mardi 6 décembre 2011

Une nouvelle date, et un changement

Commençons par le changement. Mon intervention au séminaire Marx au XXIe siècle, prévue initialement le samedi 24 mars, a été avancée d'une semaine. Elle aura donc lieu le samedi 17 mars, dans les mêmes locaux (ceux de la Sorbonne).

Par ailleurs, donc, une nouvelle date sur l'agenda : je présenterai (sous une forme restant à déterminer) la nouvelle édition du Communisme primitif... lors de l'Escale du livre de Bordeaux,  qui aura lieu les 30 et 31 mars, ainsi que le 1er avril 2012.

dimanche 30 octobre 2011

Un (petit) délai pour la deuxième édition

La deuxième édition du Communisme primitif n'est plus ce qu'il était, un temps envisagée pour début décembre, est maintenant prévue pour janvier 2012.

Il y a en effet pas mal de travail sur ce texte dont, je le répète, la forme a été profondément remaniée par rapport à la première version. 

vendredi 21 octobre 2011

Un nouveau livre en préparation...

Parallèlement à la nouvelle édition du Communisme primitif n'est plus ce qu'il était, je suis en train de mettre la dernière main à un nouveau texte. Son titre provisoire (mais chacun sait que le provisoire devient volontiers définitif) :

Des riches et des pauvres, y en a pas toujours eu
Conversations sur la naissance des inégalités et des classes sociales

Il s'agit d'un livre relativement court (à peine plus de 200 000 signes, soit quatre fois moins que le Communisme primitif) et surtout, qui se veut très accessible. Il essaye de présenter, grâce à de nombreux témoignages ethnographiques significatifs, parfois drôles ou émouvants, ce qu'ont pu être les sociétés égalitaires du passé, les premières inégalités, et les voies vers la constitution des classes sociales. Comme son titre l'indique, il est rédigé sous forme de dialogue (imaginaire ?) de l'auteur avec un interlocuteur qui joue le rôle du candide (mais candide n'est pas stupide !)

Le texte est actuellement en cours de finalisation, et il s'apprête incessamment à partir en quête d'un éditeur. À bon entendeur...

mercredi 19 octobre 2011

À propos d'Emmanuel Todd et de son Origine des systèmes familiaux

J'ai reçu le courrier suivant, sous forme d'un commentaire à l'un des posts. Il m'a semble plus justifié d'y consacrer un nouveau sujet :
Bonjour,
J'ai lu avec beaucoup d’intérêt ton livre.
As-tu un avis sur le dernier livre de todd ?
et la thèse qu'il y a derrière sur le fondement de l'inégalité ?
Merci de ta réponse
Bien cordialement
Caseira - www.vosstanie.org
En fait, je n'ai que très récemment appris qui était Emmanuel Todd. C'est à l'occasion de la sortie de son dernier ouvrage, l'origine des systèmes familiaux, qui lui a valu d'être invité dans maintes émissions télévisées ou radiophoniques, que j'ai découvert ce chercheur et ses principales thèses.

Il faut être bien clair : je n'ai pas lu E. Todd. J'ai regardé quelques interviews, balayé internet à son sujet, et été feuilleter son (gros) livre, en particulier le premier chapitre. Mais tout ce que je peux en penser ne procède que d'une première impression. Ce n'est en aucun cas un avis motivé par une étude attentive.

La thèse essentielle de son dernier livre, telle qu'il la résume lui-même, est de partir à la recherche de la forme familiale originelle. Quête qu'il n'est pas le premier à entreprendre, puisque cette problématique occupa largement l'anthropologie de la fin du XIXe, avec des polémiques acharnées entre ceux qui arguaient de l'existence d'un stade de promiscuité primitive (Bachofen, Morgan) et ceux pour qui l'humanité des origines connaissait déjà (et uniquement) la cellule familiale actuelle, père - mère - enfant (Westermarck). C'est sans une hésitation que E. Todd se situe du côté des seconds. Soit.

J'ai été néanmoins un peu surpris de ses arguments : tout son ouvrage est en effet circonscrit aux sociétés historiques. La famille originelle et universelle qu'il prétend avoir débusquée, quand bien même le raisonnement serait valide, ne serait que la famille originelle des sociétés à écriture. Reste toute de même l'immense période qui les a précédées, connue sous le nom de préhistoire, et qui ne représente tout de même pas rien. Lors de son passage dans le journal d'Elise Lucet, E. Todd n'hésitait d'ailleurs pas à dire que la famille nucléaire (puisque c'est son nom) était déjà celle "de l'homme des cavernes", expression si surannée qu'elle laisse un peu coi quant au sérieux de l'intellectuel qui l'emploie de nos jours.

Sur ma faim, j'ai donc été feuilleter le premier chapitre de son livre, consacré aux recherches anthropologiques, et je n'ai vu (en diagonale, je le répète) qu'un résumé unilatéral, affirmant que l'anthropologie avait établi sans aucun doute possible depuis longtemps l'antériorité de la famille nucléaire. Vive Westermarck, Lowie et Radcliffe-Brown, et exit tous ceux qui ont pu, à un degré ou à un autre, contester cette vision totalement apologétique (j'en dis deux mots dans le livre, mais la prochaine édition comportera quelques phrases plus nettes à ce sujet). Aucun argument nouveau, aucun état même de la polémique et du débat scientifique depuis un siècle. On cite abondamment les chasseurs-cueilleurs "nucléaires" (pour la famille, pas pour l'énergie !) : Andamanais, Bushmen, et on "oublie" joyeusement tous les autres : les Australiens, qui étaient systématiquement polygames, les Inuits, dont la "famille" se permettait à peu près tous les péchés possibles vis-à-vis de la morale chrétienne, ceux d'Amazonie qui, mon Dieu, ne valaient guère mieux, etc. L'illusion est parfaite et le tour est joué. Circulez, y a rien à voir, et surtout pas ces horreurs telles que la polygynie, la polyandrie, les familles que nous dirions recomposées, etc., qui sont pourtant monnaie courante dans la plupart des sociétés primitives (sans parler d'études sur l'ADN qui établissent aujourd'hui une très forte présomption en faveur d'une large polygynie dans les sociétés du Paléolithique).

Pour le reste, j'ai cru comprendre que la thèse maîtresse d'E. Todd, qui fait hausser depuis des décennies les épaules de bien des spécialistes en géographie humaine, consiste à dire que la société est fondamentalement déterminée par sa forme familiale. Ce sont ainsi les formes de famille qui expliquent ici le vote pour tel ou tel parti, ailleurs la naissance du capitalisme ou ses difficultés d'implantation, etc. Une telle thèse me paraît tellement faible que j'ai du mal à croire qu'on puisse la défendre sérieusement.

En revanche, j'avoue ne pas savoir ce que dit E. Todd sur la naissance des inégalités... mais je suis naturellement prêt à poursuivre le dialogue avec qui voudra bien éclairer ma lanterne sur ce point (ou sur un autre) !

mardi 20 septembre 2011

Quelques informations sur la deuxième édition


Les choses se précisent en ce qui concernent la deuxième édition du livre.

Tout d'abord, les échéances : si tout se passe comme prévu, celle-ci devrait voir le jour début décembre. Cela dit, les impondérables étant ce qu'ils sont, il est toujours possible que cette date soit finalement réajustée dans un sens ou dans l'autre. En ce qui concerne les modifications qu'apportera cette nouvelle version, le plus simple est de reproduire ici le projet de préface à cette deuxième édition :
Se mesurer à un sujet aussi vaste et difficile qu’une actualisation marxiste de l’Origine de la famille... était une entreprise risquée ; téméraire, même, si l’on songe au fait que l’auteur ne peut se prévaloir d’aucune compétence professionnelle en anthropologie. Un peu moins de deux ans après sa publication, et malgré ses trop nombreuses faiblesses, l’ouvrage peut néanmoins se flatter d'avoir rencontré un certain écho auprès du public auquel il se destinait.
Les réactions des lecteurs, leurs remarques, leurs questions et leurs critiques, en plus de mes propres lectures et réflexions, m’ont persuadé sans peine d'en amender notablement le texte à l’occasion de cette seconde édition. 
La modification la plus visible a consisté à inverser l'ordre des deux parties principales, renvoyant ainsi en appendice final les chapitres consacrés aux questions de parenté, par lesquels s'ouvrait le texte initial. Avec le recul, je me demande bien comment je n’ai pas pensé plus tôt à cette architecture, tant elle me semble aujourd’hui aller de soi. Cette partie occupe une place mineure dans le propos de l’ouvrage ; et dès la première édition, son aridité, qui avait de quoi rebuter plus d’une bonne volonté, m’avait paru suffisamment évidente pour que l'introduction conseille au lecteur désemparé de la sauter purement et simplement. Cet avertissement est donc devenu superflu. L'ouvrage pourra dorénavant être sereinement commencé par son commencement, et par ce qui constitue son sujet principal : la condition des femmes.
Pour être plus discrets, les autres changements ont en réalité souvent été les plus importants. Certains relèvent certes de pures questions de forme, évacuant un développement jugé superflu, raccourcissant une énumération inutilement longue, ajoutant un exemple plus significatif ; de nombreux autres, en revanche, ont touché au fond. J'ai ainsi modifié ici une formulation insatisfaisante, apporté là une nuance ou un raisonnement nouveaux et, je l’avoue bien volontiers, corrigé quelques erreurs factuelles. De nouvelles lectures m’ont convaincu de remodeler certains passages de fond en comble. Plus que tout autre, l’ensemble australien a mobilisé mon énergie : les insuffisances des pages qui lui étaient consacrées ont motivé leur réécriture complète.
Sans modifier les thèses essentielles du texte et les arguments sur lesquels elles s’appuient, cette nouvelle édition se présente donc dans des habits neufs ; pour paraphraser le poète, le livre n'est désormais ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre. J'ai fait de mon mieux pour le rendre tout à la fois plus exact, plus riche (le nombre de références bibliographiques a presque doublé) et plus accessible que la version initiale. Il ne me reste plus qu’à faire le vœu que cette opinion sera partagée par ceux qui me feront l’honneur de s’intéresser à ces lignes.

samedi 3 septembre 2011

Le communisme primitif n'est plus... disponible !

En effet, un peu moins de deux ans après sa parution, le livre est dorénavant épuisé.

Il va de soi que, même si le tirage était relativement modeste, je ne boude pas mon plaisir. Vu son épaisseur, son sujet et l'absence presque totale de publicité, ce résultat laisse penser que le bouche-à-oreille n'a pas été trop mauvais.

Qu'on s'en réjouisse ou qu'on le déplore, cet état de choses ne devrait toutefois pas durer trop longtemps, puisqu'une seconde édition est d'ores et déjà en préparation.

Sans dévoiler de secrets éditoriaux, je peux tout de même révéler qu'elle comportera de nombreuses modifications par rapport à la première version. La thèse fondamentale restera la même ! Mais sur la base des différentes réactions des lecteurs, des discussions que j'ai pu avoir avec eux et de mes nouvelles lectures, le texte a largement fait peau neuve.

Bientôt des informations supplémentaires à ce sujet sur ce blog !
    

mercredi 6 juillet 2011

Table Rase : le sujet a été choisi

...Et il sort assez largement du thème central du livre, puisque mon exposé portera sur le thème :

"Des sociétés égalitaires à l'apparition des classes sociales : que sait-on aujourd'hui de l'évolution sociale dans la préhistoire ?"

Vaste question... à laquelle je tâcherai d'apporter quelques éléments de réponse, sans dissimuler l'étendue de notre ignorance (et de la mienne en particulier).

Par ailleurs, la date a été légèrement modifiée, puisque la discussion aura lieu le vendredi 26 août à partir de 14 heures.

lundi 27 juin 2011

Des présentations passées... et à venir

Pour commencer, un grand merci à tous ceux qui, à Saint-Jean du Gard comme à Avignon, m'ont invité à venir parler du livre et m'ont chaleureusement accueilli. Merci donc (entre autres) à Céline, à Jean-Luc, à Fred et à Marion. De mon point de vue tout au moins, ces soirées furent tout à fait réussies.

Par ailleurs, une nouvelle invitation m'est parvenue. Elle émane du séminaire Marx au XXIe siècle - l'esprit et la lettre, animé par Jean Salem, Isabelle Garo, Jean-Numa Ducange et Stathis Kouvélakis.

Mon intervention se tiendra le samedi 24 mars 2012 (ce qui me laisse quelque délai pour la préparer) et aura pour titre "La domination masculine est-elle née avec les classes sociales ? Le marxisme à l'épreuve des progrès de l'anthropologie". 

dimanche 19 juin 2011

Une nouvelle intervention avec Table Rase

L'association Table Rase, qui m'avait déjà invité au moins de décembre 2010 dans le cadre de son cycle de conférences, m'a sollicité pour intervenir au cours du stage qu'elle organise cet été.

J'interviendrai donc le samedi 27 août dans l'après-midi, sur un sujet restant à définir. Peut-être parlerons nous à nouveau des rapports entre les sexes, mais il est possible que nous en venions à un sujet plus large, par exemple pour comprendre ce que sont des sociétés égalitaires, et quels ont pu être les mécanismes qui ont mené à l'émergence des inégalités, puis des classes.

Pour participer d'une manière ou d'une autre à ce stage, une seule solution : prendre directement contact avec l'association.

mardi 24 mai 2011

Une présentation-débat à Saint-Jean-du-Gard (30)

Ce sera le jeudi 23 juin prochain, à l'invitation de la bibliothèque/infokiosque, située au 152 grand-rue.

Comme ils l'écrivent eux-mêmes, n'oubliez pas les petits plats et les bonnes bouteilles !

lundi 23 mai 2011

Un petit passage dans un petit salon

Le week-end prochain, 28 et 29 mai, je serai présent au Petit salon du livre politique, une manifestation qui se tient dans le café Le Lieu-dit, 6 rue Sorbier, Paris 20e, où le livre sera en vente sur le stand des éditions Agone.

Pas de présentation organisée en perspective, mais certainement des échanges enrichissants avec d'autres visiteurs.

dimanche 8 mai 2011

Les Mémoires historiques sur l'Australie, de Rudesindo Salvado

Même si les lois concernant la propriété privée brident ses possibilités, Internet est devenu une mine d'or - je veux parler des informations qu'on peut y trouver, et non des profits sonnants et trébuchants que certains en retirent. Des ouvrages anciens, en particuliers, sont numérisés par milliers, et constituent pour qui parvient à mettre la souris dessus de véritables trésors.

C'est le cas avec l'anthropologie, où l'on peut en quelques clics mettre à jour des ouvrages depuis longtemps introuvables. Si une très grande majorité d'entre eux, en particulier pour ce qui touche aux chasseurs-cueilleurs, sont rédigés en anglais, il existe quelques exceptions. Ainsi, ces Mémoires historiques sur l'Australie, écrites au milieu du XIXe siècle par un missionnaire italien, Salvado, et presque aussitôt traduites en français. Ces mémoires s'avèrent une très précieuse source sur les aborigènes de la région de Perth, à la pointe sud-ouest du continent.

La question des rapport hommes-femmes, en particulier, est abordée à plusieurs reprises (le lecteur pressé se rendra directement au chapitre 5 de la troisième partie, reproduit ci-après, mais plusieurs autres remarques dignes d'intérêt parsèment le texte). On trouvera également de multiples observations sur le mode de vie, les procédures de vengeance, qui corroborent d'autres témoignages. Si la partie concernant les croyances religieuses peut légitimement (et pour cause !) sembler peu digne de foi, l'ensemble des observations sur le quotidien et la vie sociale font de cet auteur un témoin globalement très appréciable.

Télécharger les Mémoires historiques sur l'Australie (Salvado, 1851) au format pdf

PARTIE III - CHAPITRE 5

MŒURS DOMESTIQUES



1. Avant de pousser plus loin la description des mœurs des sauvages, j'ai jugé convenable d'entrer ici dans le détail de leur vie domestique, en commençant par les circonstances qui accompagnent leur naissance. Quand une femme sent approcher le temps de sa délivrance, elle a soin de ne pas s'éloigner beaucoup dans les courses journalières, afin de se trouver au besoin près d'une source ou d'un réservoir d'eau ; et cela dans le double but d'avoir de l'eau à portée, et de conférer à son enfant le droit de naissance sur le territoire où se trouve cette eau. L'heure arrivée, la femme va loin de tous s'asseoir devant quelques restes de tisons enflammés ; et là elle ne jette point de hauts cris, ni de plaintes douloureuses, elle gémit seulement. L'enfant venu au monde, la mère elle-même lui donne les premiers soins, et ensuite elle saupoudre le nouveau-né de cendre ou de terre pulvérisée, pour le nettoyer, l'enveloppant ensuite dans des peaux d'opossum et de kanguroo. La couleur de la petite créature est rougeâtre dans les premiers jours, et brunit ensuite de manière à prendre la teinte de sa mère avant qu'il se soit écoulé un mois.

2. À peine les hommes entendent-ils le vagissement qu'ils demandent à la mère quel est le sexe ; si elle répond c'est une fille, ils ne bougent pas d'auprès de leur feu ; mais si c'est un garçon chacun donne des signes d'allégresse ; les hommes faits se mettent à chanter, et les enfants courent porter au nouveau-né des racines de choix el tout ce qu'ils ont sous la main de meilleur à manger. Au bout peut-être de deux ou trois heures l'accouchée se lève et porte le fils à son père, qui lui donne un nom emprunté à quelque événement récent. Par exemple, au moment de la naissance d'un enfant passa tout auprès un perroquet noir appelé mànaci ; le nom donné à l'enfant fut Conacii en changeant une syllabe.

3. On ne trouve chez les sauvages ni homme, ni femme, qui soient estropiés ou difformes ; j'ai entendu dire que l'enfant qui présente quelque défectuosité est mis à mort aussitôt après sa naissance, comme c'était autrefois l'usage chez les Spartiates. Quant aux aliénés, s'ils ne sont pas tués au moment de leur naissance, c'est par l'impossibilité de les reconnaître à cette époque, mais ils le seront plus tard, parce que leurs extravagances ne pourraient être souffertes de ceux qui ne comprennent pas cette infirmité. La terrible destinée de la troisième fille est de périr de la main de sa propre mère, et ils en donnent pour raison qu'il ne convient pas de laisser se multiplier les femmes. La seconde fille elle-même est mise à mort, si l'enfantement a été laborieux, ou si l'enfant donne trop de mal à apaiser. Les mères consomment ces actes de barbarie ou en compagnie, ou seules, et, souvent après qu'elles ont tué une seconde fille, elles disent qu'elle a été tuée par un Boglia et lui donnent tranquillement la sépulture. Lorsqu'elles manifestent l'intention de la tuer en présence de plusieurs autres femmes, il arrive plus d'une fois que quelqu'une de celles-ci, plutôt que de laisser commettre l'infanticide, adopte l'enfant. J'ai connu plus d'une de ces femmes au cœur plein de bonté et de philanthropie, et aussi plusieurs petites filles sauvées par elles d'une mort certaine. La mère d'Upuméra est du nombre des premières, et Càchina, dont j'ai eu occasion de parler dans la deuxième partie, est du nombre des secondes.

4. Elles aiment d'ailleurs éperdument leurs fils et aussi celles de leurs filles qui ont échappé à la mort. S'il arrive que quelqu'un de leurs enfants s'éveille en sursaut ou se fasse du mal, ses gémissements sont couverts par ceux de la mère, qui ne se donne aucun repos jusqu'à ce qu'elle ait trouvé le moyen de guérison, quelque fatigue qu'il doive lui en coûter. Elles nourrissent avec soin leurs petits enfants et les veulent toujours propres et bien tenus, autant que le permet leur position. Elles les allaitent pendant plus de quatre ans ; aussi n'est-il pas rare de voir de petits garçons jouer et faire des armes avec leurs petits ghicis, et puis courir se restaurer au sein de leur mère, qui souvent allaite ainsi deux enfants à la fois. J'ai vu des enfants de six ans prendre encore le sein, et les mères non seulement s'y prêter, mais les caresser et se priver des meilleurs morceaux pour les leur donner. De là vient que les enfants, tant de l'un que de l'autre sexe, sont bien nourris, forts, robustes et bien conformés de tous leurs membres.

5. On ne peut s'empêcher de déclarer blâmable la déférence des pères pour les enfants. Quelque faute que les enfants commettent, ils ne les châtient jamais, déclarant qu'ils ne comprennent pas pour quelle raison il conviendrait de les châtier à cet âge. Si un petit garçon veut obtenir quelque chose du père ou de la mère, il se met à pleurer, à les mordre, à les battre, jusqu'à ce qu'il obtienne ce qu'il veut. Toute la punition que les pères infligent à leurs enfants désobéissants, c'est une fâcherie plus ou moins remarquée par eux, et cela encore après leur avoir accordé tout ce qu'ils demandent. Ne semble-t-il pas que ce soit absolument la même éducation que donnent les pères à leurs enfants dans certaines sociétés qui se glorifient de leur haute civilisation ? J'en fais juge le lecteur. D'ailleurs c'est le père qui prépare pour son fils des armes proportionnées à son âge ; il se plaît à lui en apprendre le maniement ; il le baise avec tendresse, mais au rebours des Européens, c'est-à-dire en exsufflant au lieu d'aspirer l'air. Pour tout l'or du monde un sauvage ne donnerait pas son fils n'importe à qui que ce soit. Quelques-uns font un reproche aux Australiens de ce qu'ils ne confient pas leurs enfants aux colons, pour être élevés par eux. Faudrait-il aussi blâmer un Européen, parce qu'il ne confie pas son fils à un autre européen qu'il ne connaît pas et qui n'a pas sa confiance ? Or, tel est à peu près le cas des Australiens : ils confieraient, et ils confient effectivement leurs enfants à ceux qui ont su gagner leur affection ; mais, dans le cas contraire, ils aiment mieux les garder sans éducation, et en leur compagnie, que d'en être privés et se voir exposés à les perdre pour toujours. On accuse aussi les enfants de ne vouloir pas abandonner leurs père et mère ! Je voudrais bien voir si le fils de la plus misérable européenne demeurerait volontiers en la compagnie de la plus puissante reine de la terre, à lui inconnue, dès qu'il se verrait abandonné de sa mère ! Voudrait-on par hasard obtenir des sauvages ce qu'on ne saurait obtenir des Européens ? Néanmoins je puis assurer à mes lecteurs que beaucoup de sauvages nous ont apporté à la mission leurs enfants afin qu'ils fussent élevés auprès de nous, et beaucoup d'enfants refusèrent de suivre leurs parents dans les bois, et voulurent demeurer à la mission. Il n'est pas difficile d'expliquer le pourquoi.

6. Reprenant la suite de mon récit, je dirai que les fils adultes payent de retour l'affection de leurs parents. S'ils sont vieux, ils réservent pour eux les meilleures pièces de gibier, ou de tout autre mets, et se chargent de venger leurs offenses. Enfin ils leur témoignent leur amour au delà de la tombe, en tuant un ou deux sauvages quand leur père vient à mourir. Les jeunes Australiens ont coutume d'appeler marna ou maman (c'est-à-dire père) tous les vieillards, comme aussi N-angan (ou mère) les femmes avancées en âge.

7. Il est défendu à un Australien, comme je l'ai déjà dit, de se marier avant au moins 28 à 30 ans, et la mort est le châtiment de tout infracteur de la loi ; cette loi est cause que les jeunes gens témoignent une indifférence remarquable pour les femmes. Arrivés à l'âge fixé par la loi traditionnelle, il leur est pareillement défendu d'épouser une femme de leur propre famille. L'usage ordinaire est d'avoir deux femmes ; beaucoup de sauvages n'en ont qu'une seule, et je n'en ai connu aucun qui en eût plus de deux, à moins peut-être que par générosité un homme ne prenne sous sa protection la femme de son ami ou parent absent ; ou bien que par voie d'hérédité il n'adopte les veuves de son frère mort sans enfants [1], ou même ayant laissé des enfants. Le sauvage demande la jeune personne qu'il veut épouser au père de celle-ci, et si celui-ci ne l'a promise à aucun autre, et n'y voit pas d'empêchement, il la lui accorde. Dès ce moment la jeune personne appartient au sauvage qui l'a demandée, quoiqu'elle reste en compagnie de sa famille, jusqu'à l'âge de la puberté. Cet engagement est inviolable, et si jamais un père y manquait, ce serait la cause de beaucoup de sang répandu. Le sauvage pourtant quand il demande une jeune personne en mariage, s'il ne se fie pas à la parole du père, l'emmène avec lui. et lui tient lieu de frère, jusqu'à ce qu'elle ait atteint l'âge convenable. Dans aucun cas on ne demande à la jeune personne son consentement. Néanmoins j'ai entendu dire à des fiancés : « Je l'aime et elle m'aime aussi. » L'autre manière de prendre femme est de la ravir à son père, ou à son mari, soit à cause de sa rare beauté, soit parce que son mari la maltraite. Mais ensuite si celui-ci la trouve, il la tue sans pitié ; aussi le ravisseur l'emmène-t-il au loin, et tâche de se soustraire à tout jamais à la présence de l'offensé.

8. La beauté est pour la jeune Australienne une source de mésaventures et pour son pays natal une vraie calamité. Après avoir peut-être passé ses premières années en compagnie d'un homme âgé, elle risque d'être furtivement enlevée par un jeune homme qui ne manque pas de la tuer, s'il la trouve récalcitrante ; ou bien à peine se sont écoulés quelques mois depuis son enlèvement, qu'un second ravisseur la transporte encore plus loin parmi des peuplades inconnues et à des centaines de milles de ses parents. De là il résulte que celui qui a une belle femme ne lui permet jamais de s'éloigner d'un pas. Dans les réunions nocturnes il ne souffre pas qu'un autre lui adresse la parole ; en somme il est sur ses gardes autant que le peut être un mari vieux et jaloux, et la méthode qu'il emploie pour la corriger est si barbare, qu'il arrive bien souvent que, pour un seul regard indiscret, il lui traverse une jambe de son ghici, qu'il lui casse la tête de son dauac et lui prodigue mainte autre tendresse de ce genre. Souvent de grands désastres et des pertes considérables dans les combats occasionnés par l'enlèvement de ces Hélènes sauvages, retombent sur le pays d'où elles viennent ; il faut dire néanmoins, pour l'honneur de la vérité, que le plus souvent elles n'en sont que les causes innocentes, et pour elles la beauté n'est qu'un don fatal. L'état d'esclavage dans lequel toutes sont retenues est vraiment déplorable. La seule présence de leurs maris les fait trembler, et la mauvaise humeur de ceux-ci se décharge souvent sur elles par des coups et des blessures. Je me suis trouvé souvent dans l'obligation de m'interposer pour sauver la vie à quelqu'une de ces infortunées. Si la femme d'un sauvage a été offensée par une autre femme, l'affaire se débrouille entre elles sans l'intervention des hommes. Si l'offense est venue de la part du sauvage (mais non en matière de mœurs), alors bien souvent la femme de l'offenseur, toute innocente qu'elle est, paye pour son mari. Comme aussi fort souvent la mère ou la sœur d'un Australien expient chèrement l'offense que celui-ci a faite à la mère ou à la sœur d'un autre. En pareil cas le ressentiment est exercé par le père, par le mari, ou par qui que ce soit de la famille de l'offensée.

9. Le sauvage ne pardonne jamais l'insulte faite à la pudeur des femmes qui lui appartiennent ; c'est un outrage qui se paye cher et le plus souvent par la mort : les premiers Européens qui se rendirent coupables de tels méfaits en ont su quelque chose. Nos voyageurs ne trouveront certainement pas dans le voisinage des établissements européens des mœurs aussi sévères, parce que réduits à la misère et subjugués par la force, les pauvres sauvages sont contraints par le désir de leur propre conservation de prendre en patience l'opprobre, de peur de pire ; c'est tout autre chose pourtant parmi ceux qui loin du contact européen vivent au milieu des forêts. Dans les trois années de mon séjour, je n'ai jamais observé autour de nous un seul acte tant soit peu indécent ou déshonnête parmi eux : au contraire je trouvai des mœurs louables au plus haut point. Lorsqu'une famille se dispose à dormir, les garçons qui ont passé l'âge de sept ans dorment seuls autour du feu commun, les plus petits avec le père, et les enfants à la mamelle, aussi bien que les filles, quel que soit leur âge, avec la mère. Les femmes jouissent du droit d'ancienneté, la première dort plus près du mari et ainsi de suite.


[1] Ainsi l'ordonnait la loi de Moïse, Deutéronome, ch. xxv, v. 5. « Lorsque deux frères demeureront ensemble et que l'un d'eux sera mort sans enfants, la femme du défunt n'en épousera point d'autre que le frère de son mari, qui la prendra pour femme et suscitera des enfants à son frère. Et il donnera le nom de son frère à l'aîné des fils qu'il aura d'elle, afin que le nom de son frère ne se perde point en Israël. »

dimanche 17 avril 2011

Une critique flatteuse...

...parue sur le site Controverses.
On retiendra surtout la promesse de futurs échanges plus approfondis avec les rédacteurs (dont on ne cachera pas qu'on les connaît bien, et qu'on les apprécie autant qu'on mesure l'étendue de certaines divergences), qui ne manqueront pas d'êtres riches et stimulants.

jeudi 7 avril 2011

Avignon : présentation débat annulée... et reprogrammée.

Pour des soucis d'emploi du temps, il m'a fallu annuler la date initialement prévue pour mon voyage à Avignon.
Qu'à cela ne tienne, mes hôtes ont séance tenante reprogrammé une soirée pour le vendredi 24 juin.
Qu'on se le dise !

mardi 5 avril 2011

Un bref compte-rendu...

...de l'article paru dans le numéro 43 de la revue Agone.
C'est court, mais élogieux, alors pourquoi bouder ses petits plaisirs ?

jeudi 17 mars 2011

Une présentation-débat à Avignon

Ce sera le mercredi 27 avril, à l'invitation de la bibliothèque les Chemins non tracés et du journal Incendo
Rendez-vous à 19h, à la :

Maison IV de Chiffre
26, rue des Teinturiers
84000 Avignon

lundi 28 février 2011

Des vidéos en ligne

Le site de l'association Table Rase étant de nouveau opérationnel et ayant fait peau neuve, on peut dorénavant visionner l'intégralité de la conférence et du débat que j'ai animé le 16 décembre dernier.


Partie 1

Les autres extraits : partie 2 - partie 3 - partie 4

samedi 1 janvier 2011

Un (petit) cadeau de nouvel an

À l'occasion de la nouvelle année, la brochure annoncée depuis quelques temps est à présent disponible (tout au moins dans sa version électronique ; la version papier, dont la réalisation est entre les mains de Table Rase, ne sera prête que dans quelques temps).

On peut donc la télécharger... et la lire !