lundi 9 janvier 2017

Esclavagistes tropiques

Un Yuqui (dessin de S. McCall)
C'était il y a quelques jours, à la médiathèque du Quai Branly. Je pensais réunir tranquillement les derniers éléments pour mon intervention du 19 janvier, à propos de l'exploitation, des paiements et de l'esclavage, lorsque j'ai été abordé par quelqu'un dont le visage me semblait vaguement familier. J'avais rencontré cette personne une fois, il y a plus d'un an, lors d'un colloque d'anthropologie, et nous avions échangé quelques mots à la sortie. Comme nous nous informions mutuellement de nos petites actualités personnelles, celle-ci se sont littéralement télescopées : mon interlocuteur, qui s'appelle David Jabin, vient de soutenir sa thèse, intitulée Le service éternel, à propos d'un cas ethnologique pour le moins peu banal. Et voilà comment de nouvelles questions se sont invitées sans crier gare dans mon ordre du jour...
La thèse de D. Jabin, réalisée comme il se doit après un (long) terrain, porte sur un peuple de chasseurs-cueilleurs de l'ouest de l'Amazonie, les Yuqui. Ces Indiens sont apparentés aux Siriono, connus pour être les « nomades aux longs arcs », d'après le titre de leur ethnographie de référence. Les premiers d'entre eux n'ont été contactés qu'assez récemment : identifiés dans les années 1950, ils ont progressivement été rassemblés autour d'une mission au cours des cinquante dernières années. Ainsi, bien que leurs conditions de vie actuelles n'aient plus grand chose à voir avec ce qu'elles étaient auparavant, il reste possible, par des observations comme par l'enquête auprès des plus âgés, de reconstituer de nombreux traits de leur société. Or, celle-ci présente une particularité véritablement frappante, puisque ces chasseurs-cueilleurs mobiles, à l'équipement technique fort limité et aux groupes réduits, pratiquaient traditionnellement l'esclavage, jusques et y compris sous sa forme la plus dure, celle des morts d'accompagnement (que D. Jabin, au nom d'arguments qui ne me convainquent pas vraiment, préfère appeler « synthanasie »).

mercredi 21 décembre 2016

Des bases de données ethnographiques (et un petit cadeau de Noël)

Les chercheurs (en particulier, aux États-Unis) ont depuis longtemps compris l’intérêt, dans le but de fonder un comparatisme raisonné et de mettre en lumière corrélations et lois sociologiques, de disposer de bases de données, éventuellement cartographiées, rassemblant des informations sur un échantillon suffisamment riche de peuples. Je n'insisterai pas sur les deux grands problèmes de méthode que pose l'élaboration de telles bases. Le premier tient à la difficulté du codage : pour être exploitables, les informations sur les différents peuples doivent être ramenées à un dénominateur commun, c'est-à-dire à une série de valeurs qui permettent statistiques et raisonnements. Le second problème (qui se situe davantage en aval, lorsqu'il s'agit de tirer des conclusions des données) est connu sous le nom de « problème de Galton » : deux informations peuvent apparaître comme indépendantes dans la base (car portant sur deux peuples différents) alors qu'en réalité, elles procède d'une origine commune. Les statistiques qu'on peut en tirer sont alors biaisées.
La base la plus célèbre est peut-être celle des Human Relation Area Files. Il s'agit d'une base que l'on peut qualifier de qualitative : ces « fichiers » rassemblent des extraits d'ethnographies sur environ 400 peuples, accessibles par mots-clés. Ils ne comportent ni variables ni codages, et l'on ne peut donc l'utiliser pour une approche quantitative. Les HRAF sont évidemment disponibles en ligne... malheureusement, protégés par l'accès payant via quelque institution universitaire qui en aura payé le prix (au passage, même si là n'est certes pas le pire scandale de la société capitaliste, le fait que des connaissances d'intérêt collectif, qui plus est accumulées par des chercheurs rémunérés sur des budgets publics, soient réservées à ceux dont l'employeur peut en payer le prix est une absurdité qui suffirait à condamner l'organisation sociale qui la produit).
Une autre base, parfois confondue avec la précédente car c'est pour partie le même institut qui en est à l'origine, est l'Ethnographic Atlas. Dans les années 1960, sous la houlette de l'anthropologue George Peter Murdock, un vaste programme de recherche amena à la publication de cette base comportant plus d'un millier de peuples, pour lesquels plusieurs dizaines de variables, décrivant la vie matérielle, religieuse, ou l'organisation sociale, avaient été codées. Même si ce travail présente manifestement certaines imperfections, il continue de représenter une point de départ inestimable.

Sur le net (et mon petit cadeau)

Deux versions sont traditionnellement disponibles en ligne.

Le Standard Cross-Cultural Sample (SCCS)

La première est un extrait nommé le SCCS – Standard Cross-Cultural Sample, comportant 186 sociétés choisies pour éliminer au maximum le problème de Galton. Il est possible de télécharger le SCCS au format SPSS (un logiciel de statistiques), mais on peut également le consulter directement en ligne, en croisant n'importe quelle des deux variables.

L'Ethnographic Atlas

Quant à l'Ethnographic Atlas, assez étrangement, il n'était disponible qu'en version SPSS... jusqu'à ce jour de fête, où je mets à mon tour en ligne une version téléchargeable au format Excel.

Cartomares

Je faisais un peu plus haut allusion aux faiblesses de l'Ethnographic Atlas ; c'est en partant du constat que les variables décrivant les prestations et paiements matrimoniaux étaient trop grossièrement codées, et donc peu exploitables en l'état, qu'Alain Testart avait entrepris le projet Cartomares (aux données et résultats entièrement consultables en ligne) : deux bases de données (qu'il avait ensuite croisées) portant sur le mariage et l'esclavage pour dettes. Les données sur le mariage, en particulier, et le codage choisi, sont remarquables de précision.
Cette base reste malheureusement encore très peu connue, ainsi que j'ai pu le remarquer à plusieurs reprises. On pourra se référer, par exemple, au projet Bridewealth, portant sur le prix de la fiancée à travers le monde, et qui ignore tout des éléments rassemblés par A. Testart et son équipe (j'ai transmis l'information par connaissance interposée, en espérant qu'elle retiendra l'attention...).

dimanche 11 décembre 2016

Un trésor ethnographique philippin

Carte ethnographique des Philippines
Les Tagalog correspondent au nombre 59,
Les Visayans au nombre 12
Il est des régions du monde sur lesquelles, pour des raisons historiques, on dispose de peu de matériel ethnographique. C'est le cas de certaines parties de l'Asie du Sud-est, telles les Philippines, traditionnellement non étatisées et sans relations étroites avec des sociétés à écritures, et qui furent brisées dès l'arrivée des colonisateurs occidentaux. Aussi est-ce un petit événement lorsqu'un document contenant de précieuses informations, et jusque là confidentiel, devient accessible au grand public. J'ajoute qu'on ressent une émotion particulière en parcourant des descriptions qui portent sur des endroits où l'on s'est rendu personnellement (je suis allé deux fois aux Philippines, très précisément dans les deux lieux dont il va être question dans ce billet, non pour y étudier l'ethnologie, mais pour y observer des merveilles sous-marines).
Le document en question est connu sous le nom de Codex de Boxer, du nom du professeur, spécialiste de la région, qui en avait fait l'acquisition il y a quelques décennies. Ce codex est un recueil de textes, la plupart anonymes, rédigés en espagnol, et rassemblés autour de 1590. À ces textes sont jointes plusieurs dizaines de très belles illustrations possiblement réalisées par un artiste chinois, qui ajoutent encore à l'intérêt du document. L'ouvrage a été numérisé, et on peut le consulter ou le télécharger à cette adresse (attention, le pdf pèse tout de même la bagatelle de 330 Mo).
Mais le castillan manuscrit du XVIe siècle restant accessible seulement à une poignée de spécialistes (dont je ne fais évidemment pas partie !) les éditions Brill ont eu la bonne idée de publier une transcription et une traduction anglaise du Codex, réalisées par George Bryan Souza – le livre reproduit aussi, bien évidemment, les illustrations. Comme il est de tradition chez cet éditeur, l'ouvrage est hors de prix. Heureusement, les bibliothèques existent, et je suis donc allé en dévorer le contenu avec gourmandise ; je n'ai pas été déçu.

dimanche 4 décembre 2016

Paiements, esclavage et exploitation : le lieu d'un problème

L'exploitation et la typologie des sociétés

Une usine textile en Chine
On sait que dans la perspective marxiste, la structure fondamentale qui organise les sociétés de classe est celle de l'exploitation du travail humain : c'est la manière dont cette exploitation est effectuée (manière elle-même liée au degré de développement des moyens de production) qui représente la base fondamentale à partir de laquelle s'élève tout l'édifice social. Autrement dit (et le capitalisme ne fait pas exception à la règle) « seule la forme sous laquelle [le] surtravail est extorqué au producteur immédiat, l'ouvrier, distingue les formations sociales économiques, par exemple la société esclavagiste de celle du travail salarié. » (K. Marx).
Dès lors, vis-à-vis des sociétés antérieures à la naissance des classes sociales, deux attitudes sont possibles. Soit on considère que ces sociétés, n'étant pas principalement (ou pas du tout) structurées par l'exploitation, restent impénétrables pour le marxisme et qu'elles sortent du champ du matérialisme historique. Celui-ci n'aurait donc au mieux de pertinence que pour les sociétés de classe, et s’avérerait impuissant à appréhender la préhistoire humaine. Ce n'est évidemment pas mon opinion, et je crois au contraire que le matérialisme historique, s'il doit être la théorie de l'évolution sociale, ne peut être qu'une théorie générale de cette évolution, et non celle de certaines sociétés particulières. Pour autant, il est parfaitement vrai que l'exploitation n'a pas toujours été le phénomène central qu'elle est devenue depuis l'apparition des classes sociales ; virtuellement absente dans les premières sociétés, elle s'est développée peu à peu jusqu'à prendre la place qu'on lui connaît aujourd'hui. Comprendre pourquoi l'exploitation était initialement inexistante, ou marginale, et pourquoi elle a ainsi gagné en importance à mesure de l'évolution sociale, est précisément une des principales questions auxquelles doit répondre le matérialisme historique.

lundi 28 novembre 2016

Deux nouvelles réponses de Jean-Marie Harribey

La seconde est à mon intention.
Ayant le sentiment que nous nous sommes dit l'essentiel et qu'un lecteur curieux pourra se faire un avis sur les différents arguments, je n'envisage pas, a priori, de donner une suite à cet échange. Sauf si quelqu'un me convainc du contraire...

Rappel :

mercredi 23 novembre 2016

Sur les écrans : Tanna (B.Dean et M.Butler, 2016)

Roméo et Juliette aux Vanuatu
Les films de fiction à caractère ethnographique sont plutôt rares, et je n'ai donc pas manqué cette sortie récente, dont l'action se déroule dans les années 1980, dans l'île de Tanna, tout au sud de l'archipel mélanésien des Vanuatu. L'argument tourne autour de la rivalité de deux groupes, qui se solde par des morts et des vendettas que rien ne semble pouvoir éteindre. Rien sauf, sous l'égide d'un troisième groupe jouant le rôle du pacificateur, le don mutuel d'un porc et la conclusion de deux intermariages, comme il est de tradition. Oui mais... la future mariée n'a d'yeux que pour le petit-fils du chef de son propre groupe, et n'envisage nullement de se soumettre à la loi tribale.
Les groupes dépeints ici vivent d'un peu d'horticulture et d'élevage (ils ont quelques porcs) ; la chasse et la pêche complètent leur approvisionnement. Les villages comptent manifestement quelques dizaines d'individus. L'Occident est là, tout autour : il se manifeste par les machettes de métal, omniprésentes ; par le village chrétien, en contrebas ; et par une scène aussi surréaliste que réussie, où il est question du couple royal de Grande-Bretagne. Mais les protagonistes sont, sinon des réfugiés, du moins des résistants. Ils vivent à l'écart, tentant de préserver non sans fierté ce qui reste de leur coutume. Il est difficile de deviner si ce mode de vie reflète celui qui était le leur avant l'arrivée des colonisateurs, ou s'il est le produit d'une régression.
Du point de vue de l'information ethnographique, Tanna n'est pas un grand film. Moins que dans Un homme nommé Cheval, Atanarjuat ou 150 lances, 10 canoës et 3 épouses, par exemple, on a le sentiment de découvrir avec un peu de finesse certaines logiques sociales. Si certaines scènes touchent par leur esthétique, et si la petite Selin crève littéralement l'écran, on reste en partie sur sa faim. On comprend certes que dans cette société, tout en vivant modestement, les gens n'ont pas l'air de souffrir du besoin, qu'ils oscillent entre l'aspiration à la paix et la logique du feud, que la séparation entre les sexes est rigoureusement marquée, que les mariages y sont exogames et décidés par les chefs, et que ceux-ci peuvent, en certaines occasions, modifier les règles de droit. Mais on a l'impression que quelque chose d'important nous échappe, et que des éléments importants du puzzle sont manquants : comment, en fonction de quelle logique, les chefs choisissent-ils les célibataires à unir ? Les mariages donnent-ils lieu à des paiements en biens ? Et sur quelle base, de parenté ou autre, la position de ces chefs se fonde-t-elle ? Toutes ces questions, et sans doute bien d'autres, restent malheureusement sans réponse.
Il n'en demeure pas moins que Tanna est un film plaisant et que, malgré ses limites, il apporte beaucoup. Par la beauté des paysages, en particulier du volcan, autour duquel s'organise l'action ; par la sincérité de ses acteurs. Mais par-dessus tout, par la proximité qu'il nous offre avec ces gens qui vivent dans une société aux logiques pourtant si éloignées de la nôtre. Le protagonistes se meuvent dans un univers social qui nous est totalement étranger ; mais on comprend leurs choix, leurs hésitations, leurs aspirations, leur désir de bonheur ou leur crainte de perdre la face. Leurs sentiments, leurs stratégies sociales, leurs calculs politiques mêmes, nous sont rendus accessibles. Cela, à sois seul, justifie d'aller le voir.
Pour en savoir plus :
  • Wikipedia consacre une page à l'île de Tanna
  • Le livre de Joël Bonnemaison, Gens de pirogue et gens de la terre (1996), qui semble donner une information très complète et très claire sur les sociétés des Vanuatu, est en libre téléchargement.

lundi 14 novembre 2016

La nouvelle version de la brochure en epub

Merci à celui qui a pris le temps de confectionner le fichier epub. La brochure, dans sa dernière version, est donc maintenant également disponible dans ce format.
Et toujours :

samedi 12 novembre 2016

Rendements et productivité : une clarification nécessaire

L'angélus, un facteur avéré de baisse de productivité...
C'est un point que j'abordais dans un billet précédent, et qui me semble central pour discuter des raisons pour lesquelles la sédentarité et l'agriculture ont pu faire émerger l'exploitation : il faut soigneusement distinguer la productivité des rendements. Je me copie-colle :
L'idée que je voudrais avancer ici est qu'on a très souvent confondu la productivité et le rendement – deux notions que les anglophones rassemblent volontiers dans le même concept un peu flou d'intensification. Or, ce sont deux notions très différentes : la productivité rapporte le produit obtenu au temps de travail consacré à la production ; le rendement le rapporte à la surface de sol nécessaire. Or, si l'on peut douter que l'agriculture, durant le néolithique, a significativement augmenté la productivité, il est en revanche incontestable qu'elle a démultiplié les rendements et, par suite, la densité des populations.
Or, des échanges (intensifs, eux aussi) avec un ami, fidèle lecteur de ce blog, à propos des mécanismes malthusiens, ont fait apparaître un très fâcheux quiproquo, à propos de ce que l'économie a depuis toujours appelé la loi des rendements décroissants.

mardi 8 novembre 2016

Pour en finir (?) avec la théorie du surplus

Une reconstitution de la ville d'Eridu, en Mésoppotamie.
L'essor des classes sociales et de l'Etat
s'explique-t-il par l'augmentation de la productivité ? 
Après plusieurs mois passés à plancher sur ce thème qui me démangeait depuis déjà un certain temps, j'en suis arrivé au point où j'ai (enfin !) le sentiment que l'affaire est bouclée. Cela n'a pas été facile ; comme à chaque fois qu'on aborde un problème nouveau (ou un problème ancien sous un angle nouveau), on hésite à chaque pas, tout ce qu'on croit savoir, ou avoir appris, se trouve remis en question, on avale des dizaines d'articles scientifiques pour faire jaillir un peu de lumière, on triture les données dans tous les sens, et bien des fois, on se dit qu'on ne s'en sortira pas. Mais là, ça y est : j'en suis arrivé à un point où il me semble pouvoir assembler les pièces du puzzle de manière cohérente, et où cet assemblage a produit un (gros) article qui vient d'être adressé à une revue savante. Il me faudra quelques mois pour savoir si celle-ci l'accepte, et si le retour des rapporteurs anonymes ne ressemble pas surtout à un retour de bâton. Nous verrons bien. En attendant, voici un petit résumé de l'argument, dont j'ai déjà développé les principaux aspects dans différents billets de ce blog.

mardi 1 novembre 2016

Une nouvelle version de ma brochure sur l'oppression des femmes

L'avantage de l'édition électronique, c'est qu'on peut modifier un texte aussi souvent qu'on en a envie. Il y a deux ans, j'avais déjà effectué un toilettage sur ma brochure rédigée en 2010. Cette fois, les modifications sont moins nombreuses : j'ai surtout intégré trois témoignages ethnographiques (deux sur l'Australie, un sur l'Amazonie), qui me semblaient particulièrement illustratifs. Pour le reste, j'ai modifié ou ajouté une formule ça et là, histoire d'enfoncer un peu plus profondément quelques clous.
J'en profite pour remercier chaleureusement Rodrigo Silva, qui a assuré le suivi des modifications dans la version lusophone avec un sérieux et une célérité admirables ! Seule la version epub n'a pas encore pu être mise à jour, mais cela sera fait dans les meilleurs délais.
Téléchargez la dernière version de la brochure en format pdf :