dimanche 4 décembre 2016

Paiements, esclavage et exploitation : le lieu d'un problème

L'exploitation et la typologie des sociétés

Une usine textile en Chine
On sait que dans la perspective marxiste, la structure fondamentale qui organise les sociétés de classe est celle de l'exploitation du travail humain : c'est la manière dont cette exploitation est effectuée (manière elle-même liée au degré de développement des moyens de production) qui représente la base fondamentale à partir de laquelle s'élève tout l'édifice social. Autrement dit (et le capitalisme ne fait pas exception à la règle) « seule la forme sous laquelle [le] surtravail est extorqué au producteur immédiat, l'ouvrier, distingue les formations sociales économiques, par exemple la société esclavagiste de celle du travail salarié. » (K. Marx).
Dès lors, vis-à-vis des sociétés antérieures à la naissance des classes sociales, deux attitudes sont possibles. Soit on considère que ces sociétés, n'étant pas principalement (ou pas du tout) structurées par l'exploitation, restent impénétrables pour le marxisme et qu'elles sortent du champ du matérialisme historique. Celui-ci n'aurait donc au mieux de pertinence que pour les sociétés de classe, et s’avérerait impuissant à appréhender la préhistoire humaine. Ce n'est évidemment pas mon opinion, et je crois au contraire que le matérialisme historique, s'il doit être la théorie de l'évolution sociale, ne peut être qu'une théorie générale de cette évolution, et non celle de certaines sociétés particulières. Pour autant, il est parfaitement vrai que l'exploitation n'a pas toujours été le phénomène central qu'elle est devenue depuis l'apparition des classes sociales ; virtuellement absente dans les premières sociétés, elle s'est développée peu à peu jusqu'à prendre la place qu'on lui connaît aujourd'hui. Comprendre pourquoi l'exploitation était initialement inexistante, ou marginale, et pourquoi elle a ainsi gagné en importance à mesure de l'évolution sociale, est précisément une des principales questions auxquelles doit répondre le matérialisme historique.

lundi 28 novembre 2016

Deux nouvelles réponses de Jean-Marie Harribey

La seconde est à mon intention.
Ayant le sentiment que nous nous sommes dit l'essentiel et qu'un lecteur curieux pourra se faire un avis sur les différents arguments, je n'envisage pas, a priori, de donner une suite à cet échange. Sauf si quelqu'un me convainc du contraire...

Rappel :

mercredi 23 novembre 2016

Sur les écrans : Tanna (B.Dean et M.Butler, 2016)

Roméo et Juliette aux Vanuatu
Les films de fiction à caractère ethnographique sont plutôt rares, et je n'ai donc pas manqué cette sortie récente, dont l'action se déroule dans les années 1980, dans l'île de Tanna, tout au sud de l'archipel mélanésien des Vanuatu. L'argument tourne autour de la rivalité de deux groupes, qui se solde par des morts et des vendettas que rien ne semble pouvoir éteindre. Rien sauf, sous l'égide d'un troisième groupe jouant le rôle du pacificateur, le don mutuel d'un porc et la conclusion de deux intermariages, comme il est de tradition. Oui mais... la future mariée n'a d'yeux que pour le petit-fils du chef de son propre groupe, et n'envisage nullement de se soumettre à la loi tribale.
Les groupes dépeints ici vivent d'un peu d'horticulture et d'élevage (ils ont quelques porcs) ; la chasse et la pêche complètent leur approvisionnement. Les villages comptent manifestement quelques dizaines d'individus. L'Occident est là, tout autour : il se manifeste par les machettes de métal, omniprésentes ; par le village chrétien, en contrebas ; et par une scène aussi surréaliste que réussie, où il est question du couple royal de Grande-Bretagne. Mais les protagonistes sont, sinon des réfugiés, du moins des résistants. Ils vivent à l'écart, tentant de préserver non sans fierté ce qui reste de leur coutume. Il est difficile de deviner si ce mode de vie reflète celui qui était le leur avant l'arrivée des colonisateurs, ou s'il est le produit d'une régression.
Du point de vue de l'information ethnographique, Tanna n'est pas un grand film. Moins que dans Un homme nommé Cheval, Atanarjuat ou 150 lances, 10 canoës et 3 épouses, par exemple, on a le sentiment de découvrir avec un peu de finesse certaines logiques sociales. Si certaines scènes touchent par leur esthétique, et si la petite Selin crève littéralement l'écran, on reste en partie sur sa faim. On comprend certes que dans cette société, tout en vivant modestement, les gens n'ont pas l'air de souffrir du besoin, qu'ils oscillent entre l'aspiration à la paix et la logique du feud, que la séparation entre les sexes est rigoureusement marquée, que les mariages y sont exogames et décidés par les chefs, et que ceux-ci peuvent, en certaines occasions, modifier les règles de droit. Mais on a l'impression que quelque chose d'important nous échappe, et que des éléments importants du puzzle sont manquants : comment, en fonction de quelle logique, les chefs choisissent-ils les célibataires à unir ? Les mariages donnent-ils lieu à des paiements en biens ? Et sur quelle base, de parenté ou autre, la position de ces chefs se fonde-t-elle ? Toutes ces questions, et sans doute bien d'autres, restent malheureusement sans réponse.
Il n'en demeure pas moins que Tanna est un film plaisant et que, malgré ses limites, il apporte beaucoup. Par la beauté des paysages, en particulier du volcan, autour duquel s'organise l'action ; par la sincérité de ses acteurs. Mais par-dessus tout, par la proximité qu'il nous offre avec ces gens qui vivent dans une société aux logiques pourtant si éloignées de la nôtre. Le protagonistes se meuvent dans un univers social qui nous est totalement étranger ; mais on comprend leurs choix, leurs hésitations, leurs aspirations, leur désir de bonheur ou leur crainte de perdre la face. Leurs sentiments, leurs stratégies sociales, leurs calculs politiques mêmes, nous sont rendus accessibles. Cela, à sois seul, justifie d'aller le voir.
Pour en savoir plus :
  • Wikipedia consacre une page à l'île de Tanna
  • Le livre de Joël Bonnemaison, Gens de pirogue et gens de la terre (1996), qui semble donner une information très complète et très claire sur les sociétés des Vanuatu, est en libre téléchargement.

lundi 14 novembre 2016

La nouvelle version de la brochure en epub

Merci à celui qui a pris le temps de confectionner le fichier epub. La brochure, dans sa dernière version, est donc maintenant également disponible dans ce format.
Et toujours :

samedi 12 novembre 2016

Rendements et productivité : une clarification nécessaire

L'angélus, un facteur avéré de baisse de productivité...
C'est un point que j'abordais dans un billet précédent, et qui me semble central pour discuter des raisons pour lesquelles la sédentarité et l'agriculture ont pu faire émerger l'exploitation : il faut soigneusement distinguer la productivité des rendements. Je me copie-colle :
L'idée que je voudrais avancer ici est qu'on a très souvent confondu la productivité et le rendement – deux notions que les anglophones rassemblent volontiers dans le même concept un peu flou d'intensification. Or, ce sont deux notions très différentes : la productivité rapporte le produit obtenu au temps de travail consacré à la production ; le rendement le rapporte à la surface de sol nécessaire. Or, si l'on peut douter que l'agriculture, durant le néolithique, a significativement augmenté la productivité, il est en revanche incontestable qu'elle a démultiplié les rendements et, par suite, la densité des populations.
Or, des échanges (intensifs, eux aussi) avec un ami, fidèle lecteur de ce blog, à propos des mécanismes malthusiens, ont fait apparaître un très fâcheux quiproquo, à propos de ce que l'économie a depuis toujours appelé la loi des rendements décroissants.

mardi 8 novembre 2016

Pour en finir (?) avec la théorie du surplus

Une reconstitution de la ville d'Eridu, en Mésoppotamie.
L'essor des classes sociales et de l'Etat
s'explique-t-il par l'augmentation de la productivité ? 
Après plusieurs mois passés à plancher sur ce thème qui me démangeait depuis déjà un certain temps, j'en suis arrivé au point où j'ai (enfin !) le sentiment que l'affaire est bouclée. Cela n'a pas été facile ; comme à chaque fois qu'on aborde un problème nouveau (ou un problème ancien sous un angle nouveau), on hésite à chaque pas, tout ce qu'on croit savoir, ou avoir appris, se trouve remis en question, on avale des dizaines d'articles scientifiques pour faire jaillir un peu de lumière, on triture les données dans tous les sens, et bien des fois, on se dit qu'on ne s'en sortira pas. Mais là, ça y est : j'en suis arrivé à un point où il me semble pouvoir assembler les pièces du puzzle de manière cohérente, et où cet assemblage a produit un (gros) article qui vient d'être adressé à une revue savante. Il me faudra quelques mois pour savoir si celle-ci l'accepte, et si le retour des rapporteurs anonymes ne ressemble pas surtout à un retour de bâton. Nous verrons bien. En attendant, voici un petit résumé de l'argument, dont j'ai déjà développé les principaux aspects dans différents billets de ce blog.

mardi 1 novembre 2016

Une nouvelle version de ma brochure sur l'oppression des femmes

L'avantage de l'édition électronique, c'est qu'on peut modifier un texte aussi souvent qu'on en a envie. Il y a deux ans, j'avais déjà effectué un toilettage sur ma brochure rédigée en 2010. Cette fois, les modifications sont moins nombreuses : j'ai surtout intégré trois témoignages ethnographiques (deux sur l'Australie, un sur l'Amazonie), qui me semblaient particulièrement illustratifs. Pour le reste, j'ai modifié ou ajouté une formule ça et là, histoire d'enfoncer un peu plus profondément quelques clous.
J'en profite pour remercier chaleureusement Rodrigo Silva, qui a assuré le suivi des modifications dans la version lusophone avec un sérieux et une célérité admirables ! Seule la version epub n'a pas encore pu être mise à jour, mais cela sera fait dans les meilleurs délais.
Téléchargez la dernière version de la brochure en format pdf :

mardi 25 octobre 2016

L'inestimable valeur du marxisme : réponse à Jean-Marie Harribey

Sous le titre « L'inestimable valeur du marxisme », la réponse que j'ai rédigée à Jean-Marie Harribey est désormais en ligne sur le site Contretemps. Pour celles et ceux qui n'auraient pas suivi l'ensemble du débat, voici un petit récapitulatif :
  • En mars 2016, j'ai publié mon Profit déchiffré. L'un des trois essais, consacré à la question du travail productif et improductif, se concluait par une annexe, reprise sur le site Contretemps, qui critiquait les conception développées dans divers articles et livres par l'économiste Jean-Marie Harribey.
  • Celui-ci avait répondu avec ce texte, lui aussi publié par Contretemps.
  • Voici donc ma réponse à cette réponse ; avant cela, je signale la contribution au débat de Michel Husson, qui complète parfaitement la mienne.

lundi 24 octobre 2016

Qui est tombé dans le piège malthusien ?

Thomas Robert Malthus
Plus que jamais plongé sur les épineux problèmes posés par la théorie dite du surplus (voir pour mémoire ce premier billet et ce deuxième), et donc, de la productivité dans les sociétés de chasse-cueillette et de petite agriculture, j'ai été amené à examiner ce qu'il est convenu d'appeler le « piège malthusien ».

Les lois de la population selon Malthus

Thomas Robert Malthus (1766-1834) était un pasteur anglais dont les écrits connurent un grand succès de son vivant. En matière économique, il est notamment célèbre pour avoir (au nom d'un raisonnement faux) conclu à juste titre, et contre les principaux penseurs de son temps, à la possibilité de crises de surproduction générale sous le capitalisme. Loin de prôner pour autant une hausse des salaires, il se faisait l'avocat des propriétaires fonciers, en qui il voyait les rentiers susceptibles d'assurer, par leur consommation de luxe, l'équilibre du système. Au passage, il n'est pas inintéressant de relever que si ces positions lui ont attiré la haine de Marx, qui dénonçait leur caractère réactionnaire, elles lui ont valu les louanges de Keynes. Mais si Malthus est encore lu et commenté aujourd'hui, c'est avant tout pour ses analyses concernant la population.

mercredi 12 octobre 2016

Le profit déchiffré : l'enregistrement de Radio Libertaire est en ligne

C'est hier qu'était diffusée l'émission « Pas de quartiers », sur Radio Libertaire, où j'ai eu le plaisir de parler durant une heure et demie autour de mon Profit déchiffré. J'en profite pour signaler que ma réponse à Jean-Marie Harribey (suite à son intervention) est rédigée, et qu'elle sera prochainement publiée par Contretemps.
Pour écouter l'enregistrement (pour le télécharger, il semble qu'il faille passer par ce site) :