douterait du fait que l'origine dont il est question se rattache bien à des peuples de chasseurs-cueilleurs - c'est-à-dire, relevant de formes économiques datant donc non du Néolithique, mais d'une époque plus reculée encore - les exemples donnés ne peuvent tromper : les Agta des Philippines, les Shoshone du Grand Bassin, les Yaghan de la Terre de Feu - ainsi, dans diverses citations de Lévi-Strauss ou une note consacrée à Radcliffe-Brown, que des Aborigènes australiens.


2. Qui dit que qui dit quoi ?

J'ai eu un peu de mal à comprendre de quoi l'on m'accusait, et j'avoue avoir relu plusieurs fois cette phrase :
"Contrairement à ce que vous prétendez, vous ne trouverez aucune affirmation dans le chapitre d'introduction sur l'idée d'une anthropologie qui aurait validé l'idée d'une famille nucléaire originelle, puisqu'il dit exactement le contraire et que l'un des ressorts de l'ouvrage consiste justement à contester l'idée d'une famille complexe originelle."
Si je comprends bien, on me reproche d'avoir dit qu'E. Todd reprenait une vieille thèse de l'anthropologie, qui dès le XIXe siècle et E. Westermarck, affirmait la primauté de la famille nucléaire originelle. Or, l'anthropologie ne prétend rien de tel, et E. Todd s'inscrit précisément en faux contre ses résultats. Tournons-nous donc vers E. Todd, qui écrit :
"L’origine des systèmes familiaux ne prétend pas être un livre révolutionnaire. Il réhabilite au fond l’anthropologie américaine des années 1920-1945 – et tout particulièrement Robert Lowie." (p. 15)
Ah. Et lorsqu'on sait que Lowie ne faisait lui-même que reprendre les thèses - et même, les exemples - fournis par Westermarck, la boucle est bouclée (pour information, voir les éléments réunis sur ce point par R. Makarius, dans les notes des pages 86-89 de ce document).

En réalité, ce n'est pas à l'anthropologie que s'en prend E. Todd, mais au structuralisme, en lui faisant d'ailleurs un assez étrange procès. Le structuralisme se voit en effet défini comme un courant qui affirme la cohérence des différentes structures d'une société - et Marx se voit ainsi rangé parmi le structuralisme ! (p. 21). Lorsque l'on sait que le structuralisme (en anthropologie) a eu précisément comme démarche fondatrice le refus de toute pensée évolutionniste, en premier lieu du marxisme, cela ne manque pas d'un certain sel.


3. Comment sont (mal)traités les faits anthropologiques

Philippe écrit que la méthode d'E. Todd :
"contourne ainsi les lacunes des sources en se basant sur le concept de "conservatisme des zones périphériques", méthode issue de la linguistique, qui vise à retrouver la forme originelle de la structure familiale d'un groupe donné en étudiant la périphérie de la zone concernée."
Je ne peux que souscrire à ce résumé. En elle-même, la méthode me paraît intéressante - sans avoir cependant la valeur de preuve qu'E. Todd semble lui attribuer ; la notion même de "périphérie", dans un monde sphérique, est un peu délicate. Et surtout, on ne peut écarter systématiquement l'hypothèse que cette périphérie soit par le fait même qu'il s'agisse d'une périphérie (c'est-à-dire, le plus souvent, de milieux très hostiles et reculés) une forme dégénérée, déformée, et non représentative de la forme originelle. Mais au-delà de cela, il me semble y avoir un problème tout simple, qui est celui de la prise en compte, ou de la déformation, des faits. 

Ecrire que l'ensemble des peuples de chasseurs-cueilleurs "périphériques" relevaient de la famille nucléaire, c'est une déformation de la réalité anthropologique. Les formes familiales étaient très diverses, allant d'une monogamie plus ou moins stricte (Andaman) à une polygynie extrême (Australie du nord). Certains de ces peuples possédaient des clans, d'autres en étaient dépourvus (mais E. Todd choisit d'ignorer délibérément cette institution pourtant essentielle - cf. p. 41). Et écrire que :
"Une distribution géographique assez claire permet d'affirmer d'entrée de jeu, à partir d'un examen sommaire de la périphérie du monde habité, que la famille était nucléaire et la parenté bilatérale" (p. 43)
c'est faire fi de l'ensemble du continent australien, qui est tout de même de très loin le plus vaste ensemble de chasseurs-cueilleurs jamais étudié, où la parenté n'était en aucun cas bilatérale.


4. Last but not least

Une dernière chose qui m'avait échappée au premier survol du livre : cette forme familiale originelle et universelle (la famille nucléaire) est censée aller de pair avec un "statut élevé de la femme" (p. 34, repris p. 40). Je ne peux que renvoyer les lecteurs qui voudront évaluer cette affirmation pour le moins osée aux éléments qui figurent dans mon propre bouquin...


Post-scriptum : je n'ai à aucun moment parlé de ce que disait, ou ne disait pas, l'ouvrage sur la naissance des inégalités, sauf pour répondre que je n'en savais rien.


dimanche 1 juillet 2012

Mon prochain ouvrage paraîtra aux éditions Agone

Comme je l'annonçais il y a quelques mois sur ce blog, j'ai mis un point (presque) final à un prochain livre, qui vient d'être accepté par les éditions Agone, plus précisément dans la collection Passé et Présent.

Il s'agira d'un ouvrage relativement court (disons, autour de 150 pages en format poche), qui traitera sous forme dialoguée les principales questions liées à l'évolution sociale, depuis les sociétés égalitaires jusqu'à la formation des classes sociales, en passant par les premières formes d'inégalités. Il fera une large part à des observations ethnologiques, pour rendre tout cela le plus vivant et le plus concret possible. Et il devrait même y avoir quelques illustrations pour rendre l'affaire encore plus alléchante. Bref, le but est de réaliser un livre qui soit très accessible, tout en présentant sans le simplifier outrageusement l'état des connaissances (mais aussi, des ignorances) sur ce vaste sujet.

Parution prévue en 2013.


Un village indien de la Côte Nord-Ouest (fin du du XIXe siècle)

lundi 4 juin 2012

Une préface pour L'origine de la famille...

Les éditions Le Temps des Cerises ont décidé de rééditer le livre de F. Engels, L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'État, et ont fait appel à mes services pour en rédiger la préface. J'ai naturellement accepté bien volontiers cette proposition.

Parution prévue : septembre 2012.

jeudi 31 mai 2012

Anthropologie, évolutionnisme, progrès... : un article dans la revue Commune

À la demande de la revue Commune (éditée par le Temps des Cerises), j'ai rédigé un (assez court) article consacré aux rapports entre l'anthropologie dominante, l'évolutionnisme et le progrès, article qui, comme l'on s'en doute, polémique contre les conceptions relativistes qui règnent sans partage sur cette discipline, au moins en France, depuis plusieurs décennies. Ce numéro paraîtra en septembre prochain.

samedi 5 mai 2012

Présence au Salon du livre libertaire

Les éditions Smolny seront présentes tout au long du salon du livre libertaire, qui se tiendra à Paris, espace des Blancs-Manteaux (4e), les 11, 12 et 13 mai prochain. Je serai moi-même présent sur ce stand pendant une bonne partie du week-end. L'occasion de quelques rencontres ?

mercredi 11 avril 2012

Une émission sur Radio Libertaire

L'émission "Pas de Quartiers", qui m'avait invité il y a deux ans pour présenter la première édition du livre, rediffusera cet entretien mardi 17 avril à l'occasion de la sortie de la nouvelle édition. Une nouvelle interview devrait être réalisée prochainement pour discuter de manière plus circonstanciée de cette dernière version.

lundi 19 mars 2012

La video de la conférence Marx au XXIe siècle

La conférence (suivie du débat) du séminaire de samedi dernier est en ligne (le texte sera disponible très bientôt) :


mardi 6 mars 2012

La deuxième édition est sous presses !

Après les traditionnelles affres des relectures et corrections de dernière minute, ça y est, la nouvelle édition du Communisme primitif (qui n'est toujours plus ce qu'il était) est sous presses.

Elle sera disponible sous quinzaine, soit à partir du week-end du 17 mars.

Je rappelle à toutes fins utiles que loin d'être une simple réimpression de la première version, cette édition est largement augmentée et totalement remaniée.

Présentation de l'ouvrage sur le site de l'éditeur

samedi 18 février 2012

dimanche 12 février 2012

À propos de Narcisse Pelletier

Narcisse Pelletier n'a pas seulement eu une vie hors du commun : il a également laissé un témoignage des plus précieux et des plus rares du point de vue de l'ethnologie.

Engagé comme mousse, il fit naufrage en 1858, à l'âge de quinze ans, sur les côtes du nord-est de l'Australie. Il y restera dix-sept ans, adopté par une tribu locale, avant d'être à nouveau recueilli - ou plutôt, enlevé, par un navire anglais. De retour en France, Pelletier, qui avait presque tout oublié de sa langue natale, confiera ses souvenirs à un lettré qui les publiera sous le titre "Chez les sauvages".

Les souvenirs de Pelletier, bien que courts, sont d'un extraordinaire intérêt ; ils font partie de ces rares cas où des Occidentaux purent observer des sociétés primitives qui n'avaient encore virtuellement eu aucun contact avec une société plus avancée - généralement, les ethnologues arrivent bien après les missionnaires, les commerçants et les soldats, dans cet ordre ou dans un autre. Et les principaux éléments que rapporte Pelletier sur cette société de chasseurs-cueilleurs qui ignoraient jusqu'à l'arc, qu'il s'agisse de la situation des femmes, de la guerre, des tabous ou des punitions, corrobore ce que l'ethnologie savante ultérieure confirma des décennies plus tard.

Si je parle de Pelletier, c'est que j'ai découvert à la télévision qu'un romancier, François Garde, venait de publier un livre inspiré de sa vie : "Ce qu'il advint du sauvage blanc". Apparemment, il s'agit d'un récit très libre, qui ne s'appuie que de loin sur les faits réels.

Effet de cette parution ou non, la réédition du texte de Narcisse Pelletier, qui datait d'une dizaine d'années, est dorénavant indisponible. Cela coïncide presque avec sa première traduction en anglais, chez un éditeur australien, sous le titre : "Pelletier, the forgotten castaway of Cape York". Espérons que cette indisponibilité ne soit que provisoire. Il serait tout de même dommage que les lecteurs français soient dorénavant obligés de se procurer ce texte en anglais en le faisant venir des antipodes...

samedi 21 janvier 2012

Une annulation, et deux confirmations

Contrairement à ce que j'annonçais il y a quelques semaines, je ne participerai pas à L'escale du livre de Bordeaux, le dernier week-end de mars. Qu'à cela ne tienne, la deuxième édition du livre est confirmée pour la mi-mars où, rappelons-le, j'aurai le plaisir de la présenter lors du séminaire Marx au XXIe siècle.

lundi 16 janvier 2012

Une lettre stimulante

Ce n'est pas dans mon courrier personnel que je l'ai trouvée, mais au hasard du net. Il s'agit d'un courrier écrit par l'économiste Joan Robinson, keynésienne de gauche, à une connaissance marxiste.

Cette lettre est intéressante à deux titres. D'une part, parce qu'elle montre que malgré ses grandes qualifications et ses vigoureuses affirmations, Joan Robinson n'a en réalité pas saisi grand chose de ce qui opposait Marx aux néoclassiques (dont Marshall) et aux idées qu'incarna plus tard Keynes (fussent-elles "de gauche"). Mais d'autre part, Robinson dénonce, sans aucun doute avec quelques bonnes raisons, un "marxisme" qui tient davantage du dogme desséché que de la pensée et du raisonnement vivants.

Puissent les marxistes ne jamais mériter qu'on leur écrive pareille apostrophe...

Recopié donc, depuis le blog Optimum, au rédacteur duquel on doit cette (très bonne) traduction  :

Lettre ouverte d'une keynésienne à un marxiste 
Je dois vous avertir que vous allez trouver cette lettre très difficile à suivre. Non pas, je l'espère, en raison de sa difficulté (je ne vais pas vous embêter avec de l'algèbre, ou des courbes d'indifférence), mais parce que vous la trouverez extrêmement choquante et que vous serez trop sonné pour en accepter la teneur. 
Je voudrais commencer par une considération personnelle. Vous êtes très poli et essayez de ne pas me le faire sentir, mais, comme je suis une économiste bourgeoise, votre seul intérêt possible à m’écouter est d'entendre quelle sorte de non-sens je vais bien pouvoir débiter. Pire encore - je suis une keynésienne de gauche. J’ai tiré des conclusions plus roses que bleutées de la Théorie générale, bien avant sa publication.(J'étais dans la position privilégiée d'être membre d'un groupe d'amis qui ont travaillé avec Keynes alors qu'il était en cours d'écriture.) J'ai donc été la toute première à atterrir dans le bocal étiqueté «de gauche keynésienne». Au demeurant, je constitue aujourd’hui une grande proportion du contenu du bocal, parce qu’une bonne partie du reste s'en est exfiltré depuis. Maintenant, vous savez le pire. 
Mais je veux que vous m’envisagiez en utilisant la méthode dialectique. Le premier principe de la dialectique, c'est que la signification d'une proposition dépend de ce qu'elle réfute. Ainsi la même proposition a deux significations opposées selon que vous la considérez d'en haut ou d’en bas. Je sais à peu près de quel point de vue vous considérez Keynes, et j’en infère correctement votre jugement. Utilisez un peu de dialectique, et essayez de comprendre le mien.
J'ai été étudiante à un moment où l'économie vulgaire était dans un état particulièrement vulgaire. La Grande-Bretagne ne comptait pas moins d'un million de chômeurs, et j’étais là, avec mon professeur m’enseignant qu'il est logiquement impossible d'avoir du chômage à cause de la loi de Say. 
C’est alors qu’arriva Keynes, qui prouva que la loi de Say est une absurdité (Marx en a fait autant, bien sûr, mais mon professeur n'a jamais attiré mon attention sur les opinions de Marx à ce sujet). Par ailleurs (et c'est en cela que je suis une keynésienne de gauche, plutôt que de l'autre genre), je comprends en un coup d'œil que Keynes montre que le chômage va être un écrou très difficile à desserrer, car il n'est pas juste un accident - il a une fonction. En bref, Keynes a mis dans ma tête l'idée même de l'armée de réserve de travailleurs que mon professeur avait été si attentif à garder hors d’elle. 
Si vous avez la moindre petite pincée de dialectique en vous, vous verrez que la phrase « Je suis une keynésienne » a une signification totalement différente quand je la prononce, de celle qu'elle aurait eu si vous l’aviez prononcée (ce que, bien sûr, vous n'auriez jamais fait).
La seule chose que je vais dire qui va vous sonner ou vous faire bouillir (selon votre tempérament) au point de vous rendre incompréhensible le reste de ma lettre est la suivante : Je comprends Marx, et de loin mieux que vous. (Je vais vous donner une intéressante explication historique dans une minute, si vous n'êtes pas complètement raide ou bouillant avant d’en arriver là.) 
Quand je dis que je comprends mieux Marx que vous, je ne veux pas dire que je connais le texte mieux que vous. Si vous commencez à me lancer des citations, vous m’aurez déroutée en peu de temps. En fait, je refuse de jouer avant même de commencer. 
Ce que je veux dire est que j’ai Marx dans mes os alors que vous l’avez dans la bouche. Pour prendre un exemple - l'idée que le capital constant est une accumulation de la force de travail dépensée dans le passé. Pour vous c'est quelque chose qui doit être prouvé avec un tas de trucs hégéliens et de non-sens. Alors que moi, je dis (même si ma terminologie n’est pas aussi pompeuse que la vôtre): « Naturellement - que pourrait-il être d’autre ? » 
C'est pour cela que je suis terriblement embrouillée. Pendant que vous étiez en train d’essayer de le prouver, je pensais que vous parliez de quelque autre chose (sans que je sache exactement laquelle) qui avait besoin d’être prouvée. 
Autre exemple, supposons que nous voulions nous remémorer quelque point délicat dans le capital, par exemple le schéma à la fin du tome II. Que faites-vous? Vous ouvrez le volume et y cherchez l’explication. Que fais-je? Je prends le dos d'une enveloppe et tente de résoudre le problème. 
Maintenant, je vais vous dire quelque chose d'encore pire. Supposons, uniquement pour l’exemple, que la réponse trouvée sur ma vieille enveloppe n'est pas celle qui figure dans le livre. Que dois-je faire? Je vérifie mon travail, et si je n’y trouve pas d'erreur, je cherche une erreur dans le livre. Maintenant, je suppose que je pourrais aussi bien arrêter d'écrire, parce que vous pensez que je suis folle à lier. Mais si vous arrivez à me lire un instant de plus, je vais essayer de m'expliquer. 
J'ai été élevée à Cambridge, comme je vous l'ai dit, dans une période où l'économie vulgaire avait atteint les plus grandes profondeurs de la vulgarité. Mais tout de même, à côté d’un tas d’inepties, avait été conservé un patrimoine précieux – la façon de penser de Ricardo.
Ce n'est pas une chose que vous pouvez apprendre dans les livres. Si vous vouliez apprendre à rouler à bicyclette, prendriez-vous un cours par correspondance sur la bicyclette? Non, vous emprunteriez un vieux vélo, vous sauteriez en scelle, tomberiez, vous écorcheriez, avanceriez en tremblotant, et puis tout d'un coup, hop ! Vous feriez du vélo. C’est à cela que ressemblait le cours d'économie à Cambridge. Et c’est comme pour une bicyclette : une fois que vous savez en faire, ça devient une seconde nature. 
Lorsque je lis un passage dans le capital je dois d'abord comprendre ce que Marx entend par « c »  à ce moment-là, s’il s’agit bien du stock total de travail accumulé (il n’aide pas souvent en précisant de quoi il parle - ça doit être déduit du contexte), et ensuite je me sens aussi à l’aise que sur ma bicyclette. 
Un marxiste est très différent. Il sait que ce que Marx dit doit être juste dans tous les cas, alors pourquoi gaspiller sa propre capacité mentale à savoir si « c » est un stock ou un flux ?
Puis j’en arrive à un endroit où Marx dit qu'il s’agit d’un flux, alors qu’il est assez clair dans le contexte qu'il devait s’agir d’un stock. Sauriez-vous ce que je fais dans ce cas ? Je descends de mon vélo, et je corrige l’erreur, et puis je me remets en scelle et me voilà. 
Maintenant, supposons que je dise à un marxiste: « Regardez un peu - veut-il dire le stock ou le flux ? » Le marxiste dit: « « c » signifie le capital constant », et il me donne une petite leçon sur le sens philosophique du capital constant. Je dis : « Tant pis pour le capital constant, n'a-t-il pas confondu le stock et le flux ? » Le marxiste me répond : « Comment aurait-il pu faire une erreur ? Ne sais-tu pas qu'il était un génie ? » Et il me donne une petite leçon sur le génie de Marx. Je me dis : « Cet homme peut être un marxiste, mais il ne comprend pas grand-chose au génie ». Votre esprit laborieux avance étape par étape, prend le temps d'être prudent et évite les dérapages. Votre génie porte des bottes de sept lieues, et va arpentant, en laissant un jeu de piste de petites erreurs derrière lui (et qui s'en soucie ?). Je dis : « peu importe ​​le génie de Marx. Est-ce un stock ou un flux ? » C’est alors que le marxiste se froisse et change de sujet. Et je me dis « Cet homme peut être un marxiste, mais il ne risque pas d’aller loin en bicyclette. » 
La chose qui est intéressante et curieuse dans tout cela, est que le brouillard idéologique qui entourait mon vélo quand j’ai débuté n’avait rien en commun avec l'idéologie de Marx, et pourtant mon vélo devrait être le même que le sien, avec quelques améliorations modernes et quelques altérations modernes. A partir d’ici, ce que je vais dire est plus dans votre ligne, donc vous pouvez vous détendre une minute. 
Ricardo a existé à un tournant si fort de l'histoire anglaise que les positions progressistes et les positions réactionnaires se sont totalement déplacées en une génération. Il écrivait juste au moment où les capitalistes étaient sur le point de remplacer l'ancienne aristocratie foncière en tant que classe dirigeante. Ricardo était dans le camp progressiste. Sa principale préoccupation était de montrer que les propriétaires étaient des parasites pour la société. Ce faisant, il a été dans une certaine mesure le champion des capitalistes. Ils faisaient partie des forces productives contre les parasites. Il a été pro-capitalistes contre les propriétaires plus qu'il n’a été pro-travailleurs contre les capitalistes (avec la loi d'airain des salaires, c’était simplement pas de chance pour les travailleurs, quoi qu’il arrive). 
Ricardo a été suivi par deux élèves doués et bien formés - Marx et Marshall. En attendant, l'histoire anglaise avait dépassé son tournant, et les propriétaires n'étaient plus la question depuis longtemps. Maintenant c’était les capitalistes. Marx retourna l'argument de Ricardo de cette façon: les capitalistes sont très semblables à des propriétaires. Et Marshall le retourna dans l'autre sens : Les propriétaires sont très semblables à des capitalistes. Du tournant de l'histoire anglaise, partirent deux bicyclettes de la même fabrication - l'une roulant vers la gauche et l'autre vers la droite. 
Marshall a fait bien plus que de changer la réponse. Il a changé la question. Pour Ricardo, la théorie de la valeur a été un moyen d'étudier la répartition de la production totale entre les salaires, la rente et le profit, considérés chacun comme un tout. C'est une grande question. Marshall fait de la signification de la valeur une petite question : Pourquoi un œuf coûte plus cher qu'une tasse de thé ? C'est peut-être une petite question, mais il est très difficile et compliqué d’y répondre. Cela prend beaucoup de temps et d'algèbre à théoriser. Ça a donc occupé tous les élèves de Marshall pendant cinquante ans. Ils n'avaient pas le temps de penser à la grande question, ou même de se rappeler qu'il y avait une grande question, parce qu'ils devaient garder le nez dans le guidon pour élaborer la théorie du prix d'une tasse de thé.
Keynes a retourné la question à nouveau. Il a commencé à penser en termes ricardiens : la production comme un tout, et pourquoi se soucier d'une tasse de thé ? Lorsque vous pensez à la production comme un tout, les prix relatifs partent au lavage - y compris le prix relatif de l'argent et du travail. Le niveau des prix s’invite au débat, mais il s’invite en tant que complication, et non comme question principale. Si vous avez un tant soit peu pédalé sur les vélos de Ricardo, vous n'avez pas besoin de vous arrêter et de vous demander ce qu'il faut faire dans un cas comme ça, vous vous contentez d’avancer. Vous écartez par hypothèse la complication jusqu'à ce que vous ayez clarifié le point principal. Ainsi, Keynes a commencé en se débarrassant des prix exprimés en monnaie. La tasse de thé de Marshall s’est évaporée dans le néant. Mais si vous ne pouvez pas utiliser l'argent, quelle unité de valeur prenez-vous ? Une heure de temps de travail d’un homme. C'est la mesure la plus utile et judicieuse de la valeur, donc, naturellement, vous la prenez. Vous n'avez pas à prouver quoi que ce soit, vous le faites, tout simplement. 
Et voilà où nous en sommes - nous sommes revenus aux grandes questions de Ricardo, et nous utilisons l'unité marxienne de la valeur. De quoi vous plaignez-vous ? 
Et pour l'amour du ciel, laissez Hegel en dehors de ça. Pourquoi Hegel vient-il mettre son nez entre moi et Ricardo ?