vendredi 19 mai 2017

L'étrange cas Tutchone

« Saviah, chef des Kutcha-Kutchin », dessin de J. Richardson, 1851
Les Kutchin étaient les voisins des Tutchone et partageaient l'essentiel
de leur culture et de leurs structures sociales
J'ai souvent consacré des billets aux sociétés qui, au regard des régularités générales, paraissent marginales ou exceptionnelles, celles dont on est obligé de se demander si elles ne sont que des accidents de l'histoire, ou si elles révèlent que quelque chose de plus profond a échappé à notre compréhension.
J'avais repéré les Tutchone depuis assez longtemps : dès la première édition de mon Communisme primitif, je signalais que l'anthropologue canadien Dominique Legros considérait que ces chasseurs-cueilleurs nomades du Grand Nord américain, qui étaient assez fortement stratifiés et pratiquaient l'esclavage, violaient le théorème selon lequel c'est le stockage qui provoque la naissance des inégalités socio-économiques. Je n'avais malheureusement pas pu creuser le sujet car il est très difficile de se procurer les textes de D. Legros. Ceux-ci, en particulier son principal article (« Réflexions sur l'origine des inégalités sociales à partir du cas de Athapaskans tutchone », Culture II-3, 1982), ont été publiés dans des revues académiques qui n'ont jamais été numérisées et qui sont très difficiles à trouver en France, et je ne dois qu'à un Maurice providentiel d'avoir pu mettre la main sur l'article où il menait cette discussion. Quelques semaines après qu'il m'a transmis ce texte, je trouve enfin le temps de me pencher dessus et de le discuter.

mardi 9 mai 2017

« Qu'est-ce que la science pour vous ? » sur France Inter

Dans l'émission « La tête au carré » du 5 mai dernier, était invité Marc Silberstein, directeur des éditions Matériologiques. Il parle du dernier ouvrage publié par ses soins, Qu'est-ce que la science pour vous ?, auquel j'ai eu le plaisir de collaborer.

C'est entre la 30e et la 41e minute :

dimanche 7 mai 2017

Samedi 13 mai, une conférence-débat

Samedi prochain 13 mai, à 17h, j'aurai le plaisir de présenter mon Profit déchiffré (un peu) et les principaux concepts de l'économie marxiste (beaucoup), dans une conférence-débat organisée par l'association Table Rase.
Qu'on se le dise !

vendredi 5 mai 2017

Un point d'actualité

Il s'est écoulé un temps assez inhabituel depuis mon dernier billet. Non que j'aie abandonné ce blog, ou pire encore, l'anthropologie sociale – au contraire, devrais-je dire. En fait, divers travaux m'ont occupé de telle sorte que j'ai dû m'y consacrer sans guère de répit.
En tête de ces tâches aussi chronophages qu'anxiogènes, le chapitre « Anthropologie » que je devais livrer pour le projet de Handbook of Marxism (« Manuel de marxisme », pour lequel je propose comme slogan « un manuel pour intellectuels ») prévu pour publication aux éditions Sage en 2018.
Ecrire 50 000 caractères sur un sujet aussi vaste et aussi peu délimité soulève déjà bien des questions. De quoi, de qui, faut-il parler ? Quels auteurs faut-il mentionner (avec, d'un côté, le risque d'oublier des contributions importantes, de l'autre celui, sans doute pire, de transformer le texte en un catalogue superficiel de références savantes où aucune idée n'est réellement développée) ? Quelle place accorder à des contributions – celle de Testart, en particulier – qui se situent en-dehors du marxisme, mais dont celui-ci pourrait se nourrir avec grand profit ?
Ces interrogations se doublent de celles qui portent sur les attentes du comité éditorial, avec lequel j'ai eu assez peu d'échanges préalables. Le « marxisme » est devenu un drapeau très large, et dans le monde universitaire il n'est pas rare qu'il recouvre de bien étranges idées. Quoi qu'il en soit, comme il n'était évidemment pas question que je change quoi que ce soit à ce que je voulais écrire en tenant compte d'un tel paramètre, après de longues semaines passées à lire, et à relire, différents travaux qui pouvaient nourrir mon inspiration, j'ai fini par sauter le pas et accoucher d'un texte dont j'espère qu'il présente un peu d'intérêt. On attend donc à présent le retour du comité éditorial... Naturellement, je posterai sur ce blog la version française du chapitre lorsque celui-ci aura été définitivement accepté.
Je profite de l'occasion pour annoncer également la parution, dans un prochain numéro de la revue Artefact, de mon article sur les déterminants socio-économiques du passage aux paiements : en s'appuyant sur les quelques cas de société sans stockage alimentaire ayant développé des inégalités de richesse (Calusa, Asmat), je propose l'hypothèse que le passage aux paiements (de mariage ou de meurtre) aurait été causé par l'existence, sur une certaine échelle, de biens particuliers, que j'appelle les biens W, et dont les stocks alimentaires ne sont qu'un cas particulier. J'ai eu également des nouvelles plutôt encourageantes de mon travail critique sur la « théorie du surplus », proposé dans une revue particulièrement difficile d'accès. Les premiers avis semblent positifs, mais un expert extérieur a été sollicité... suspense.
Je compte toujours me plonger dans les délices des guerres aborigènes en Australie pour rassembler la matière d'un prochain bouquin... mais auparavant, il me faudra régler deux questions d'économie politique : la première, une revue académique a accepté de publier un article tiré de mon Profit déchiffré, sous réserve que j'y apporte quelques modifications. La seconde, un peu dans la même veine, tient à un projet de co-écriture d'un article sur  la question du travail domestique, de son statut théorique et des raisonnements qui en ont été tirés dans les travaux féministes. Si l'on ajoute à cela le fait que je compte bien, parallèlement, alimenter ce blog, on voit que je n'ai pas d'oisiveté exagérée en perspective.
Pour clore ce billet en forme de bulletin d'actualité, je propose une image attrapée sur les réseaux sociaux, et dont chacun pourra apprécier la pertinence en ces temps de mauvais vents politiques et idéologiques.



samedi 8 avril 2017

Note de lecture: La demeure des esprits (Tobias Schneebaum)

Ce livre, paru initialement en anglais sous le titre Where the Spirits Dwell, est un récit issu des différents séjours qu'un globe-trotter féru d'art et de découvertes, Tobias Schneebaum, passa en pays Asmat, sur la côte sud de la Nouvelle-Guinée dans les années 1970.
Après une première visite en 1973 et un coup de coeur pour l'art si particulier de cette région, T. Schneebaum repartit obtenir les diplômes nécessaires et revint entre 1975 et 1981, chargé de constituer un musée local.
Au cours de ces années, il a fréquenté les seuls Occidentaux à vivre de manière permanente au milieu des Asmat : les missionnaires catholiques membres de l'ordre des Croisiers, présents depuis le milieu des années 1950. Ceux-ci sont ainsi campés au travers de quelques portraits plutôt chaleureux (même si l'ambiguité de leur action vis-à-vis des Asmats est soulignée : les missionnaires apparaissent à la fois comme les défenseurs de cette population vis-à-vis des empiétements et des prévarications des affairistes étrangers et de l'État indonésien, et comme les farouches adversaires de bon nombre de coutumes locales, au nom de la morale chrétienne). En ce qui me concerne, j'ajoute que ces portraits prennent une saveur particulière, puisque ces derniers mois, j'ai passé d'assez longues heures à éplucher les écrits de ces missionnaires, qui forment la principale, sinon la seule, source ethnographique sur cette région. J'avais ainsi l'impression de redécouvrir les figures familières de Frank Trenkenshuh ou d'Alphonse Sowada – dont j'ai appris qu'à 36 ans, il fut le plus jeune évêque jamais nommé par l'Église – sous un angle nouveau et assez inattendu.
Publié dans une collection de poche, le récit de Schneebaum est écrit dans une langue très simple, directe et accessible, et ce n'est pas la moindre de ses qualités. On est à mille lieues du jargon technique ou pédant affectionné par certains anthropologues professionnels, et le livre se dévore tel une suite de souvenirs de voyages ou d'exploration.

mardi 28 mars 2017

Parution : Qu'est-ce que la science pour vous ?

Vient de paraître aux éditions Matériologiques, et sous la houlette de Marc Silberstein, un livre auquel j'ai eu le plaisir de collaborer, parmi une cinquantaine d'auteurs : Qu'est-ce que la science pour vous ?
Le défi proposé était original : il s'agissait, dans une brève contribution, de livrer un rapport personnel avec la science. Je me suis donc laissé aller à l'exercice... et laissé aller tout court, en rédigeant un texte mi-sérieux, mi-parodique, autour d'une métaphore textile (qui m'interdira, dorénavant, de prétendre que je travaille sans filer).
Le titre navrant de cette contribution qui ne l'est pas moins :

jeudi 23 mars 2017

Une conférence à Toulouse

Hier, j'étais à Toulouse pour une conférence à deux voix avec Jean-Marc Pétillon, à propos de l'histoire et de la préhistoire de la domination masculine. Chapeau aux organisateurs – l'Université Populaire de Philosophie –, avec une organisation au millimètre, une salle comble (peut-être 150 personnes ?) et un débat de très bonne qualité (pour ce qui est des questions ; il ne m'appartient pas de juger les réponses...)
L'association, qui organise très régulièrement de telles conférences, devrait mettre prochainement en ligne le podcast de la soirée.
Merci encore !

mardi 21 mars 2017

Note de lecture : Préhistoire du sentiment artistique (Emmanuel Guy)

Les ouvrages d'archéologie peuvent se révéler d'une lecture ingrate pour plusieurs raisons. Soit parce qu'ils se perdent dans des détails d'une grande technicité qui ont tôt fait de décourager le non-spécialiste. Soit parce qu'ils avancent des interprétations sociales sur une base dépourvue de rigueur, laissant l'impression d'un brassage de généralités ou d'une élaboration scénaristique gratuite et forcée. Le livre d'Emmanuel Guy évite totalement ces deux écueils, en proposant au lecteur un raisonnement tout à la fois accessible et, dans ses développements principaux, très solidement argumenté. On rencontre certes quelques termes techniques, mais ceux-ci sont toujours explicités, et on n'a jamais l'impression de s'y noyer. Et si le cœur du texte traite des aspects formels de l'art paléolithique, les premières pages, et surtout, les dernières, ouvrent vers de passionnantes questions sur les rapports entre cet art et la société qui l'a produit. Voilà donc un ouvrage qu'on a plaisir à lire et, plus encore, à discuter (cette discussion fût-elle, par moments, assez critique).

L'analyse formelle

Le point de départ de l'auteur tient au fait que si l'on s'est souvent interrogé sur la signification de l'art paléolithique – une interrogation condamnée à rester assez spéculative – on a porté trop peu d'attention à son analyse formelle, et c'est à elle que l'essentiel des pages du livre est consacré. Même si divers sites sont évoqués, l'approche s'organise autour de deux pôles principaux : les quelque 5000 gravures du riche ensemble de la Côa, au nord-est du Portugal, datés d'environ -18 000 ans, à la charnière des périodes dites du gravettien et du solutréen et Lascaux, réalisée peut-être quatre millénaires plus tard, au début du magdalénien.

vendredi 10 mars 2017

Un de mes textes traduit en italien

Magie d'internet, je découvre qu'un(e) lecteur anonyme a traduit vers l'italien un des mes textes, en l'occurrence l'article « The sexual division of labour in the origins of male domination: a Marxist perspective » que j'ai publié l'été dernier dans A. García-Piquer et A. Vila-Mitjà (eds), Beyond war: archaeological approaches to violence, Cambridge Scholars Publishing – on peut trouver une version française de l'article à cette adresse. L'article reprend, en actualisant quelques formulations et références, les grandes lignes de mon Communisme primitif, que l'on trouve également dans la brochure proposée en téléchargement sur ce blog.
Merci donc à ce(tte) traducteur / traductrice anonyme, en espérant que cette traduction en appelle d'autres et alimente la discussion !

dimanche 26 février 2017

Sur les pas de « l'homme d'or »

En 1969, dans la petite bourgade d'Issyk, près d'Almaty, un engin de chantier qui déblayait le sol pour construire un parking mit au jour une sépulture qui contenait ce qui allait devenir le symbole national du futur État kazakhstanais. Au pied de la chaîne montagneuse du Tien Shan, l'immense plaine steppique est en effet constellée de tumulus funéraires datant de l'époque scythe, les kourganes. Si la plupart d'entre elles ont depuis longtemps été pillées, celle d'Issyk a livré un trésor inestimable : les restes d'un jeune adulte (peut-être un homme, peut-être une femme ; voir à ce sujet les travaux de J. Davis-Kimball). Quoi qu'il en soit, l'individu était en armes et revêtu d'un habit à l'esthétique étonnante et d'une rare profusion de richesses, puisque au total, le dépôt comptait 4000 éléments en or !
De nouveau en voyage dans la région cette année, j'ai profité d'une journée libre pour me rendre dans le petit musée qui a été construit à deux pas de cette découverte. Le musée n'abrite presque que des copies (les originaux se trouvent dans la nouvelle capitale, Astana) mais il vaut néanmoins la visite.
On peut évidemment apprécier ces découvertes pour leur incontestable valeur esthétique – les incroyables réalisations animalières, dont on trouvera quelques exemples dans la galerie de photos ci-dessous, ont fait la gloire de l'art scythe. Mais on peut s'intéresser aussi à ce que de telles réalisations nous disent de la société qui les a livrées.
N'étant pas particulièrement compétent sur cette période, je me limiterai à quelques références qui pourront guider utilement les lectures de chacun :